Accueil du site > Numéros > N°22. L’enquêteur face au secret > Notes de lecture > Angus Nicholls, Myth and the Human Sciences. Hans Blumenberg’s Theory of (...)


Di Filippo Laurent

Angus Nicholls, Myth and the Human Sciences. Hans Blumenberg’s Theory of Myth

 




JPEG - 25.3 ko
Angus Nicholls, Myth and the Human Sciences. Hans Blumenberg’s Theory of Myth, New York/Londres, Routledge, coll. « Theorists of Myth », 2015

Figure importante de la philosophie allemande de la seconde moitié du XXe siècle, Hans Blumenberg reste encore peu étudié en dehors des études philosophiques, malgré les traductions françaises de ses textes ces dernières années. Dans le monde anglo-saxon, les travaux sur cet auteur sont rares également et les traductions encore moins nombreuses que celles en langue française. Spécialiste londonien d’études germaniques, Angus Nicholls présente les réflexions du phénoménologue allemand sur le mythe, par une analyse visant à les recontextualiser dans l’histoire allemande des idées et dans l’œuvre globale du philosophe. Il vient combler ce qui constituait jusqu’à présent un vide en langue anglaise en produisant ce qu’il appelle une « reconstructive intellectual history [histoire intellectuelle reconstructive]  » (p. 33), afin d’aider le lecteur à mieux appréhender un ouvrage majeur du philosophe allemand, Arbeit am Mythos (1979), traduit en anglais sous le titre Work on Myth (1985), encore indisponible en français.

L’ouvrage de Nicholls contient huit chapitres, que l’on peut répartir en trois grandes parties. Après un prologue traitant de la notion de mythe et une introduction donnant des éléments biographiques concernant Hans Blumenberg ainsi que les raisons qui ont amené Nicholls à étudier cet auteur, les chapitres 2, 3 et 4 présentent l’arrière-plan philosophique et anthropologique des théories du mythe d’Hans Blumenberg. Puis les chapitres 5 et 6 cherchent à montrer comment les théories du philosophe s’appliquent à des sources littéraires primaires en s’appuyant sur des études de cas. Les chapitres 7 et 8 discutent du contexte, des implications et du positionnement politique de ses travaux et de leur réception et présentent des point tirés de publications inédites (non publiées du vivant de l’auteur, en allemand « Nachlass »).

À contrepied de l’image de chercheur solitaire qui s’est développée autour de la figure de Hans Blumenberg, Nicholls montre le rôle qu’il a joué dans plusieurs groupes et comités, tels que l’Académie des sciences et des lettres de Mayence, le Senat de la Fondation allemande pour la recherche (DFG), ou encore la commission de la fondation de l’Université de Bielefeld (p. 15). Il a aussi été directeur de collection aux éditions Suhrkamp aux côtés de Jürgen Habermas, et il a participé à différents groupes de recherches, comme Poetik und Hermeneutik dans le cadre duquel il côtoie, parmi d’autres, Hans Robert Jauss et Wolfgang Iser, deux membres importants de l’École de Constance (p. 15). Il y présente et publie l’article « Wirklichkeitsbegriff und Wirkungspotential des Mythos » (1971), traduit en français par La raison du mythe (2005), qui pose les fondements des réflexions qui aboutiront quelques années plus tard à l’ouvrage Arbeit am Mythos. Il quittera néanmoins ce groupe en 1974.

Le point central de l’analyse de Nicholls concerne les fondements épistémologiques qui sous-tendent les théories du mythe de Blumenberg et qui informent de manière générale une vision de l’homme héritée de l’anthropologie philosophique. Nicholls montre que l’idée de travail sur le mythe est ancrée dans une définition de l’humain (p. 23) et que la quatrième question de Kant, « Qu’est ce que l’Homme ? », est un fil conducteur qui permet d’établir des ponts avec ses autres travaux, notamment Description de l’homme (2011). À la suite du paléo-anthropologue Paul Alsberg, Blumenberg suggère que l’homme est une créature déficiente. La culture, auxquels les mythes participent, vise à compenser le manque d’adaptation biologique à son environnement. D’un côté l’humain est « pauvre » par manque d’adaptation biologique, thèse que l’on retrouve dans l’anthropologie philosophique d’Arnold Gehlen, et de l’autre, il est « riche » de sa rhétorique et ses dons de production symbolique, thèse de Ernst Cassirer (p. 110). Comme le rappelle Nicholls à plusieurs reprises, Blumenberg considère qu’une hypothèse sur les origines de l’homme ne pourra jamais être vérifiée empiriquement et cela ne doit pas être le but d’une recherche. Elle peut néanmoins se révéler utile si elle a une faculté d’explication fonctionnelle (p. 116). On touche ici à ce qui me semble être un des défauts de l’ouvrage de Nicholls, qui néglige le principal apport de Blumenberg, qui se situe moins dans la question des origines de l’homme que dans les discussions qu’il propose sur l’histoire de la réception des mythes.

Dans la continuité de cette définition de l’homme, on trouve donc une théorie du mythe comme forme symbolique qui s’inscrit à la suite des réflexions de Blumenberg sur les métaphores. Celles-ci servent à organiser le monde en donnant des noms aux éléments qui composent l’environnement, et à faire référence à des objets qui ne sont pas immédiatement présents (p. 129). Les mythes participeraient alors eux aussi à faire référence à l’absent et donc à dépasser « l’absolutisme de la réalité ». Différents moyens culturels, dont les mythes font partis, permettent ainsi à l’homme cette « Actio per distans [action à distance] ». De cette façon, Blumenberg s’inscrit en opposition avec les idées des lumières et notamment la perspective évolutionniste disant que la raison [Logos] viendrait remplacer le mythe [Mythos] comme explication du monde.

Nicholls insiste à juste titre sur l’«  historicisme  » des théories de Blumenberg. Pour ce dernier, les éléments qui nous sont accessibles sont toujours le produit de longs développements historiques et c’est dans la situation particulière que les mythes prennent une signification nouvelle. Cette remise en perspective historique permet de comprendre en quoi des éléments de culture peuvent être pertinents à une certaine période (p. 26). Cela, Blumenberg l’applique aussi à la position du philosophe, dont les travaux ne sont ce qu’ils sont que par le contexte dans lequel ils sont formés. Nicholls consacre alors un chapitre complet au mythe de Prométhée, dont l’analyse occupe presque la moitié du livre de Blumenberg, et tout particulièrement sur sa réception chez Goethe, pour son importance dans l’histoire allemande des idées. Cependant, cet unique exemple n’est qu’un cas d’étude pour Blumenberg qui lui sert à appliquer sa méthode d’analyse. Aussi important qu’il soit, il ne doit pas faire oublier les nombreux autres exemples présents dans Arbeit am Mythos, qui auraient pu donner du grain à moudre à Nicholls, comme l’usage de noms mythiques pour nommer les planètes du système solaire (Blumenberg, 1979 : 50-52 ; 1985 : 43-44) ou l’usage du mythe d’Oedipe par Freud, des exemples qui illustrent l’idée de croisement entre mythes et sciences dans une perspective historique.

Dans la dernière partie de l’ouvrage, Nicholls discute le positionnement politique des théories de Blumenberg en s’appuyant sur des textes publiés de manière posthume ou ses correspondances. Après la Seconde Guerre mondiale, la problématique des usages politiques des mythes était en effet très prégnante en Allemagne, tout particulièrement lorsqu’il s’agissait de discuter leurs usages par le National Socialisme. On découvre dans ces chapitres que si Blumenberg avait effectivement préparé un chapitre traitant des usages politiques du mythe, il l’a finalement retiré de la version finale de l’ouvrage, prétextant qu’un tel chapitre lui faisait perdre le goût de son ouvrage. Angus Nicholls y voit, entre autres, des raisons biographiques. Une lecture attentive permet néanmoins de situer les textes de Blumenberg dans les discussions de son époque, par exemple dans une opposition avec les thèses de Carl Schmitt (p. 206-217).

Proposer un ouvrage sur les théories du mythe d’Hans Blumenberg de la sorte n’est pas une mince affaire, puisque, comme le précise Nicholls, il est difficile de retrouver toutes les sources dont s’inspire l’auteur d’Arbeit am Mythos (p. 33), ou toutes les discussions dans lesquelles il s’insère. Son propre ouvrage ne fait pas exception. Pour ne citer qu’un exemple oublié par Angus Nicholls sur lequel j’ai eu l’occasion de travailler (Di Filippo, 2016), les termes de tremendum et fascinans, que Blumenberg (1971 : 23 ; 2005 : 39) utilise dans l’article « Wirklichkeitsbegriff und Wirkungspotential des Mythos », renvoient aux réflexions de Rudolf Otto sur le numineux, dans son ouvrage Le sacré [Das Heilige] (1949). Bien que Blumenberg ne le cite pas directement dans ce premier texte, le nom du théologien allemand apparaît dans Arbeit am Mythos, où Blumenberg précise que ses travaux constituent l’un des deux grands types de théories de l’origine des religions à côté de celle de Ludwig Feuerbach (1979 : 35 ; 1985 : 28). Cet oubli fournit un exemple qui montre bien que la réception d’une œuvre dépend beaucoup des connaissances du lecteur.

Un autre reproche à faire à l’ouvrage d’Angus Nicholls est le manque de regard critique sur le travail de Blumenberg et les limites de ses théories, car l’usage du terme mythe comme catégorie universelle n’est pas sans poser problème. Il est pourtant possible de mieux cerner les apports du phénoménologue allemand en confrontant ses travaux à d’autres recherches posant la question des catégories de pensée (Di Filippo, op. cit.). Pour les lecteurs qui chercheraient une réflexion sur la notion de mythe, Angus Nicholls ne semble pas au fait des travaux récents sur ces notions. Dans son prologue qui revient sur quelques sources grecques, il ne tient pas compte de la variation des sens des termes en grec ancien basés sur la racine grecque μῦθος / mythos, ni des autres termes utilisés pour désigner les récits qu’il évoque. Ces différences sont pourtant mentionnées dans des textes comme ceux de Jean-Pierre Vernant (1974) ou de Marcel Détienne (1981) traduits en anglais depuis une trentaine d’années, voire plus, et l’ouvrage de Bruce Lincoln, Theorizing Myth (1999), dont le premier chapitre est consacré aux variations du terme dans différents textes en grec ancien. Il semble étonnant qu’un auteur anglophone se disant spécialiste des mythes et de leurs réceptions n’en fasse aucune mention. De plus, la question des catégories indigènes est depuis longtemps posée dans l’anthropologie culturelle américaine intégrant la dimension linguistique (Di Filippo, op. cit.). Cette autre manière d’aborder de tels questionnements aurait permis à Nicholls de traiter son sujet de manière plus précise et plus critique et d’atteindre l’objectif annoncé : « to consider the theory of myth as a special problem within the human sciences, and to suggest that Blumenberg’s theory of myth is one of the most sophisticated recent elaboration of and responses to that problem [considérer la théorie du mythe comme un problème spécifique au sein des sciences humaines, et suggérer que la théorie du mythe de Blumenberg est l’une des élaborations récentes et l’une des réponses les plus sophistiquées à ce problème] » (p. 32).

Pour finir, Angus Nicholls ne semble malheureusement pas familier de la littérature française sur ces différents thèmes. Or, le lecteur francophone a déjà à sa disposition plusieurs textes permettant de se familiariser avec les travaux de Hans Blumenberg. Certaines informations du livre de Nicholls, qu’il s’agisse d’éléments biographiques ou des positions épistémologiques et politiques de l’auteur allemand, sont déjà présentées dans les travaux de Jean-Claude Monod (2007) et de Denis Trierweiler (2004). Ces textes déjà existants permettront d’économiser le prix proprement exorbitant de l’ouvrage de Nicholls, qui sera bien difficile à trouver dans les bibliothèques françaises.

Dans l’immédiat, le plus important serait de disposer d’une version accessible, traduite en français et commentée, d’Arbeit am Mythos, qui permettrait de discuter les apports de Blumenberg à l’analyse des mythes. Quant à l’ouvrage d’Angus Nicholls, il n’intéressera que les plus engagés dans la recherche sur le philosophe allemand et ses travaux, ou éventuellement sur histoire allemande des idées.

Références bibliographiques

Blumenberg Hans (1971) « Wirklichkeitsbegriff und Wirkungspotential des Mythos », Poetik und Hermeneutik, 4, pp. 11-66.

Blumenberg Hans (1979), Arbeit am Mythos, Frankfurt am Main, Suhrkamp.

Blumenberg Hans (1985 [1979]), Work on Myth, Cambridge/Londres, The MIT Press.

Blumenberg Hans (2005 [1971), La raison du Mythe, Paris, Gallimard.

Détienne Marcel (1981), L’invention de la mythologie, Paris, Gallimard.

Di Filippo Laurent (2016), « Anthropologie culturelle, communication et phénoménologie du mythe », dans Anthropologie(y) & Communication. Intersections, Marinescu Angelica Helena, Contantinescu Alexandra Gabriela (dir.), Bucarest, Maison d’édition de l’Université de Bucarest, pp. 37-63.

Lincoln Bruce (1999), Theorizing Myth. Narrative, ideology, and scholarship, Chicago, University of Chicago Press.

Monod Jean-Claude (2007), Hans Blumenberg, Paris, Belin.

Trierweiler Denis (2004), « Polla ta Deina, ou comment dire l’innommable . Une lecture d’Arbeit am Mythos », Archives de Philosophie, 67, p. 249-268.

Vernant Jean-Pierre (1974), Mythe et société en Grèce ancienne, Paris, François Maspero.

Pour citer l'article


Di Filippo Laurent, « Angus Nicholls, Myth and the Human Sciences. Hans Blumenberg’s Theory of Myth », dans revue ¿ Interrogations ?, N°22. L’enquêteur face au secret, juin 2016 [en ligne], http://www.revue-interrogations.org/Angus-Nicholls-Myth-and-the-Human (Consulté le 10 décembre 2016).



ISSN électronique : 1778-3747

| Se connecter | Plan du site | Suivre la vie du site |

Articles au hasard

Dernières brèves



Designed by Unisite-Creation