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Margain Constance

La méthode prosopographique appliquée aux militants du syndicat de l’Internationale des gens de la Mer (1930-1937) : des résultats croisés entre vécu et événements historiques

 




 Résumé

La méthode prosopographique, étude des biographies collectives, soulève et questionne l’hypothèse d’une similitude de trajectoires pour une grande partie des hommes et femmes étudiés dans leur parcours biographique. Cet article analyse un groupe de militants dans l’Internationale des gens de la mer (ISH), un syndicat communiste. Ce dernier a été fondé en octobre 1930 à Hambourg et était lié au Profintern. Ces militants ont été pour la plupart enfants pendant la Première Guerre mondiale, adolescents pendant la République de Weimar et adultes au moment de la prise de pouvoir d’Hitler en Allemagne. À travers l’analyse de ces parcours nous cherchons à comprendre ce qui a fondé l’engagement communiste chez ces militants dans l’Entre-deux-guerres.

Mots-clefs : Communisme, prosopographie, Internationale des gens de la mer, Profintern

 Abstract

Prosography, the study of collective biographies, investigates the matter of the similarity of trajectories of a historical group f. This article analyses a group of activists inside the International of Seamen and Harbor Workers (ISH), a communist trade union. The latter was founded in October 1930 in Hamburg and was linked with the Profintern. Most of these activists were children during the First World War, teenagers during the Weimar Republic and adults when Hitler seized power in Germany. Through the analyses of their biographical paths, we are looking for the roots of the communist commitment between the two World Wars.

Keywords : Communism, prosopography, International of Seamen and Harbor workers, Profintern

« Le fil d’Ariane qui guide le chercheur dans le labyrinthe des archives est celui qui distingue un individu d’un autre dans toutes les sociétés connues : le nom. » (Ginzburg, Poni, 1981 : 133)

A travers cette image, l’historien Carlo Ginzburg rappelle en filigrane l’importance singulière de chaque objet historique. Cependant la démarche de l’historien italien est moins de s’interroger sur la biographie d’un individu que celle de faire émerger un nom de l’anonymat de l’histoire (Ginzburg, 1980 : 7,8). Pour écrire l’histoire des « classes subalternes » (Ginzburg, 1980 : 179) et non plus seulement celle des hommes célèbres, il est nécessaire, selon l’historien italien, de suivre et poursuivre un nom. D’ailleurs il n’y pas d’histoire sans nom. La reconnaissance de celui-ci fait entrer l’individu dans celle-là. Le passage de l’archive à l’écriture de l’histoire pose la question du choix du biographié et de la porte d’entrée de sa biographie : L’intérêt de son parcours porte-t-il sur le fait qu’il soit un inconnu dans l’histoire ? Peut-il être reconnu uniquement de par son anonymat sans évoquer le contexte qui entoure sa reconnaissance scientifique ? Dans cette recherche, la perception du sujet est particulière puisque le processus de personnalisation amène à un travail de différenciation identitaire du sujet.

 La méthode prosopographique appliquée à l’Internationale des gens de la Mer (ISH)

Pour notre travail de recherche, nous avons construit un tableau Excel, avec en ordonnée les noms et prénoms de deux cents militants du syndicat de l’Internationale des gens de la Mer, et en abscisse soixante-dix questions pour chaque militant. Le traitement de ces données doit permettre de dégager de grandes tendances ou au contraire de constater l’absence d’unité dans les parcours militants. Dans ce tableau, tout le problème est de savoir si une identité politique et sociale donnée singularise ou rassemble à travers autant d’événements personnels ou historiques [1].

La prosopographie met en rapport les biographies individuelles pour faire apparaître les facteurs discriminants qui expliquent les cohésions et les différenciations dans un corpus . Sa méthode soulève l’hypothèse d’une similitude de trajectoires pour une grande partie des hommes et femmes étudiés dans leur parcours biographique. Ces similitudes constituent des caractéristiques intéressantes. Dans notre étude, les militants de l’Internationale des gens de la Mer sont pour la plupart des hommes allemands et appartiennent à la génération née entre 1900 et 1910 [2]. Ces militants ont donc tous été enfants pendant la Première Guerre mondiale, adolescents pendant la République de Weimar et adultes au moment de la prise de pouvoir d’Hitler.

Ils étaient pour la plupart issus d’un milieu ouvrier. Leur père était métallurgiste, ajusteur ou cheminot. Leur niveau d’étude s’arrêtait au niveau de la Volksschule (école élémentaire), généralement entre quinze ans et dix-sept ans. Ce départ précoce de l’école, véritable rupture sociale, a des origines diverses (ruptures familiales, personnelles, goût du voyage, de l’aventure, manque de moyens). Il imposait l’entrée dans la vie professionnelle qui pouvait être rendue difficile par les aléas économiques. Les parcours professionnels pendant la période qui s’étend entre les deux guerres sont variés. Il apparait pourtant que ces hommes ont vécu, d’une manière ou d’une autre, une période de chômage sauf pour les plus investis dans les partis communistes, les permanents.

La date de décès des militants nous apporte également des renseignements précieux. Entre la Terreur stalinienne, hitlérienne, le Goulag, les camps de concentration, les expulsions d’Allemands politisés par Vichy en Allemagne nazie, les guerres (guerre d’Espagne, Seconde Guerre mondiale), la survie est aléatoire sans parler des séquelles morales, physiques de ceux qui ont survécu. Les exilés sont ceux qui échappent à une mort violente en partant pour les Etats-Unis, les pays scandinaves ou l’Amérique du sud. Il a pu aussi y avoir un repli sur la vie familiale pendant le nazisme. On retrouvera après la Seconde Guerre mondiale les militants qui ont survécus de l’ISH en RDA (République Démocratique Allemande), en RFA (République Fédérale Allemande) ou dans leur pays d’origine.

Les données obtenues grâce à l’étude prosopographique en cours permettent d’affirmer que la vie des militants de l’ISH était rythmée par des stances chronologiques dont les césures correspondaient à des événements historiques. Ce croisement entre un vécu personnel et les événements historiques met en lumière l’existence d’une génération de militants dont la vie est scandée à la fois par ces événements et par des modalités d’entrée dans le combat syndical maritime communiste.

 La méthode prosopographique et l’histoire du communisme

La prosopographie étudie les biographies collectives. Appliquée à l’histoire de l’Internationale des Gens de la Mer, syndicat dépendant du Profintern, elle contribue à faire émerger du passé des trajectoires singulières. Tout son intérêt est donc de jouer entre le pluriel et le singulier, entre l’organisation et le militant. Le politique reste central dans l’exploration et la description des biographies de ces communistes car il relie les militants entre eux. L’engagement de tous est fait de destinées particulières. La prosopographie analyse des carrières politiques comme autant de parcours personnels.

La personnification ou l’identification des militants se constitue par le lent cheminement de l’historien dans les archives. Suivre un biographié dans un travail prosopographique, c’est entreprendre de repérer les ruptures qui seront autant de retours à la biographie complète de l’individu choisi. Par exemple : est-ce que les militants communistes avant 1933 sont-ils restés communistes après l’arrivée d’Hitler au pouvoir ? Dans ce cas, les conséquences ultérieures auront été tragiques pour la plupart des militants étudiés. Cette rupture historique est intéressante dans un cadre prosopographique si l’on considère l’ensemble de la biographie de chaque militant.

Cette « sortie de l’anonymat [3]  » (Pennetier, en ligne) s’accompagne d’autant de questions sur les biographies des militants communistes, ’vaincu(e)s’, ’victimes’ ou simple individu dans l’histoire. Selon les dates choisies, il s’agit de poser des questions sur ces biographies collectives : combien meurent au Goulag ? Combien dans des camps de concentration ? Quelles sont exactement leurs origines sociales, leurs parcours scolaires puis professionnels ? Comment entrent-ils en résistance à partir de 1933 ? Quel est le vécu de cette résistance communiste : sont-ils devenus agent de la Gestapo, se sont-ils finalement exilés, la résistance a-t-elle perduré dans les camps de concentration allemands puis/ou d’internement français ?

A contrario, il est tentant d’écrire l’histoire du communisme uniquement de manière linéaire, causale, explicative. Or la prosopographie, science de la biographie, forme une verticale explicative de l’histoire. La mort signe logiquement la fin d’un parcours. Il se trouve que la chronologie des événements permet difficilement de comprendre un des aspects fondamentaux de ce militantisme particulier : l’espoir en l’avènement d’une société nouvelle inspirée du modèle soviétique. S’interroger sur cette croyance permet d’appréhender l’identité communiste et donc la vie des militants.

Dans un numéro spécial du Mouvement social consacré à Jean Maitron (1910-1987), Claude Pennetier affirmait que l’historien aimait, admirait les militants à cause de leur volonté de changer le monde, au risque de l’erreur (Pennetier, 1988). En 1984, Jean Maitron écrivait : « pour la première fois, grâce à nos travaux, une typologie du militant sera possible  » (Pennetier, 1994). Ces travaux sont ceux du dictionnaire dit du « Maitron » [4].

Le « Maitron » cherche avant tout à retracer des vies militantes, plus exactement « à faire ressurgir tout un peuple militant » (Pennetier, en ligne). De plus les notices sont interrogées afin de chercher « des logiques et des modèles, [qui] pourraient entrer dans le cadre d’une méthode socio-biographique qui se fixerait pour objectif de mettre en œuvre les formes multiples d’observation des biographies, en utilisant les outils des historiens et des sociologues, pour cerner la part de l’individuel et du collectif dans le mouvement des sociétés.  » (Pennetier, 1996 : 349).

Appliquer la méthode prosopographique dans le cadre de l’histoire communiste consiste donc à sortir de l’anonymat un militant pour le plonger dans les remous de l’écriture historique d’un groupe de militants socialement défini. Il s’agit de relier des biographies entre elles pour retenir les spécificités du groupe social interrogé. Pour ménager l’oubli et écrire l’histoire, il faut aménager les données et partant les outils historiques développés par l’informatique.

 L’évènement fondateur, clef du militantisme communiste

L’étude prosopographique met en lumière un évènement clef dans la vie des militants étudiés : l’entrée dans le Parti communiste et/ou dans le syndicat de l’Internationale des gens de la Mer. Mais comment doit-on considérer les syndicalistes communistes ? Les considérations professionnelles prenaient-elles le pas sur la politique des partis communistes nationaux ? La prosopographie permet d’affiner ces identités militantes dans les choix faits par les biographiés.

L’engagement syndical, politique était souvent lié à un événement personnel ou historique. Le fait générateur et la date de l’engagement n’étaient cependant pas toujours complètement synchrones. Cette désynchronisation affine d’autant plus les caractéristiques du militant (à la fois syndicaliste et communiste) dans la connaissance de sa biographie. Ainsi l’engagement syndical peut prendre le pas sur le communiste. De plus certains militants membres de l’ISH, n’adhérèrent pas au parti communiste allemand. Ces constatations permettent de distinguer à l’intérieur du vivier de militants communistes les syndicalistes et d’en dresser les caractéristiques.

L’entrée en militantisme pouvait résulter d’un échec professionnel et était souvent liée à un événement marquant, soit professionnel, soit personnel. Le chômage, le sentiment d’une injustice sociale ou d’un déclassement justifiaient une radicalisation politique. Mais il existait bien d’autres éléments expliquant cet engagement que l’on peut classer en différentes catégories. Il y avait tout d’abord le rapport au parti. L’entrée en militantisme pouvait s’expliquer par la sociabilité militante, les avantages obtenus par les militants au sein du parti communiste, la carrière qu’il offrait, l’identification à l’URSS, les horizons de la révolution mondiale ou encore la protection sociale des ouvriers réclamée à la fois par le Parti et l’ISH. L’époque fut marquée par des affrontements avec les nazis et différentes crises économiques et politiques. L’engagement a pu s’expliquer par le désœuvrement et le chômage, le besoin d’action, l’envie d’en découdre avec la société ou une radicalisation des militants politique face à un gouvernement jugé inapte, des militants. Enfin le milieu familial, par exemple des parents engagés syndicalement ou dans le SPD (Sozialdemokratische Partei Deutschlands) , a pu jouer un rôle à déterminer.

Cette entrée en militantisme intervenait soit avant, soit après un événement fondateur. Alain Brossat l’écrit bien : « En principe, toute adhésion stalinienne est enracinée dans un événement ou un ensemble d’événements fondateurs. C’est ce caractère fondateur qui va confédérer, pour le militant, sa légitimité durable à son engagement. C’est par un constant retour aux sources de cet engagement qu’il va pouvoir affronter et surmonter les tensions, les troubles de conscience surgis de sa confrontation à la politique du mouvement stalinien international, à la réalité soviétique et aux pratiques de son propre parti. » (Brossat, 1991 : 88).

Ainsi, Richard Krebs alias Jan Valtin, auteur du célèbre roman autobiographique Sans patrie ni frontières (1941) et militant de l’Internationale des gens de la mer, a vécu l’insurrection de Hambourg en 1923. Ernst Wollweber ou Hermann Knüfken (dirigeants de l’ISH/ Internationale des gens de la mer) ont vécu la Révolution de 1918-1919 en Allemagne ; ils ont participé aux conseils de soldats et de marins en 1918. Alfred Bem (autre dirigeant de l’Internationale des gens de la mer) a failli mourir dans les prisons polonaises à cause de son engagement politique : arrêté onze fois entre 1922 et 1928, il fut expulsé de son pays, la Pologne, en tant que communiste. Autre exemple : Michel Avatin instructeur de l’ISH, s’était exilé avec son père en Russie en 1917 et assista à la Révolution russe. Tous ont vécu la Première Guerre mondiale et font partie de la génération de 1914, certains comme Edgar André (autre instructeur de l’ISH) en tant que combattants.

Dans le cas d’un événement historique, d’une crise sociale, d’un échec personnel, l’événement fondateur était vécu à l’échelle de l’individu. Ce croisement entre histoire et individu est une clé de compréhension car il permet d’appréhender le militantisme communiste comme le produit à la fois d’une histoire individuelle et collective. Ainsi certains militants ont pu avoir la certitude de participer à de grands moments historiques tandis que l’histoire les marquait d’un sceau indélébile (Brossat, 1991 : 88). L’homme communiste, et c’est également vrai pour les militants de l’ISH, était d’abord marqué par l’événement qui le valorisait. Puis il s’en démarquait effectivement par son vécu personnel qui l’individualisait au sein du collectif.

Dans tous les cas, l’événement fondateur révélait le militant, qui n’avait de cesse de revenir à cette expérience fondatrice (Brossat, 1991 : 88). Ainsi, 1933 marqua un retour à cet évènement fondateur, puisque les militants de l’ISH en Allemagne, pourchassés par les nazis en tant que communistes, s’engagèrent massivement dans la résistance. Cependant, à partir de 1933, les parcours se diversifièrent car tous les militants étudiés n’entrèrent pas dans l’action de résistance. Ces trajectoires similaires souffrent donc d’exceptions qui méritent d’être analysées.

 Les autobiographies des militants communistes comme support de la prosopographie

Les anciens bolchéviques répugnaient à toute mise en valeur du destin individuel, selon l’adage que le bolchevik Olminski aurait formulé ainsi : « En principe, chez nous, les bolcheviks, on ne fait la biographie d’un camarade qu’après sa mort  » (Pennetier, Pudal, 2002 : 35). Or « récits de vie et autobiographies édifiants, récits de fiction, peuplent le mythe prolétarien  » (Dreyfus, Groppo, Pennetier, 2000 : 372 ; Pennetier, Pudal, 2002 : 36). L’autobiographie est au cœur de la « civilisation du rapport » nous dit Nicolas Werth (dans Pennetier, 2002 : 24). Les autobiographies façonnèrent une autre conception du biographique qui était politique (Pennetier, Pudal, 1995 ; 1996) du fait même qu’elles étaient écrites par le militant communiste à la demande du parti communiste ou du Komintern, du Profintern. Le système soviétique devint une civilisation de « l’autorapport » (Berthold dans Pennetier, Pudal, 2002 : 61).

La mise en valeur des individus dans ces biographies particulières n’allait pas à l’encontre de la posture affichée, répugnant à la mise en valeur du destin individuel, car certaines biographies servaient pour la société toute entière. Un inconnu comme Stakhanov a servi les intérêts du pouvoir soviétique tout comme le dirigeant du KPD (Kommunistische Partei Deutschlands) avant la Seconde Guerre mondiale , Ernst Thälmann, a pu servir la République démocratique est-allemande (RDA), par exemple dans son exercice de légitimation (Silke, Rainer, 2002). Ainsi, après son exécution, en août 1944, il a fit l’objet d’un véritable culte en RDA. Son effigie orna la plupart des villes et des villages, des rues et des places du pays.

Ce surplus de politisation, qui prit des allures d’endoctrinement culturel, servit à renforcer d’un côté le pouvoir, de l’autre la cohésion de la communauté. Cette égalité de traitement dans la mise en œuvre de propagandes héroïques entre un simple citoyen et un haut dirigeant masquait mal l’orthodoxie, pour ne pas dire la dictature, mise en place par le pouvoir dans l’un ou l’autre pays.

Pour le reste des militants, l’autobiographie confrontait le communiste avec l’institution qui jaugeait sa vie à l’aune des critères de sélection de son organisation. Elle le mettait en contact avec cette institution. Ce rite de l’autobiographie était équivalent à un rite de passage ou de confrontation d’un monde à un autre, en l’occurrence il signait l’entrée dans le monde communiste. Dans le même temps, ces autobiographies nommaient, distinguaient, personnifiaient chaque militant qui s’y prêtaient.

Elles constituent donc pour le chercheur une sorte d’interface [5] entre le militant et l’homme, entre le collectif et l’individuel, qui souligne d’une part l’entrée des masses dans l’histoire, d’autre part la nécessité de nommer (donner un nom) ou de personnifier pour comprendre en profondeur l’histoire du militantisme communiste. Ces pratiques biographiques, autobiographiques et d’héroïsation biographique et politique démontrent également l’existence d’une contradiction entre la clandestinité et le parti de masse.

 Découvrir ce qui devait rester caché : les spécificités de l’histoire du communisme

Si nous avons pu jouer avec des termes comme singulier et pluriel, singularité et action de masse, toutefois, les disparités de chaque parcours militant et l’homogénéité du corps militant militants dans son ensemble sont les deux flancs d’une même montagne. La prosopographie lie ces deux espaces d’analyse. Les stances historiques permettent d’expliquer la part de similitude et de différenciation dans les parcours de ces militants. Le contexte n’est pas seulement celui de l’histoire globale mais prend en compte la façon dont l’individu a agi, s’est adapté, a réagi réagit aux événements historiques. Ainsi l’histoire n’est pas le seul facteur d’unicité. Les noms un à un constituent l’agrégat de l’analyse prosopographique. Ces noms sont ceux de militants ’inconnus’.

Comment la biographie d’un(e) inconnu(e) se différencie-t-elle de celle d’un personnage ayant laissé une trace dans l’histoire ? Dans un cas, l’identité de la personne considérée comme ’connue’ est concomitante à la reconnaissance de sa personne. L’identification et la reconnaissance vont de pair. Dans l’autre cas, l’identification se fait uniquement par le biais du nom et cela par le travail de l’historien qui doit ensuite tracer les signes d’une reconnaissance intellectuelle pour que ce biographié soit tout à la fois reconnu et identifié. Quoiqu’il en soit, dans ce travail de reconstitution entre reconnaissance et connaissance, perception immédiate et curiosité construite, le nom et le prénom sont les éléments de base du travail entrepris.

Dans le cadre du militantisme communiste, le nom disparaissait souvent derrière un pseudonyme, permettant de voyager dans de nombreux pays sous différentes identités et d’échapper ainsi aux contrôles de police . Tous les responsables communistes ont ainsi possédé un ou plusieurs pseudonymes. Certains pouvaient même en avoir plusieurs dizaines (Kahan, 1978). L’entrée dans le parti créait une identité nouvelle. Ces multiples identités furent une des particularités du mouvement communiste international. Plus encore, n’importe quel communiste s’identifiait avec la patrie du communisme, l’URSS. Ce phénomène qui associe militantisme, politique nationale et internationale à partir d’un pays tiers, l’URSS, est unique dans l’histoire. Ce lien avec Moscou est au cœur de toute problématique sur le communisme (Holzer, 2008).

En suivant le chemin des noms et des pseudonymes, on peut reconstituer les réseaux communistes (Ginzburg, Poni, 1981) : du Komintern, des Apparate, de l’OMS [6], du Profintern, des militants, etc. Le nom distingue et identifie le militant pour le chercheur, la hiérarchie du parti, la police, la Gestapo. Le nom et le surnom furent bien le fil d’Ariane du monde communiste. Afin de retrouver l’identité d’un militant caché derrière un pseudonyme, il faut s’aider des différents dictionnaires existants [7]. Comme l’affirmait Marc Bloch : « Aux uns comme aux autres, on demande simplement de se souvenir que les recherches historiques ne souffrent pas d’autarcie. Isolé, aucun d’eux ne comprendra jamais rien qu’à demi, fût-ce à son propre champ d’études ; et la seule histoire véritable, qui ne peut se faire que par entraide, est l’histoire universelle. » (Bloch, 1941 : 29).

Cette phrase, qui renvoie à la pratique quotidienne du chercheur(e) en sciences sociales, signifie (entre autres) que l’histoire est avant tout une sédimentation des connaissances existantes. Seul le recoupement des sources primaires et secondaires permet de retrouver qui se cachait derrière un pseudonyme. Etant donné qu’il existe des archives portant sur l’histoire du communisme en Allemagne, aux Etats-Unis, à Moscou, en France etc., le croisement des sources est aussi un croisement d’espaces géographiques et de langues vernaculaires. La confrontation des archives n’est pas une méthode nouvelle mais l’originalité dans l’histoire du communisme est que cette confrontation se joue dans différents centres d’archives nationaux.

Par exemple Richard Krebs, militant communiste devenu agent de la Gestapo pour un temps, évoquait dans les rapports qu’il donna à la police secrète allemande (qui se trouvent à Berlin) un certain Leo qui aurait été le responsable tchèque du journal communiste La Correspondance syndicale internationale [8]. Dans les archives des interrogatoires qu’il donna cette fois-ci au CIC [9] américain (qui se trouvent à Washington), Richard Krebs exilé alors aux Etats-Unis, affirmait que Leo était un instructeur de niveau international qui avait dirigé une grève en France en 1933 en toute clandestinité [10]. Dans un rapport de la Gestapo en langue allemande (à Berlin), Leo est un permanent du Profintern [11]. Leo fut également le pseudonyme de Walter Ulbricht par exemple qui n’avait jamais travaillé pour le Profintern ou de Hans Kippenberger qui avait dirigé l’appareil secret de défense du parti communiste allemand. Olivia Gomolinski évoque, en se basant sur les archives russes, un certain Léon Purman (Gomolinski, 2002 : 148) que l’on retrouve dans le « Maitron » en ligne (Dreyfus, 2010). Par le recoupement entre ces sources secondaires, on en déduit que Leo est Léon Purman, fonctionnaire du Profintern à un niveau international. Les résultats de cette recherche dépendent bien évidemment du point de départ mais tout historien sur le communisme est confronté à ces identités multiples et aussi à la complémentarité des centres d’archives nationaux, au centre desquels se trouvent les archives en Russie [12].

Ce processus d’identification et de singularisation s’inscrit parfaitement dans le cadre de la méthode prosopographique qui place « l’individu dans ses rapports à l’ensemble » (Genêt, Lotte, 1991 : 476). Elle permet de « reconstituer des masses indistinctes, mais aussi des personnalités individuelles » (Genêt, Lotte, 1991 : 15) pour chercher parmi les militants des personnalités typiques ou/et représentatives de l’ensemble des militants. Ainsi, un militant communiste allemand de l’Entre-deux-guerres représentatif aurait le parcours suivant : né entre 1900 et 1910 dans un milieu ouvrier, il serait rentré avant trente ans dans une organisation communiste et aurait participé activement aux activités militantes communistes en prenant rapidement du galon. Après 1933, il aurait continué dans la clandestinité ses activités politiques en Allemagne avant d’être arrêté et envoyé en camp de concentration.

On trouve bien entendu des cas atypiques, comme celui de Richard Krebs qui venait d’un milieu bourgeois. Un exemple de ce parcours représentatif cité plus haut, serait celui d’Otto Kemnitz qui entra dans la résistance contre le nazisme en 1933. Le milieu socioculturel familial constitue un critère distinctif majeur : Krebs rompt avec le communisme en 1937 et devient agent de la Gestapo avant d’émigrer aux Etats-Unis. Otto Kemnitz, qui est né dans une famille ouvrière, meurt en RDA. Pourtant tous deux sont nés à la même période, ont milité ensemble en professionnels du syndicalisme communiste, ont été arrêtés par la Gestapo et enfermés dans un camp de concentration, ont pratiqué le même métier etc. Ces différences permettent d’expliquer un parcours, des ruptures et surtout différencient les raisons de leur engagement. Ainsi dans ce singulier/pluriel, la masse et l’individu, l’intérêt est de trouver des différences et des similitudes (les biographies qui se ressemblent et représentent une fréquence notable parmi l’ensemble des biographiés).

 La prosopographie ou l’identité plurielle

Les différences des parcours biographiques dans la création d’une identité communiste [13] expliquent en partie pourquoi certains militants devinrent agent de la Gestapo en Allemagne (ils n’avaient pas totalement adhéré au communisme) tandis que d’autres préférèrent mourir au nom de la Révolution soviétique. Par exemple le marin communiste August Lütgens, un des premiers communistes allemands condamné à mort le 1er août 1933 par les nazis, cria au moment de mourir : « Je meurs pour la Révolution prolétarienne. Vive la Révolution prolétarienne ! Vive le Front rouge !  » [14].

Fiete Schutz, comme Lütgens, marin et communiste, murmura en 1935 avant que le couperet de la hache ne tomba : « malgré tout, nous réussirons à vaincre. » [15]. Edgar André, docker de Hambourg appelé par les nazis « le général rouge », membre de l’ISH, déclara aux magistrats qui le condamnaient à mort : « je ne veux pas être gracié, j’ai vécu comme un combattant et je mourrai en combattant » [16].

Enfin dernier exemple, le marin hollandais membre du syndicat des gens de la Mer Joseph Schaap, écrivit avant de mourir à ses parents qu’il acceptait de mourir la tête tranchée car il pensait avoir agi pour l’intérêt de l’humanité au nom du communisme. Cette conviction rendait selon ses propres mots « sa mort plus légère » [17].

Malgré la matrice politique commune et les directives d’ensemble, le militant communiste parvient donc à se singulariser. L’intime, le vécu, un quotidien individuel s’insèrent dans une histoire plus globale. Il faut chercher à trouver l’arrière-pensée, les valeurs et les motivations des activistes du parti. Si l’autobiographie constitue un capital politique dans le système stalinien que l’on peut confronter au gré des événements politiques, elle est également un élément représentatif de l’identité de chaque militant. Le vécu intime est donc étroitement lié au parcours politique et permet de comprendre le fonctionnement de l’organisation.

La prosopographie comme étude de biographies collectives ou multi-biographies (Autrand, 1984 : 13) ne s’oppose pas à la biographie. Certains auteurs ont avancé l’idée qu’il s’agissait d’une combinaison de la sociologie historique et de la généalogie qui permettait de passer d’une approche biographique à une analyse prosopographique (Autrand, 1984 : 34). Or ces biographies ne sont utiles qu’au vu de leur portée générale : « les biographies individuelles n’offrent d’intérêt qu’autant qu’elles illustrent les comportements ou les apparences attachées aux conditions sociales statistiquement les plus fréquentes.  » (Levi, 1989 : 1325).

La personne singulière concentre toutes les caractéristiques d’un groupe et la contextualisation historique permet de dessiner le portrait d’une époque et d’un groupe. C’est dire que la biographie permet à la fois de représenter un homme ou une femme dans son temps et de généraliser cette biographie à une échelle plus large. La prosopographie doit aussi répondre à cette tension entre l’intérêt de la représentativité et la nécessité de la généralisation. Les groupes de militants sont-ils représentatifs de l’ensemble des militants communistes ? Peut-on généraliser les caractéristiques dégagées de l’étude des militants à l’histoire de l’ensemble du mouvement communiste international ? De plus si l’on considère qu’il y a à l’intérieur de l’étude prosopographique des biographies particulières, le problème se complique d’autant.

Enquêtes qualitatives et quantitatives ne s’opposent pas, car l’une ne peut exister sans l’autre (Genêt, Lottes, 1991 : 16). On peut ainsi s’essayer à écrire la notice biographique d’un militant à partir d’une donnée brute du tableau prosopographique. Prenons l’exemple du militant allemand Heinrich Meyn. Il a suivi les cours de l’Ecole léniniste internationale, centre de formation à Moscou des cadres et des militants communistes (Kostenberg dans Buckmiller, Meschkat, 2007). Or, dans notre tableau Excel [18], cette donnée est corrélée à une forte implication militante, à un engagement sur le long terme, et à une professionnalisation au sein du parti. Si l’on peut lire cela dans le tableau ou entre ses lignes, il se trouve que dans le manuscrit non publié qu’Heinrich Meyn a écrit pour son petit-fils (Meyn,1988), on apprend comment il a été recruté pour participer à cette école internationale.

On l’appela en juin 1931 pour rencontrer un dirigeant du KPD, le parti communiste allemand. A ce rendez-vous dans le port de Hambourg, se trouvaient aussi un responsable allemand pour l’agitation et la propagande et un membre soviétique du Komintern, dont la seule nationalité semblait prouver ici l’autorité puisque Meyn ne précisait pas ses activités exactes. A la fin de l’entretien, on lui annonça qu’il partait la semaine suivante pour l’Ecole léniniste internationale. On lui prêta de l’argent pour qu’il s’achète chaussures, valise et pantalon. La rapidité de son envoi, la disponibilité totale d’Heinrich Meyn ont sans doute un rapport avec son désir de rejoindre la patrie du socialisme pour laquelle il militait chaque jour. Mais elle peut aussi être liée à sa situation professionnelle : il était alors chômeur dans le port de Hambourg et n’avait aucune perspective d’avenir. Ce recrutement le singularisait à la fois dans la radicalité et l’intensité de son engagement communiste. Il n’a d’ailleurs rien d’anecdotique. On peut identifier dans le tableau prosopographique des militants de l’ISH un certain nombre de militants qui ont trouvé dans l’engagement communiste un autre moyen de lutter pour leur survie face au chômage endémique de l’époque. Mais ce combat communiste pour Heinrich Meyn était précisément appuyé par le fait que dès 1928, il était arrêté pour des combats de rues contre les nazis dans le port. Heinrich Meyn était à la fois antifasciste et communiste.

Lors d’une escale à Shanghai en 1926, alors qu’il était employé comme soutier, Heinrich Meyn avait déjà organisé avec des collègues une manifestation pour dénoncer la colonisation à Shanghai. Il avait reçu une punition pour « incitation au mépris de la race blanche ». L’engagement de Meyn contre la « suprématie de la race blanche » était un combat ancien. Heinrich Meyn faisait partie du Z-Apparat ou Zersetzungsabteilung du KPD (département d’annihilation) contre le NSDAP. Son engagement communiste (1924) précéda celui contre les nazis à quelques années près seulement. De fait, Heinrich Meyn avait lié son engagement dans le parti communiste à la lutte contre les nazis. Cela le mena à passer un peu plus de onze ans dans des camps de concentration.

La prosopographie permet ainsi de regrouper des individus ayant les mêmes caractéristiques. A l’intérieur de chaque groupe, des biographies individuelles se dégagent comme une « série d’études de cas » (Ginzburg, Poni, 1981). Ces biographies ne sont représentatives de l’ensemble que si elles sont liées à une histoire globale, celle du mouvement communiste international.

Un exemple qui illustre l’utilisation de biographies dans un cadre historique plus large est donné de nouveau par Jan Valtin (Richard Krebs). La confrontation de l’autobiographie romancée de Jan Valtin, Sans patrie ni frontières, aux dictionnaires biographiques existants permet de réaliser une analyse critique de son ouvrage (auteur). Ainsi, Valtin confond sciemment Profintern et Komintern. Or, certains chercheurs se sont appuyés sur cette autobiographie romancée pour comprendre le fonctionnement de l’Internationale communiste, notamment en ce qui concerne la diffusion de la propagande, l’envoi de ressources financières ou le rôle des instructeurs dans les différents partis communistes. En ce qui concerne le Profintern qui est l’organisation véritable dans laquelle militait Krebs, il s’est trouvé que les marins et les bateaux ont joué un rôle non négligeable dans ces transports. Pour comprendre ce fonctionnement, il faut étudier les parcours des hommes en détail pour permettre l’analyse de ce réseau clandestin qui alimenta la littérature anticommuniste de la Guerre froide.

Une structure horizontale, une structure verticale : la prosopographie apparaît comme l’outil privilégié d’exploration de cette structure en quadrillage, en permettant la superposition de la situation d’un individu à un moment donné de sa trajectoire de carrière, et la comparaison avec la situation et la trajectoire des autres membres (Autrand, 1984 : 12). Dans le cas des militants communistes, la comparaison peut se faire par exemple au niveau du ou des séjours en URSS, de leur fréquence, de leur durée. Cette problématique est résumée par Serge Wolikow : «  Dès les premières années de l’IC, le voyage à Moscou était considéré comme une condition nécessaire pour accéder à des postes de responsabilité ou pour conforter la position de nouveaux dirigeants nationaux.  » (Dreyfus, Groppo, Pennetier, 2000 : 355).

Ainsi un militant très engagé, un militant qui faisait carrière, se trouvait souvent aller à Moscou. Le quadrillage peut être plus éclairant en ce qui concerne les années Trente en Allemagne : un permanent communiste n’était pas au chômage tandis que le militant de base pouvait l’être. D’autres exemples peuvent être donnés : qui part pour la Guerre d’Espagne parmi les militants de l’ISH et qui résiste en France pendant la Seconde Guerre mondiale ? Rompre avec le communisme signifiait-il ne plus combattre le fascisme ? Il s’agit pour répondre à ces questions de différencier chaque parcours et de les comparer.

La prosopographie fournit une profondeur et un relief inédits à l’histoire chronologique, linéaire du mouvement communiste. En effet, l’étude des biographies collectives permet d’écrire une histoire ’verticale’ qui commence bien avant la fondation du syndicat et se termine bien après. Son croisement avec l’histoire du mouvement communiste permet d’interpréter, de mettre à jour des faisceaux d’idées, des explications possibles, des liens entre les militants. Le caractère séquentiel de la prosopographie, lié à la dimension de profondeur chronologique qui caractérise toute biographie, donne la possibilité de travailler constamment sur des coupes, des trajectoires et des profils d’évolution.

En nous appuyant sur ce travail prosopographique, nous avons pu classer les militants allemands de l’Internationale des gens de la Mer selon deux critères distinctifs : le niveau de responsabilité et la résistance au nazisme. Nous avons donc identifié les militants de base sans responsabilité spécifique (caissiers, vendeurs de journaux, colleurs d’affiches), et les instructeurs de l’Internationale des gens de la Mer, hommes qui étaient envoyés dans des sections nationales (qui existaient dans le cas de l’ISH en France, aux Etats-Unis, dans les pays scandinaves etc.) de par le monde pour les réorganiser selon les nécessités politiques venant ’d’en haut’, de Moscou.

Puis, nous avons repéré les militants qui ont résisté au nazisme et ceux qui ont été des agents de la Gestapo après leur arrestation. On obtient en croisant ces deux critères quatre groupes : les militants de base résistant, les militants de base collaborant avec la Gestapo, les instructeurs ayant résisté et les instructeurs ayant collaboré avec la Gestapo. L’analyse de ces quatre groupes permettra d’affiner notre connaissance du militantisme communiste au sein de l’ISH. Les résultats de cette analyse font l’objet d’une partie de notre travail de thèse sur l’histoire de l’Internationale des gens de la mer.

 Conclusion

Dans l’histoire du mouvement communiste, l’histoire politique du social consisterait à mettre en œuvre ce qu’a théorisé Gérard Noiriel (1989) : ’sociologiser’ ou ’socialiser’ le politique. Dans notre cadre, il s’agit de confronter une histoire ’vue d’en haut’, celle des comptes-rendus, des réunions, des congrès à Berlin, à Moscou, et une histoire dite ’vue d’en bas’, celle des acteurs, des militants par leurs biographie ; lier ’le haut et le bas’ est une gageure pour créer un lien entre histoire politique et sociale (Stone, 1971 : 73).

Il exista un militantisme commun et une pratique individuelle militante. On peut voir le militantisme sous le seul angle politique, en l’analysant à partir des textes, des activités, des grèves, des manifestations, mais on peut aussi l’analyser comme pratique sociale. La prosopographie est un bon instrument pour l’étude des champs d’articulation entre le social et le politique. Par elle, il est possible de passer d’une analyse globale du mouvement communiste à une ’micro-histoire sociale’ du communisme.

La conjonction d’une approche qualitative et d’une approche quantitative, au sein de l’approche prosopographique, favorise, étant donné que la matière traitée est conséquente, l’examen en profondeur du fonctionnement des institutions ou des organisations. Il n’existe pas en effet de structure aussi politique soit-elle, qui ne soit liée aux hommes qui la modèlent. Les relations, les interdépendances entre les militants sont tout aussi importantes, sinon davantage, que l’organigramme de l’ISH mis en place par Moscou. Si l’on définit l’histoire politique du communisme pendant l’Entre-deux-guerres comme un ensemble structurellement lié à des degrés divers mais bien réels à Moscou, on ne peut faire l’économie d’un travail prosopographique permettant de mettre en lumière ces relations.

Ce travail permet de créer le lien entre le militant et le monde auquel il appartient. Dit de manière prosaïque, ne pas faire d’analyse prosopographique des organisations, c’est visiter un appartement sans savoir qui habite à l’intérieur. Cette différenciation permet d’établir le caractère dynamique du fait politique communiste qui dès lors prend le pas sur les considérations strictement formelles et structurelles de l’histoire de ce mouvement.

 Bibliographie

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Weber Hermann, Herbst Andreas (2008), Deutsche Kommunisten, Biographisches Handbuch 1918 bis 1945, Berlin, Dietz Verlag.

Notes

[1] Ce texte n’est pas le résultat précis de cette recherche mais une réflexion sur un travail prosopographique en cours.

[2] Cet article constitue une analyse de la prosopographie pour l’histoire du communisme appliquée à l’ISH à partir d’une recherche en cours ; la description du corpus utilisé pourra faire l’objet d’autres travaux.

[3] Dans le cas de Maitron, le choix du ou de la biographié(e) n’est pas sans poser de problème. Quel tri pour quelle conservation ? Claude Pennetier précise : « Le militant ouvrier n’a pas d’individualité, pas de blason, pas de généalogie, pas même de réussite individuelle puisque celle-ci devrait impliquer de quitter sa classe. N’y a-t-il pas un risque de faire l’histoire de ceux qui, déclassés par le haut ou par le bas, s’offrent à devenir les élites d’un monde militant ? Seule une connaissance fine des régions et des professions, grâce à la multiplicité des collaborations, a permis d’éviter cette impasse. » (Pennetier, en ligne).

[4] Le DBMOF (Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français) comporte quarante-quatre volumes. Il est divisé en différentes périodes (1789-1864 ; 1864-1871 ; 1871-1914 ; 1914-1940 ; 1940-1968). Il existe des dictionnaires thématiques, par exemple : « Les Coopérateurs », « Les cheminots engagés », « Les Gaziers-électriciens », « Figures militants en Val-de-Marne (1870-1970) » et d’autres. Il existe aussi le DBMOI (Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier international), extension internationale de la première mouture, comprenant neuf volumes : l’Autriche, la Grande-Bretagne, le Japon, l’Allemagne, la Chine, le Maroc, l’Algérie, le Dictionnaire de l’Internationale communiste et celui du mouvement social francophone aux Etats-Unis. Toutes les notices biographiques sont sur internet aujourd’hui, mais en accès contrôlé.

[5] Le terme d’interface appartient au champ de la géographie. Il désigne des zones, plus ou moins larges, de discontinuité mais aussi de contact et/ou de confrontation entre deux espaces. Le terme interface est utilisé ici au sens large incluant un espace abstrait d’analyse mis à jour par la prosopographie pour comprendre le lien entre l’institution politique et le parcours individuel et biographique du militant de l’Internationale des gens de la mer.

[6]  Apparat : mot allemand qui désignait la division pour les tâches spéciales dans le mouvement communiste (communication, espionnage). OMS  : acronyme russe désignant le département pour les liaisons internationales du Komintern.

[7] Pierre Broué (1997), Histoire de l’Internationale Communiste 1919-1943, Paris, Fayard ; Buckmiller Michael, Meschkat Klaus (dir.) (2007), Biographischer Handbuch zur Geschichte der Kommunistischen Internationale, ein deutsch-russisches Forschungsprojekt, Berlin, Akademie-Verlag ; Droz Jacques (dir.) (1990), Dictionnaire du mouvement ouvrier international, l’Allemagne, Paris, Les Editions ouvrières, « Jean Maitron » ; Lazitch Branko, Drackhovitch Milorad (1986), Biographical Dictionary of the Comintern, Californie, Press Stanford University ; Gotovitch José, Pennetier Claude (2010), Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier international, Dictionnaire biographique de l’Internationale communiste en France, en Belgique, au Luxembourg, en Suisse et à Moscou (1919-1943) ; Gotovitch José, Narinski Mikhail (dir.) (2001), Komintern : l’histoire et les hommes. Dictionnaire biographique de l’Internationale communiste, Paris, Editions de l’Atelier ; Pennetier Claude (dir.) (1997), Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français : « le Maitron », Cédérom, Éditions de l’Atelier ; Weber Hermann, Herbst Andreas (2008), Deutsche Kommunisten, Biographisches Handbuch 1918 bis 1945, Berlin, Dietz Verlag.

[8] BArch (archives, Berlin), Z/C 14 299, Band 1 (volume 1).

[9] CIC : counter Intelligence Corps. Organisation de l’armée américaine de contre-espionnage opérant pendant la Seconde Guerre mondiale et au début de la Guerre froide.

[10] The National Archives in Washington, DC, Annex I-IV – A/R, Region XI, file : D-261 674, XI-677.236 ; Sub : INTERROGATION OF RICHARD KREBS, RG 319 IRR Personal Name File ; Box 124 BB.

[11] BArch (archives, Berlin), Z/C 15 929, Band 36 (volume 36).

[12] RGASPI : archives russes d’Etat d’histoire sociale et politique.

[13] Sur ce sujet voir : Pudal Bernard, « Les identités « totales » : quelques remarques à propos du front national », pp. 197-205 et particulièrement « Identité partisane et institution totale « ouverte », pp. 197-199 et Dubar Claude, « Socialisation politique et identités partisanes : pistes de recherche », pp. 227-236, particulièrement « Une transposition au champ politique : l’exemple du Parti communiste (1936-1968) », pp. 229-232 et « Les transformations de la socialisation politique : de l’identité militante « totale » à l’identification totalisante ? », pp. 232-236, in : CRISPA-CURAPP, L’identité politique, PUF, 1994.

[14] SAPMO-BArch (archives, Berlin), RY 1/I 2/3/436, pp. 65-68.

[15] SAPMO-BArch (archives, Berlin), RY 1/I 2/3/436, pp. 65-68.

[16] SAPMO-BArch (archives, Berlin), NY 4018/4.

[17] SAPMO-BArch (archives, Berlin), RY 1/I 2/3/ 344, p. 60.

[18] Tableau analysé dans le cadre de notre recherche en cours, non reproduit ici, la présentation détaillée de nos résultats ne faisant pas l’objet de cet article.

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-S’engager par et hors du théâtre. Arthur Adamov dans les années 1950 et 1960, par Lempereur Nathalie

Pour citer l'article


Margain Constance, « La méthode prosopographique appliquée aux militants du syndicat de l’Internationale des gens de la Mer (1930-1937) : des résultats croisés entre vécu et événements historiques », dans revue ¿ Interrogations ?, N°17. L’approche biographique, janvier 2014 [en ligne], http://www.revue-interrogations.org/La-methode-prosopographique (Consulté le 10 décembre 2016).



ISSN électronique : 1778-3747

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