Comité de rédaction

Préface

 




Le corps performant

Coordonnateurs du numéro :

Antoine Mourat et Sébastien Haissat

Dans le cadre de son 7e numéro, la revue ¿ Interrogations ? a choisi de s’intéresser au thème de la performance et plus particulièrement à la performance corporelle. Fidèle à la vocation pluridisciplinaire de la revue, ce numéro se conçoit donc comme un éventail non exhaustif des différentes approches que les diverses sciences humaines et sociales peuvent proposer afin d’appréhender les usages du corps à des fins performantes. Il est en outre une invitation à s’interroger sur la notion même de performance et sur les fondements historiques, sociologiques, psychologiques ou encore philosophiques de cet idéal de perfection corporelle, « veau d’or de l’hypermodernité  » selon l’expression employée par Claire Carrier.

Pour une majorité de personnes, le terme « corps performant », renvoie d’emblée à la pratique sportive, et en particulier à son versant compétitif. Ce numéro ne pouvait donc occulter cet aspect évident – et par conséquent incontournable – de la performance corporelle. Toutefois, le chercheur se défie du « sens commun » et le constat de cette « évidence » ne pouvait qu’inciter à questionner plus avant les tenants et les aboutissants de la quête de performance propre au sport de compétition.

L’étude socio-anthropologique de Sandrine Knobé s’attache ainsi à analyser la performance corporelle dans le monde sportif en s’intéressant plus particulièrement au rapport des acteurs à l’effort sportif. A partir de données empiriques recueillies par le biais d’entretiens avec des sportifs de disciplines et de niveaux variables, l’auteur propose quelques axes de réflexion à propos des pratiques et des valeurs morales attachées aux formes ascétiques que peut présenter le dépassement de soi mais également les significations qu’il peut revêtir en termes de reconnaissance sociale et professionnelle. David Le Breton a parfaitement souligné à ce propos combien la douleur, la souffrance, le risque, le sacrifice d’une part de soi ou encore l’excès, autant d’aspects inhérents au champ de la performance, peuvent « fabriquer du sens » et revaloriser l’image de soi.

A travers l’exemple de la gymnastique artistique, Catherine Rolland et Marc Cizeron se sont quant à eux intéressés aux phénomènes de transmission des habilités motrices. Dans une activité où la performance réside majoritairement dans la reproduction de formes corporelles sur des agrès selon des normes précises, cette transmission passe par un modelage progressif du corps du gymnaste qui relève d’un processus de réincarnation d’un modèle via les interactions entre le gymnaste et l’entraîneur expert.

La quête de performance semble atteindre son apogée avec l’ère du sport de compétition comme le résume parfaitement la devise olympique « Citius, altius, fortius  ». Pourtant, il s’agit d’une idée beaucoup plus ancienne.

Dans une perspective historique originale et sur une relativement longue durée, Jean-Michel Peter et Gérard Fouquet se focalisent sur l’utilisation de l’œil dans les jeux de raquette depuis le jeu de paume jusqu’au tennis actuel. Ils montrent ainsi que la perception visuelle a pris une importance croissante dans l’apprentissage de ces activités et que le recours actuel aux neurosciences et à des techniques d’investigation oculaire pour optimiser la performance des joueurs de tennis de haut niveau, en permettant de décoder leur façon de lire les trajectoires de balle, s’inscrit dans une évolution technique de longue date liée à des conceptions scientifiques et à des représentations corporelles propres à chaque époque.

La recherche du geste parfait et du rendement optimal ne se cloisonne toutefois pas aux pistes ou aux stades. A la frontière du sport, il est d’autres activités corporelles qui, si elles ne donnent pas forcément lieu à une compétition font néanmoins intervenir la notion de performance physique. C’est le cas de la danse, étudiée par Biliana Vassileva-Fouilhoux, et qui questionne ici l’éventuelle spécificité de la performance artistique en tentant d’en cerner les traits singuliers et d’en identifier les déterminants. Par les exemples des happenings ou de la contact improvisation, elle explore et illustre certains concepts propres à la performance artistique.

La question de la performance du corps peut être rattachée à celle de sa normalisation et donc de son contrôle. Très influents en France comme dans un certain nombre de pays européens, la philosophie des Lumières mais aussi le dualisme cartésien et, bien avant eux, la culture antique gréco-romaine avaient déjà suggéré la possibilité d’un dépassement par l’homme de sa condition grâce à une éducation autant physique que morale (mens sana in corpore sano).

Afin de retracer une partie de cette évolution Francis Mendiague propose, à partir d’une étude des archives de Chartres et de ses environs, de mettre en lumière l’imposition progressive, au cours de l’époque moderne, d’une discipline du corps et d’une maîtrise des émotions au sein de l’espace public en se centrant sur trois formes de maîtrise du corps par les pouvoirs publics : le corps des pauvres, celui des pestiférés et celui des jeunes entre le 17ème et le 18ème siècle. L’acceptation du corps discipliné – dont fait partie le corps performant par l’intermédiaire de la notion de maitrise – fournirait ainsi une illustration à l’échelon local du processus de civilisation des mœurs cher à Norbert Elias.

Le corps performant peut également être appréhendé dans sa dimension et ses enjeux identitaires. En effet, la performance participe à la construction identitaire de nombreux individus en tant qu’elle est productrice de sens par le biais de la sensation du dépassement de soi. Dans le même temps, le corps performant est aussi l’enjeu d’une reconnaissance par laquelle l’individu peut quitter la sphère de l’insignifiance, de l’ordinaire et du commun. Le corps performant apparaît alors comme le noeud problématique qui articule les sphères psychanalytiques du narcissisme et sociologiques de la « culture du narcissisme » pour reprendre le titre du célèbre ouvrage de Christopher Lasch. Car le corps performant est peut-être surtout le corps d’un héros, d’un surhumain qui désire être reconnu par un public « humain trop humain »…

C’est là tout l’enjeu de l’article de Guillaume Vallet qui nous propose d’apporter un regard sociologique sur la pratique du bodybuilding à la lumière de la « crise de l’identité masculine ». Dans cette pratique, le corps musclé serait perçu selon lui comme un lieu d’expression de l’intimité et de la différenciation le plaçant ainsi au croisement de l’intériorité et de l’extériorité, de l’individuel et du social.

Dans le même ordre d’idée, que penser du recours à différents types d’implants corporels ou des manipulations génétiques censée permettre à l’individu de dépasser les limites de son corps propre ? Si l’on est ici à la frontière toujours mouvante entre la science-fiction d’aujourd’hui et les technosciences bien réelles de demain, l’imaginaire du dépassement des limites du corps et, à travers lui, de la condition même de l’homme ne pousse-t-il pas à bout le culte de la performance physique jusqu’à vouloir débarrasser l’homme de son corps lui-même ?

Quoi qu’il en soit, d’après Michèle Robitaille, la définition informationnelle du corps a conduit à l’élaboration de dispositifs techniques visant expressément l’optimisation des capacités humaines. Pour elle, les arguments évoqués depuis les années 1940 par les tenants du courant transhumaniste se regroupent autour de quatre thèmes principaux : avoir un corps plus robuste, se sentir mieux, être plus intelligent et vivre plus longtemps. De ces arguments, qui expriment clairement ce que « devrait être » un humain, émanent en tout cas de nouvelles normativités que l’auteur interroge.

Pour questionner ces normes et ces représentations en vigueur dans la société, Hélène Cléau prend quant à elle le contrepied de cette logique de perfection du corps en s’intéressant à son antithèse : le corps malade. Qu’en est-il de cet impératif de performance quand le corps est souffrant, amoindri par la maladie ? Que signifie « être performant » quand on souffre d’une maladie invalidante ? Comment se réapproprier ce corps fuyant, une fois l’épreuve de la maladie surmontée ?

On le voit, l’idée d’un corps parfait et fort imprègne en effet tous les niveaux de la société et la sphère privée n’est pas épargnée par le culte de la performance, parfois même dans ses aspects les plus intimes. Le recours à la chirurgie plastique, aux régimes amaigrissants ne participe-t-il pas également à la recherche d’un corps performant, dans le sens d’un accomplissement de soi à travers un idéal d’excellence physique ?

Jacques Brunet-Georget a ainsi choisi de s’intéresser à la chirurgie esthétique comme moyen de magnifier le corps et son apparence au delà de leurs propres limites. En outre, le cas particulier des opérations chirurgicales-performances d’Orlan témoigne précisément d’une mise en question performative des idéaux du corps performant. Déjouant ainsi le fantasme de perfection et de désirabilité, Orlan soumet son visage à un devenir-monstre qui interroge les conditions d’intelligibilité du féminin et de l’humain.

A travers l’étude des défilés de mode et des mannequins, Morgan Jan esquisse une histoire des canons de beauté. La fascination exercée par la figure du top model sur les femmes et surtout sur les jeunes filles serait ainsi à l’origine de la diffusion d’un idéal de beauté normative relayé par la presse féminine dans sa grande majorité. Cette fascination semble également à l’origine de la multiplication des blogs consacrés à la mode dont certains – les blogs pro-ana – font plus ou moins ouvertement l’apologie de l’anorexie. L’étude de ces blogs permet donc à l’auteur de saisir l’influence de ces modèles corporels et de comprendre le culte voué à la minceur voire à la maigreur dans notre société.

Outre ce dossier thématique, vous retrouverez dans ce numéro nos rubriques habituelles :

  • Les deux fiches techniques de Pascal Fugier proposent une réflexion épistémologique sur les discours et les terrains des sociologues pour la première et sur le déterminisme sociologique pour la seconde.
  • Une présentation des travaux de Liza D’Orazio consacrés au regard de la télévision française sur la Corse de 1958 à 2005.
  • Les recensions des ouvrages Comprendre le Monde d’Immanuel Wallerstein, par Alain Bihr ; Camille Claudel, sa vie d’Odile Ayral-Clause, par Anne-Sophie Coppin et Loriane Gouaille ; La garde des enfants. Entre don, équité et rémunération de Françoise Bloch et Monique Buisson, par François Girod ; L’inversion du genre. Quand les métiers masculins se conjuguent au féminin… et réciproquement sous la direction d’Yvonne Guichard-Claudic, Danièle Kergoat et Alain Vilbrod, par Maud Navarre ; enfin, Les entrepreneurs tunisiens. La difficile émergence d’un nouvel acteur de Rabah Nabli, par Fathi Rekik.

Pour conclure, nous tenons à remercier vivement toutes les personnes qui, par leur aide et leur implication, ont permis l’élaboration de ce numéro et notamment les membres du comité de lecture : Pierre ANCET, Bernard ANDRIEU, Anne BARGES, Michèle BAUMANN, Antonio CASILLI, Laurence CHARTON, Geneviève CRESSON, Karine DUCLOS, Jean-Yves FEBEREY, Gilles FERREOL, Florent GAUDEZ, Jacques GLEYSE, Christian GUINCHARD, Salvador JUAN, Isabelle QUEVAL, Marc LEVÊQUE, Philippe LIOTARD, Jean-François LOUDCHER, Thierry MARTIN, Bruno PEQUIGNOT, Robin RECOURS et Serge VAUCELLE.

En vous souhaitant une bonne lecture,

Le comité de rédaction


Pour citer l'article :

Comité de rédaction, « Préface », dans revue ¿ Interrogations ?, N°7. Le corps performant, décembre 2008 [en ligne], http://www.revue-interrogations.org/Preface,178 (Consulté le 4 décembre 2016).



ISSN électronique : 1778-3747

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