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Bihr Alain

Bedel M., Journal de guerre 1914-1918

 




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Bedel M., Journal de guerre 1914-1918, Paris, Tallendier, 2013, 668 p.

A l’approche du centenaire du déclenchement de la Première Guerre mondiale, il faut s’attendre à une avalanche de publications sur ce conflit majeur qui a marqué profondément et durablement l’histoire contemporaine. A côté des publications savantes, les témoignages de ses protagonistes, au premier rang desquels les combattants, occuperont sans doute une place de choix, bien que de très nombreux documents de ce type, de qualité cependant très inégale, aient vu le jour au cours des dernières décennies.

Prenant place parmi ces témoignages, le journal de guerre de Maurice Bedel (1883-1954) fera sans doute date. La moindre des raisons d’y prêter attention est qu’il permet d’assister à la naissance d’un écrivain dont les talents de narrateur mais aussi et surtout d’observateur, tant de la nature que des hommes, s’affinent au fil des pages. Comme Maurice Genevois (1916a, 1916b, 1918, 1921, 1923), Georges Duhamel (1917a, 1917b, 1928) ou, du côté allemand, Ernst Jünger (2008), Maurice Bedel fait en effet partie de cette génération dont la vocation d’écrivain est sinon née du moins s’est trouvée définitivement confortée et marquée par l’expérience de la guerre de tranchées. Mais, contrairement aux trois auteurs précités, Maurice Bedel n’entamera pas sa carrière de romancier, d’essayiste et de journaliste par ses récits de guerre ; le prix Goncourt lui sera accordé en 1927 pour un roman Jérôme 60° latitude nord inspiré d’un séjour en Norvège où il retrouva des Norvégiens rencontrés sur le front des Vosges durant l’hiver 1916. C’est à Chantal Verdon, agrégée de lettres modernes à la retraite, que l’on doit d’avoir exhumé et publié ce journal de guerre resté inédit du vivant de son auteur ; et elle consacre à ce dernier une notice biographique détaillée en tête de volume.

L’originalité du journal de guerre de Maurice Bedel tient d’abord au fait qu’il couvre l’intégralité de la guerre et même un peu plus : il débute le 1er août 1914, jour où est décrétée la mobilisation générale, qui voit Bedel rallier Nancy, pour s’achever le 31 décembre 1918, qui le trouve en arrière des troupes françaises d’occupation de la Sarre. Cette exceptionnelle longévité, gage d’une grande diversité d’expériences, Maurice Bedel la doit, outre à la chance, au fait d’avoir fait partie des services sanitaires : ayant achevé ses études de médecine en 1911 par une thèse de psychiatrie sur les obsessions périodiques, c’est en qualité de médecin aide-major (lieutenant) que Maurice Bedel est mobilisé. Cela ne l’empêche pas d’être en première ligne, attaché au 2e bataillon du 170e régiment d’infanterie, lorsque celui-ci est engagé dans la bataille des Vosges autour de Baccarat (août-septembre 1914), puis beaucoup plus sérieusement en Champagne autour du Mesnil-les-Hurlus - Bois Jaune Brûlé (13-20 mars 1915), enfin en Argonne à la Trouée de Calonne (fin avril – début mai) où il est blessé à trois reprises avant d’être évacué. Suivent une convalescence de près de quatre mois… et deux décorations (Légion d’honneur et Croix de guerre).

Au terme de sa convalescence, alors qu’il aurait pu se contenter de la sécurité d’une place dans les services sanitaires de l’arrière, Maurice Bedel demande à retourner sur le front. C’est ainsi qu’il va se retrouver pendant un an (septembre 1915 – septembre 1916) dans les Vosges, sur les arrières immédiats ou dans les avant-postes du secteur compris entre la Schlucht et Metzeral, où les belligérants se disputent notamment le Lingekopf et l’Hilsenfirst. Si la guerre y donne lieu davantage à un constant duel d’artillerie qu’à des coups de main de l’infanterie, transformant Bedel plus en spectateur qu’en acteur comme il le note lui-même, le secteur n’en est pas moins dangereux. Surtout il l’expose à des intempéries et une froidure auxquelles sa Touraine natale ne l’avait pas habitué et qui lui paraissent aussi cruelles que les blessures brûlantes des shrapnells et des éclats d’obus.

Conjugué avec l’ennui, cela le décide finalement à demander son affectation au Maroc, où se mène en parallèle une autre guerre [1]. Il est affecté au cœur du Moyen Atlas dans la zone d’Aïn Leuh. Mal lui en a pris. Car, si dans les rares affrontements avec les tribus berbères auxquels il assiste sont peu dangereux tant ils sont déséquilibrés, le froid y est encore plus vif que dans les Vosges. Aussi est-ce sans regret excessif que, à la suite d’une grave déchirure musculaire, Maurice Bedel est renvoyé vers Casablanca en février 1917 avant d’être rapatrié au mois de mai suivant, non sans avoir entre-temps contemplé la splendeur des villes marocaines (Rabat, Salé, Meknès) et leur avoir rendu grâce sur le plan littéraire.

La seconde convalescence qui s’en suit prend fin en août 1917, où Bedel rejoint le groupe de brancardiers du 21e Corps d’Armée, dans le secteur du fameux Chemin des Dames. Ce qui lui vaudra de prendre part à l’offensive de la fin octobre et du début novembre par laquelle sera reconquis une partie du terrain perdu au printemps à la suite de la désastreuse offensive conduite par Nivelle et effacé la mémoire des mutineries qui l’avaient suivie.

Le 25 décembre 1917, Maurice Bedel est finalement nommé adjoint au général directeur de santé de la VIIe Armée. Celle-ci occupe alors toute l’extrême droite du front, du col de la Chapelotte (Badonviller) jusqu’à la frontière suisse et son état-major est basé à Lure. Dès lors, il ne prend plus part au conflit qu’en tant qu’officier d’état-major, positionné loin du front. Essentiellement occupé à des tâches administratives, n’ayant plus d’autre écho de ce qui s’y passe que par les rumeurs, les communiqués officiels et la presse, son journal perd en qualité d’information ce qu’il gagne en considérations générales sur le cours de la guerre et sa conduite par les états-majors ; et, surtout, il devient beaucoup plus lacunaire au fur et à mesure où l’issue victorieuse se fait plus certaine. Celle-ci lui permettra d’assister à l’entrée des troupes françaises dans Mulhouse (17 novembre 1918) puis à l’occupation de toute la partie jusqu’alors annexée de la Lorraine.

C’est donc une riche expérience de la Première Guerre mondiale que Maurice Bedel aura finalement accumulée au fil des différents postes qu’il aura occupés, le conduisant finalement à changer radicalement son point de vue premier sur la guerre. Car, lorsqu’il arrive au front en septembre 1914, c’est la tête pleine de ces « idées fausses sur la guerre » qui représentent la bataille sous les formes du combat singulier chevaleresque et que Jean-Norton Cru s’ingéniera à démonter quelques années plus tard (Cru, 1993). C’est ainsi que, frustré de ne pas être en première ligne pour participer directement aux combats, il lui arrive de s’aventurer dans le no man’s land et même d’y tomber nez à nez avec une patrouille allemande, en faisant le coup de feu. Mais il ne lui faut que quelques jours pour comprendre que la guerre contemporaine ne présente pas (plus) ce caractère d’engagement héroïque où le soldat est censé pouvoir faire montre de sa vaillance, de son sang-froid, de son intelligence tactique dans l’affrontement direct avec son homologue ennemi : comme l’a si bien dit Jean-Norton Cru (1993), elle ne lui destine pas d’autre sort que celui d’alterner la position du bourreau implacable et celle de la victime impuissante, selon que c’est lui qui tient l’ennemi sous le feu de la mitraille de ses armes automatiques et l’assommoir de son artillerie ou que c’est lui qui est la cible passive de la mitraille et de l’artillerie ennemies – un ennemi qu’on ne voit jamais bien qu’il soit toujours terriblement présent. Ce qui inspire à Bedel la réflexion désabusée suivante que n’aurait certes pas reniée Jean-Norton Cru :

« (…) la guerre est une chose triste, ou mieux la bataille est une chose triste. Les dernières batailles auxquelles j’ai assisté m’ont enfoncé cette opinion-là comme un coin dans la tête. Qu’est-ce que c’est que cette guerre de taupes et d’oiseaux de proie ? Ai-je jamais vu un ennemi ? Non, j’ai reçu des obus dans un fracas formidable et grossier. J’ai vu combattre de l’infanterie contre une infanterie que son uniforme mimétisé empêchait d’apercevoir. Ce n’est pas plus gai : ces hommes éparpillés qui courent à quatre pattes et puis s’arrêtent et puis repartent et puis rentrent dans un trou, c’est de la guerre de lapins. En somme, quand l’artillerie tire : guerre de taupes ; quand l’infanterie entre en jeu : guerre de lapins. » (Deneuvre, 17 septembre 1914, page 105)

La suite de son expérience du front ne fera que confirmer ce désenchantement radical, auquel l’ennui des longues journées d’inaction, où l’ennemi principal est la boue, le froid, la vermine, contribuera tout autant que la folie meurtrière des jours d’engagement, pendant lesquels le Dr Bedel n’en finit plus de faire le tri entre les blessés qui arrivent à son poste de premier secours, de laisser mourir ceux pour qui on ne peut plus rien, de soigner ceux qui peuvent encore l’être, de tenter de calmer les commotionnés qui délirent, le tout sous le bombardement constant de l’ennemi.

« Oh ! La guerre, la guerre… Journée d’horreur, d’anéantissement, de dégoût de vivre par certitude de mourir. » (Le Mesnil-les-Hurlus, 13 mars 1915, page 243).

Bedel témoigne en particulier de la vive impression que l’artillerie produit sur les combattants, parmi lesquels elle sème souvent l’épouvante conduisant à la débandade ou qu’elle réduit à la prostration paralysante et dont, en tant que médecin, il est tout particulièrement bien placé pour constater les ravages sur les corps, non moins spectaculaires que ceux infligés aux esprits. Après plus d’une année passée successivement au Maroc et en convalescence, c’est un nouveau choc que d’en refaire le constat lors de son retour au front :

« Une boucherie ? Non. Un abattoir.

C’est de mon poste de secours que je veux parler. Je piétine depuis deux heures dans une gelée de sang où mes chaussures et celles de mes infirmiers font un bruit mou (…)

Autant de blessés autour de moi, autant de cribles. Pas un qui n’ait plusieurs affreuses blessures : membres brisés, pied ou main emportés, crâne défoncé, poitrine trouée, nez enlevé, yeux crevés… » (Soissons, 20 octobre 1917, page 561).

Le journal de guerre de Maurice Bedel débute ainsi : « Dans le train qui m’emporte vers Nancy, tout le monde est ivre. » (1er août 1914, page 65). Cette ivresse patriotique, cette exaltation à la promesse d’un proche combat, n’aura pas résisté longtemps à l’épreuve de la guerre, dissipant toutes les illusions de l’imaginaire guerrier héroïque. Aussi n’est-il pas étonnant que ce même journal se conclut dans une tonalité toute différente : « Les temps sont noirs. L’horizon est barré. Il ne faudra pas que l’on croie dans cent ans que c’était gai, la Victoire. » (Saint-Avold, 31 décembre 1918, page 628). Saurons-nous nous en souvenir à l’heure du centenaire ?

Bibliographie

Cru Jean-Norton (1993), Témoins. Essais d’analyse et de critique des souvenirs des combattants édités en français de 1915 à 1928 [1929], Nancy, Presses Universitaires de Nancy.

Courcelle-Labrousse Vincent et Marmié Nicolas (2008), La Guerre du Rif. Maroc 1921-1926, Paris, Tallandier.

Duhamel Georges (1917a), Vie des martyrs, Paris, Mercure de France.

Duhamel Georges (1917b), Civilisation, Paris, Mercure de France.

Duhamel Georges (1928), Les sept dernières plaies, Paris, Mercure de France.

Genevois Maurice (1916a), Sous Verdun, Paris, Hachette.

Genevois Maurice (1916b), Nuits de Guerre, Paris, Flammarion.

Genevois Maurice (1918), Au seuil des guitounes, Paris, Flammarion.

Genevois Maurice (1921), La Boue, Paris, Flammarion.

Genevois Maurice (1923), Les Éparges, Paris, Flammarion.

Genevois Maurice (1950), Ceux de 14, Paris, Flammarion (réunion des cinq ouvrages suivants en un seul volume).

Jünger Ernst (2008), Journaux de guerre 1914-1918, Paris, Gallimard, collection La Pléiade. Traductions françaises de différents récits de guerre publiés en Allemagne dans les années 1920, dont le plus connu est In Stahlgewittern (Orages d’acier).

Notes

[1] Dans le cadre de son expansion colonialiste de la fin du XIXe siècle, la France impose un régime de soi-disant protectorat au Maroc (mars 1912). Ce protectorat s’étend sur la plus grande partie du territoire de ce royaume, la bande côtière septentrionale montagneuse entre Tanger et Melitta, le Rif, constituant cependant un protectorat espagnol. Ce dépeçage du Maroc va rapidement provoquer le soulèvement d’un certain nombre de tribus berbères du Rif, traditionnellement mal contrôlées par le pouvoir chérifien et soutenues en sous-main par l’Allemagne, agressant aussi les troupes françaises et leurs alliés, auxiliaires et supplétifs indigènes, que les troupes espagnoles. Ce n’est qu’au terme d’une véritable guerre de conquête que les troupes françaises parviendront à faire régner l’ordre colonial dans cette zone (Courcelle-Labrousse Vincent et Marmié Nicolas, 2008).

Pour citer l'article


Bihr Alain, « Bedel M., Journal de guerre 1914-1918 », dans revue ¿ Interrogations ?, N°17. L’approche biographique, janvier 2014 [en ligne], http://www.revue-interrogations.org/Bedel-M-Journal-de-guerre-1914 (Consulté le 27 septembre 2016).



ISSN électronique : 1778-3747

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