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Comité de rédaction

Préface n° 20 Penser l’intersectionnalité

 




Dossier coordonné par Maud Navarre

Fini le temps des théories globales. Depuis plusieurs dizaines d’années, les travaux en sciences humaines et sociales redécouvrent les vertus du “situationnel”’ : elles prennent le soin d’analyser les contextes pour faire ressortir la pluralité des conduites humaines et ainsi, favoriser leur compréhension. Pourtant, le risque du relativisme pèse. Comment forger des outils permettant de saisir le monde social si chaque situation est spécifique ? Le prisme de l’intersectionnalité est l’une des perspectives qui propose d’articuler les niveaux d’analyse “macro” (global) et “micro” (local) (Bilge, 2009).

Le concept d’intersectionnalité, tel qu’il a notamment été théorisé par Kimberlé Crenshaw (2005 [1994]), a permis initialement de rendre compte des multiples sources de domination que subissent certains acteurs sociaux. Développé dans les recherches féministes, il invite à analyser l’entrecroisement des rapports sociaux ainsi que les comportements et les représentations qui en résultent. Rapidement, les travaux qui s’en inspirent ont identifié les effets pluriels de la combinaison des rapports sociaux : du “cumul” des stigmates enfermant dans des positions subalternes à leur dépassement, grâce à l’empowerment (prise de pouvoir) qu’ils permettent parfois. En atteste l’un des premiers objets d’étude de l’intersectionnalité, le Black feminism.

D’inspiration anglo-saxonne, la notion d’intersectionnalité fait écho dans les recherches françaises à des travaux qui ne sont pas nécessairement formulés en ces termes : par exemple, ceux de Danièle Kergoat qui s’intéressent à la situation des femmes ouvrières (2012), tout comme ceux de Fanny Gallot qui montrent comment ces dernières vivant à la fois une domination de classe et de genre ont su s’emparer de l’arme syndicale pour faire entendre leur cause et améliorer leurs conditions de travail (Gallot, 2015). De même, des publications récentes invitent à prendre en compte l’imbrication des rapports sociaux de classe, de “race” et de genre, dans la veine d’un « retour du matérialisme » dans les sciences humaines et sociales (Palomares et Testenoire, 2010). La notion anglo-saxonne fait débat quant à ses usages, centrés pour l’essentiel sur les rapports de “race” et de sexe, omettant ceux d’âge ou encore de classe (Pfefferkorn, 2011). Selon ces travaux, la démarche ne présente d’intérêt qu’à trois conditions : révéler l’étroite articulation des rapports sociaux de pouvoir, les appréhender dans une perspective multidimensionnelle et envisager leur dynamisme. La multidimensionnalité invite à prendre en compte tant la réalité matérielle que symbolique. Elle entrecroise les faits et les représentations. Quant à la vision dynamique, elle consiste à envisager le potentiel émancipateur de l’entrelacement des rapports de pouvoir, plutôt que de les considérer systématiquement comme des leviers de domination.

La notion d’intersectionnalité s’avère heuristique pour comprendre les situations sociales, les configurations et les rapports qui se déploient entre les acteurs sociaux selon les contextes. Elle attire le regard sur les catégories établies et invite à (ré)examiner leur pertinence. L’épistémologue féministe américaine, Lesly Mac Call, identifie trois usages de l’intersectionnalité (2005).

Le premier, critique, vise à déconstruire les catégories établies. Il invite à révéler les tensions internes aux catégories de “femme”, de “noire”, de “jeune”, etc. C’est ce que font certains travaux qui s’interrogent sur la pertinence d’une lecture genrée des relations sociales, au regard d’autres caractéristiques comme l’expérience ou l’âge. Par exemple, les études sur les femmes politiques questionnent l’influence du genre sur les comportements, au regard d’autres caractéristiques comme le caractère novice dans l’exercice du “métier” d’élu (Dulong et Matonti, 2007). Il est alors difficile d’identifier la variable la plus discriminante : le genre ou l’expérience ? De même, lorsqu’il s’agit de la formation des élus, le genre disparaît au profit d’une autre variable : le niveau de diplôme (Navarre, 2014). En effet, les diplômés de l’enseignement supérieur, hommes et femmes, aspirent à suivre davantage de formations au “métier” d’élu que les titulaires d’un titre scolaire moins élevé. Ce premier usage de l’intersectionnalité invite à la prise de distance, au “test” des catégories établies. Les deux autres y contribuent également, mais avec un regard tourné soit vers l’inter-groupe, soit vers l’intra-groupe.

Le deuxième emploi de l’intersectionnalité est d’ordre inter-catégoriel. Il consiste à analyser différentes situations de domination en identifiant les ressemblances entre les unes et les autres : en quoi la situation des femmes se rapproche-t-elle de celles d’autres “dominés” ? Au contraire, en quoi s’en éloigne-t-elle et pourquoi ? Quels sont les points communs entre la situation des femmes et celle des “noirs” ou des “jeunes”, des catégories sociales subalternes, etc. ? Cette perspective remet-elle aussi en question la pertinence des catégories établies, en cherchant avant tout les similitudes avec d’autres groupes sociaux.

Troisième usage de la notion, l’intra-catégoriel se focalise sur les groupes sociaux et considère l’hétérogénéité des comportements et des représentations des individus qui en font partie. Ces groupes sont traversés par de multiples clivages comme l’âge, la “race” ou encore l’origine sociale. Analysant la situation des femmes noires, Philomena Essed, professeure qui développe une approche critique de la “race” et du genre, évoque le « gendered racism » (racisme genré) c’est-à-dire un racisme spécifique envers les femmes (1991). De même, chez les femmes élues, apparaît une forme de discrimination particulière lors des campagnes électorales, en particulier lors des élections se déroulant au scrutin uninominal telles les législatives. Les rapports de genre et d’âge s’entrecroisent. Le paternalisme et les allusions sexuelles redoublent en raison du jeune âge (Navarre, 2015). Ainsi, la pensée intersectionnelle s’avère pertinente. En s’intéressant aux multiples rapports sociaux qui interfèrent selon les contextes, elle permet d’éviter l’écueil homogénéisant, voire réductionniste, des approches catégorielles. Il s’agit là d’un des apports majeurs de la pensée féministe qui l’a promue (Bilge, 2009).

Cette nouvelle livraison de la revue ¿ Interrogations ? prolonge la réflexion sur le sujet. Le numéro invite à « penser l’intersectionnalité », dans son caractère multidimensionnel en tenant compte de la pluralité des rapports de pouvoir et des espaces dans lesquels ils s’expriment. Tous les articles abordent les rapports de genre. Ils tentent de saisir leur imbrication avec d’autres rapports sociaux, au-delà du triptyque classique constitué avec la classe et la “race”. L’âge, la sexualité, la nationalité ou encore les rapports coloniaux représentent autant de caractéristiques qui contribuent à redéfinir les effets classiques du genre, à le renforcer ou, au contraire, à le subvertir, selon les contextes. Ainsi, les femmes du collectif de sans-papiers étudié par Xavier Dunezat tendent à être exclues des responsabilités lors de l’arrivée de migrants, tandis que les écrivaines étudiées par Laetitia Boqui trouvent dans la littérature un moyen de renverser le stigmate de “femme créole”.

Les contributions de ce numéro reposent sur des approches méthodologiques variées de l’intersectionnalité. Elles l’analysent dans ses dimensions tant matérielles, telles les positions objectives détenues au sein de collectifs de sans-papiers, que symboliques, par exemple dans la littérature écrite, la culture orale ou à travers les récits que les acteurs en font au chercheur. Les analyses d’Enzo Colombo et Paola Rebughini entrecroisent les positions objectives et leur subjectivisation par les individus, révélant la complexité de l’expérience de la précarité chez les jeunes, hommes et femmes. La contribution d’Alexandrine Guyard Nadelec montre l’identité plurielle que contribuent à créer ces rapports sociaux chez les femmes de loi sommées de « rentrer dans les cases » des politiques anglo-saxonnes de discrimination positive. L’article d’Anne Castaing révèle les créations originales des femmes décolonisées dans la littérature indienne. Celles-ci élaborent une « sémiotique indigène » spécifique.

Chacune des contributions invite à réexaminer les catégories établies, en montrant leur plasticité sous l’effet des rapports sociaux. Dès lors, comment retrouver une récurrence au-delà de la pluralité constatée par le chercheur ? Les trois manières d’investir le concept d’intersectionnalité (déconstruire des catégories établies, en redéfinir les frontières ; envisager les points communs entre différents groupes sociaux ; observer la pluralité intragroupe) constituent une première manière en soi. Les articles de ce dossier thématique montrent qu’une même recherche les combine souvent. Les contributions présentent des situations dans lesquelles les acteurs sociaux habituellement dominés s’affranchissent des rapports de pouvoir, en se positionnant à l’intersection d’entre eux, que ce soit par l’écriture, par la mobilisation collective ou encore par les politiques publiques. L’intersectionnalité est porteuse d’agency (puissance d’agir) car elle permet de s’émanciper des rapports de pouvoir générés par la catégorisation. Outil d’empowerment pour les “indigènes” observés, objet ou méthode du chercheur en sciences humaines et sociales pour affiner les catégories ou les décloisonner, l’intersectionnalité permet d’identifier les conditions de production, de reproduction ou de subversion de l’ordre social et, par là même, de comprendre les moteurs du changement dans nos sociétés contemporaines.

Ce vingtième numéro se complète d’un article varia et d’une note de lecture. L’article varia de Julien Vignet montre l’importance des associations de type “paracommunautaire” pour permettre une réappropriation par les classes populaires du politique. Ici, l’association va nécessiter une participation active à l’oeuvre collective, ce qui entraîne une socialisation à la pratique du débat, à l’argumentation, à la controverse, à l’action collective… Il s’agit là d’un premier pas permettant d’acquérir les savoirs nécessaires à une vie démocratique.

La note de lecture de Noël Barbe présente l’ouvrage de Luc Boltanski et Arnaud Esquerre, Vers l’extrême. Extension des domaines de la droite (2014).

Par ailleurs, nous remercions les membres du comité de lecture et les chercheurs qui ont participé à l’expertise des articles de ce numéro : Arnaud Alessandrin, Florence Binart, Paul Bouffartigues, François Chesnais, Natacha Chetcuti, Virginie Dutoya, Matthieu Gateau, Stéphanie Guyon, Philippe Hammam, Abir Krefa, Nasima Moujoud, Irène Pereira, Bénédicte Rey, Diane-Gabrielle Tremblay, Georges Ubbiali et Emmanuelle Zolesio.

Et pour finir : 2005-2015, pour cette dixième année d’existence, joyeux anniversaire ¿ Interrogations ?  !

Bonne lecture.

Le comité de rédaction.

Bibliographie

Bilge Sirma (2009), « Théorisations féministes de l’intersectionnalité », Diogène, 225, 1, pp. 70-88.

Crenshaw Kimberlé et Bonis Oristelle (2005 [1994]), « Cartographie des marges : Intersectionnalité, politiques de l’identité et violences contre les femmes de couleur », Les Cahiers du genre, 39, pp. 51-82

Dulong Delphine et Matonti Frédérique (2007), « Comment devenir une professionnelle de la politique ? L’apprentissage des rôles au Conseil régional d’Île-de-France », Sociétés et représentations, 24, 2, pp. 251-267.

Essed Philomena (1991), Understanding Everyday Racism : an Interdisciplinary Theory, Londres, Sage.

Gallot Fanny (2015), En découdre. Comment les ouvrières ont révolutionné le travail et la société, Paris, La Découverte.

Kergoat Danièle (2012), Se battre disent-elles …, Paris, La Dispute.

Mac Call Lesly (2005), « The Complexity of Intersectionality », Signs, 30, 3, pp. 1771-1800.

Navarre Maud (2014), « Les inégalités dans la formation des élus locaux », Formation-Emploi, 128, 4, pp. 65-79

Navarre Maud (2015), « Une jeune femme en campagne. Participation observante des élections législatives de 2012, Terrains et travaux, 26, 1, pp. 223-238.

Palomarès Elise et Testenoire Armelle (2010), « Prismes féministes : qu’est-ce que l’intersectionnalité ? », L’Homme et la société, 176-177, 2, pp. 15-192.

Pfefferkorn Roland (2011), « Articuler les rapports sociaux. Rapports de classe, de sexe, de racisation », Congrès de l’AFSP, ST 22 « Des politiques d’égalité aux politiques de l’identité : parité, diversité, intersectionnalité », Strasbourg.

Articles connexes :



-L’appropriation d’une sexualité minorisée, par Chetcuti-Osorovitz Natacha, Girard Gabriel

-Hégémonie et marginalisation dans le travail militant : la sociographie d’une mobilisation au prisme du cadre intersectionnel, par Dunezat Xavier

-« Dans quelle case rentrez-vous ? » Identité et intersectionnalité, par Guyard Alexandrine

-Précarisation salariale et souffrance sociale : une transformation de la gouvernementalité des classes populaires, par Le Lay Stéphane

-De la chirurgie esthétique à Orlan : Corps performant ou corps performé ?, par Brunet-Georget Jacques

Pour citer l'article


Comité de rédaction, « Préface n° 20 Penser l’intersectionnalité », dans revue ¿ Interrogations ?, Numéros [en ligne], http://www.revue-interrogations.org/Preface-no-20-Penser-l (Consulté le 5 décembre 2016).



ISSN électronique : 1778-3747

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