Comité de rédaction

Préface

 




La santé au prisme des sciences humaines et sociales

Coordonnateur du numéro : Florent Schepens

Le présent numéro de la revue ¿ Interrogations ? est un éventail non exhaustif, tant ce thème majeur possède de multiples implications, de différents usages de la notion de santé dans les sciences humaines et sociales. Partant du commun présupposé qu’elle ne se réduit pas à sa seule dimension biologique, les contributions ici réunies tendent à montrer toute l’importance des sciences humaines, sociales et juridiques pour approcher la santé comme objet d’étude fondamentalement « humain ». Plus précisément, les articles publiés ici appréhendent ce sujet dans trois directions complémentaires.

  • La santé est une réalité sociale et politique. Il y a alors un intérêt à saisir non seulement l’état de santé d’un pays via des données statistiques, mais aussi les mécanismes de construction de ces données, favorisant une définition sociale spécifique de ce qui relève de la santé ou non. Alain Bihr et Roland Pfefferkorn nous montrent en quoi les inégalités de santé ne sont pas un phénomène indépendant d’autres inégalités sociales ; en réalité, un effet de système fait des inégalités de santé les causes et/ou les conséquences d’autres disparités sociales (face à l’éducation, à l’emploi, au travail, au logement, etc.), impliquant, par là même, une division nette de la population basée sur le cumul des handicaps pour les plus fragiles, ou des privilèges pour les plus aisés.

Jean-Pierre Tabin, Isabelle Probst et George Warrdenburg proposent de questionner la manière dont sont reconnus les accidents du travail en France et en Suisse, en interrogeant les facteurs sociaux prédéterminant une certaine population spécifique à être touchée par ces accidents, mais aussi en questionnant la construction sociale des accidents du travail, reconnus alors comme tels. Le fait d’appréhender ces accidents comme des phénomènes individuels occulteraient les mécanismes sociaux à la base de leur reconnaissance.

  • La santé possède aussi une portée normative. La « bonne » santé tout comme le « bon » soin n’est pas une donnée a priori, mais le résultat d’une « labellisation » sociale présidant à la construction du corps « malade » ou peu « performant ». Emmanuelle Bernheim et Christine Vézina nous font ainsi revenir sur le débat entre normes officielles et normes officieuses dans ces deux exemples concrets que sont la prévention du VIH et les services psychiatriques : les normes sociales ont, elles aussi, des « trajectoires », dans le sens où l’on peut questionner leur origine et leur émergence.

La question de la normalité est aussi au cœur du travail de Sophie Dalle-Nazébi et Nathalie Lachance concernant la surdité et les individus non-entendants. Les auteurs nous montrent en quoi la surdité est définie comme handicap par les personnes entendantes, quand certains sourds tentent au contraire à en faire une culture. Dans un second temps, ces auteurs analysent les différences culturelles concernant la prise en charge des malentendants et les services de soin entre la France et le Québec.

En quoi des normes sociales concernant la « bonne » santé conduisent-elles les individus à opter pour des solutions médicales mettant en jeu leur santé ? Cette question constitue l’objet du travail de Marie-Emmanuelle Amara, Michèle Baumann et Nearkasen Chau, qui font le point sur la question de la prise de psychotropes par les seniors, stratégie ultime pour rester dans le « moule social » d’une vieillesse encore « performante », afin de convenir à des normes contemporaines de « jeunesse ».

C’est l’occasion de signaler qu’exceptionnellement, la rubrique « Des travaux et des jours » compte également deux textes interrogeant, eux aussi, les normes sociales en matière de santé. Cyril Desjeux nous montre que, si le rapport à la sexualité est toujours pensé comme un « fait de nature » confinant les femmes dans le registre de la reproduction, les pratiques contraceptives masculines que relève l’auteur tendent à remettre en cause cette représentation. Tandis que Maxime Molimart nous donne à voir comment la prescription médicamenteuse en psychiatrie est dépendante des différentes définitions de l’activité médicale, de la dépression et du médicament.

  • Enfin, la santé peut être prise en compte en suivant les trajectoires des individus, dans la négociation de leur identité de « malade » ou de personne « saine », relativement aux normes consécutives à l’entrée ou à la sortie dans la maladie. Les travaux de Marta Maria nous en donnent des indices en analysant la construction des trajectoires de malades de l’hépatite C. Comment se construit l’identité du malade, non seulement dans les étapes de la maladie, mais aussi à sa sortie ? Comment peut-il appartenir, par sa maladie, à un groupe d’individus partageant les mêmes symptômes ? Bien plus, renversant totalement les perspectives habituelles, elle nous montre comment, une fois installé dans la maladie, l’hépatant qui recouvre la santé ne considère plus celle-ci comme allant de soi mais, bien au contraire, est contraint à un travail de redéfinition de soi inverse de celui que la maladie l’avait amené à entreprendre.

L’article d’Aïcha Benabed parle, quant à lui, des trajectoires de stérilité dans l’Algérie contemporaine et de l’anormalité que constitue cette dernière pour les couples mariés. S’il est possible d’établir un constat identique en Occident, les stratégies pour avoir des enfants et se conformer à la norme restent cependant, en l’occurrence, très largement dépendantes de la culture musulmane.

Sans prétendre à une quelconque exhaustivité des ressources Internet, la revue tient à vous signaler deux sites et un numéro de revue électronique portant sur la santé :

On signalera la présence de deux fiches techniques n’ayant pas de lien avec la thématique de ce numéro. Julien Fuchs nous propose une méthodologie pour étudier les organisations informelles, spontanées selon le mot de l’auteur, en s’appuyant sur l’exemple des associations et mouvements « de jeunes ». Il s’intéresse particulièrement à l’usage que le chercheur, sociologue ou historien, peut faire des archives et témoignages vis-à-vis d’un tel objet. Pascal Fugier clôt, dans ce numéro, son triptyque consacré à l’analyse des dimensions sociales de l’identité personnelle pour en souligner la difficile, voire impossible, objectivation.

Par ailleurs, les notes de lecture des ouvrages de Fernand Braudel, Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Yves Raibaud et Florent Schepens clorent ce numéro et illustrent une fois encore la pluridisciplinarité de notre revue en investissant les terrains de la sociologie, la socio-anthropologie et l’économie.

Pour conclure, nous tenons à remercier ici les membres du comité de lecture ayant participer à l’élaboration de ce numéro : Pierre ANCET, Anne BARGÈS, Françoise BOUCHAYER, Nicolas BOURGOIN, Patrick COLIN, Pierre CONCIALDI, Yann-Arzel DURELLE-MARC, Laurent Sébastien FOURNIER, Christian GUINCHARD, Dominique JACQUES-JOUVENOT, Salvador JUAN, Thierry MARTIN, Juan MATAS, Marianne MESNIL, Jean-Pierre MINARY, Simone PENNEC, Christopher POLLMANN, Robin RECOURS, François STEUDLER, Jean-Pierre SYLVESTRE, Patrick TENOUDJI, Sylvie THIEBLEMONT-DOLLET, Annie THÉBAUD-MONY, Georges UBBIALI, Daniel WELZER-LANG.


Pour citer l'article :

Comité de rédaction, « Préface », dans revue ¿ Interrogations ?, N°6. La santé au prisme des sciences humaines et sociales, juin 2008 [en ligne], http://www.revue-interrogations.org/Preface,294 (Consulté le 11 décembre 2016).



ISSN électronique : 1778-3747

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