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Marchand-Lagier Christèle

Le retour aux enquêtés, option méthodologique heuristique pour une analyse longitudinale du vote féminin Front national

 




 Résumé

Cet article analyse l’option méthodologique du retour aux enquêtés comme occasion de recontextualiser les propos tenus lors d’entretiens approfondis et évaluer le poids de l’environnement relationnel dans la permanence des préférences électorales. Il s’appuie sur une quinzaine d’enquêtées, électrices du Front national, déjà rencontrées dix ans plus tôt. Cette contribution vise à déterminer les conditions heuristiques d’une approche longitudinale des itinéraires électoraux. Cette expérience concrète de retour aux enquêtés tend à relativiser les souvenirs laissés par l’enquête, à nuancer les raisons déontologiques d’un retour des résultats de l’enquête aux enquêtés et déculpabiliser le chercheur face à la rupture avec son terrain sociologique. Ce retour aux enquêtés n’est pas un gage de scientificité en soi mais est bien adapté aux travaux reposant sur l’analyse des récits de vie, comme occasion de replacer l’objet de l’enquête dans le quotidien vécu.

Mots clefs : Retour aux enquêtés - Rupture avec le terrain - Contextualisation - Itinéraires électoraux- Electorat Front national -

 Summary

Returning to respondents : a heuristic methodological option for a longitudinal analysis of female National Front preferences This article analyses the methodological option of returning to respondents, as an opportunity to place opinions given during thorough interviews back into their context, and to assess the influence of the social environment on the permanence of electoral preferences. It follows on from 15 respondents who had already been met 10 years previously for a thesis on female National Front voters. This article aims to determine the heuristic conditions of a longitudinal approach to electoral patterns. This concrete experience of returning tends to put into perspective the memories left by the survey, and to nuance the ethical reasons for a return of survey results, and so ease the conscience of the researcher regarding this breach with his own sociological home ground. This return is not a guarantee in itself of the scientific value of the study, but is appropriate to work based on life histories, as an opportunity to place the subject of the study back into his day-to-day experience.

Key words : Returning to respondents – Breach with own sociological home ground – Contextualization – Electoral patterns – National front electorate

 Introduction

Le retour aux enquêtés peut s’entendre au moins de deux manières susceptibles d’influencer le processus de recherche : retour des résultats de l’enquête aux enquêtés et retour vers les enquêtés. Dans le cadre d’une enquête sociologique par entretiens approfondis, le retour vers les enquêtés peut être un moyen de contourner la « pauvreté énonciative » du discours singulier. Il éviterait de se perdre en surinterprétation , assurant ainsi de ne pas réduire l’objectivation scientifique à quelques heures d’entretien temporellement circonscrites. Ce retour est doublement légitime en ce qu’il porte sur un objet de recherche à la fois sensible et stigmatisé dont les contours sont aujourd’hui en profonde évolution. En effet, le vote féminin en faveur du Front national et concernant des enquêtées largement influencées par la centralité des figures masculines composant leur environnement relationnel mérite toute l’attention à l’heure où le parti passe des mains du père à celles de sa fille. Au-delà même de l’objet, ce retour méthodologique ne peut pourtant pas se faire sans quelques précautions évitant de verser dans le « structuralisme dogmatique » . Ce retour s’impose, dans le parcours de recherche, comme une étape incontournable pour infirmer ou confirmer un certain nombre d’hypothèses. Entreprise méthodologique, ce retour a été envisagé ici comme une manière de reconstruire et réencastrer biographiquement des choix électoraux. Ce retour offre l’opportunité de réinscrire dans le temps différentes formes de préférences électorales pour le Front national, allant du vote épisodique à l’investissement militant de longue date. Il offre la perspective de mesurer la permanence de ces divers degrés d’engagement. Ce retour concerne une quinzaine d’enquêtées, recontactées dix ans après le premier entretien. Ce retour est l’occasion de repartir d’où l’on est venu. Il englobe le temps parcouru tant par l’enquêteur que par l’enquêté. C’est donc bien cette notion de temps qui est au cœur de la question du retour aux enquêtés, autrement dit l’enjeu d’une inscription de la recherche dans une perspective longitudinale. En effet, se mettre dans la position du retour, c’est avant toute chose accepter de remonter le temps des conclusions, de l’exploitation des données, de l’enquête sur le terrain, de l’élaboration de la problématique et des hypothèses. C’est accepter de revenir sur chacune de ces étapes en repartant de la prise de contact avec les enquêtés. Nous voudrions insister sur les modalités concrètes de ce retour aux enquêtés en approfondissant deux axes de réflexion. Tout d’abord qu’est-ce que ce retour fait aux enquêtés et qu’en font-ils ? Nous insisterons ici sur les différentes formes d’oublis de l’enquête, nous interrogerons la supposée nécessité déontologique d’un retour des résultats de l’enquête aux enquêtés et enfin nous reviendrons sur la problématique culpabilisante de la rupture avec le terrain sociologique, dans le cas spécifique d’une enquête par entretiens approfondis. Ensuite, qu’est-ce que ce retour fait à l’enquête elle-même ? En d’autres termes, à quelles conditions peut-il être envisagé comme une option méthodologique heuristique ? Nous reviendrons alors sur la validation théorique de ce retour en soulignant en quoi la recontextualisation des propos tenus en entretien peut offrir la perspective de dessiner les contours de compétences politiques ordinaires entendues au sens de quotidiennes.

 Les effets du retour sur les enquêtés

De la prise de contact au constat d’indifférence
L’objectif de départ était moins de restituer des résultats aux enquêtés que de donner une actualité à ceux-ci, dans un contexte de transformation du parti Front national. Ce parti est alternativement passé depuis dix ans par le traumatisme de la scission mégrétiste, la présence de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de l’élection présidentielle de 2002, l’éclipse électorale du parti accompagnant la victoire de Nicolas Sarkozy en 2007 et le remplacement de son chef historique par sa fille, Marine. Au cours de l’été 2010, je suis donc retournée voir mes enquêtées, celles rencontrées dix ans plus tôt pour les besoins de ma thèse. Ces rencontres (deux entretiens par enquêtés) avaient été possibles, à l’époque, grâce à l’intermédiaire d’un ami, sympathisant FN. A partir de ces premiers contacts, et sur le principe d’un échantillon par grappe, j’avais pu rencontrer une vingtaine de femmes, pour certaines mères et filles. Le critère de sélection des enquêtées était alors « avoir voté au moins une fois pour le Front national  » et ce pour avoir quelques chances de toucher des individus habituellement peu accessibles dans les enquêtes politiques. La question de ce retour sur le terrain s’est immédiatement heurtée à celle de la restitution nécessaire de ce qu’elles m’avaient dit au moment où nous étions parvenues à une relation de confiance prudente. Ce sont finalement quatorze enquêtées qui ont accepté ce retour sur les vingt-quatre recontactées (cf. tableaux en annexe 1). Deux refus sont à décompter, les autres étant devenues injoignables. Ces refus sont riches d’enseignements. Pour la première enquêtée, Nicole, c’est son mari qui a d’abord accepté, sans la consulter, puis refusé le rendez-vous. Dans un premier temps, l’initiative de son mari conforte mes analyses en suggérant qu’il détient toujours l’autorité politique dans la famille face à son épouse, très peu compétente politiquement. Le mouvement de refus qu’il est contraint d’opérer ensuite suggère, au moins sous forme d’hypothèse, que le contexte matrimonial a évolué. Nicole est aujourd’hui en mesure de s’opposer aux décisions de son mari et refuse de parler d’un choix politique qui ne fait définitivement que partiellement sens pour elle. Le second refus concerne Christelle, très en retrait de la politique, avouant sa parfaite incompétence et rencontrée, il y a dix ans, après insistance de sa mère beaucoup plus engagée. Ce refus confirme la distance observée, et aujourd’hui assumée, à l’univers politique. Ces « non » retours offrent donc bien des éléments d’analyse concernant l’état du rapport à la politique de ces enquêtées. Ce sont finalement quatorze femmes, entre trente et quatre-vingt ans, qui ont accepté de me revoir. La prise de contact s’est faite par téléphone en reprenant le carnet sur lequel j’avais noté leurs numéros. Pour certaines, j’ai tenté de recontacter la permanence FN d’Orange en état de dislocation et sans réel succès, pour une autre la mairie d’Orange où elle est élue, pour les plus jeunes, les plus mobiles, j’ai pu obtenir leurs nouveaux numéros de portable par leurs mères. Les plus âgées, déjà installées en 2000, n’ont pour l’essentiel pas bougé. Au téléphone et pour l’enquêtrice, les voix ont immédiatement fait écho aux entretiens passés en recréant une forme d’intimité. Parallèlement, du côté des réactions des enquêtées, lourde désillusion, celles-ci ne se souviennent pas ou très peu de l’enquêtrice. On peut citer notamment Patricia qui se rappelle difficilement notre rencontre alors que nous avions vécu, dix ans plus tôt, des moments d’entretien analysés comme bouleversants du point de vue identitaire . Première leçon à tirer de ce retour : alors que le chercheur vit pendant les années de sa recherche avec ses enquêtées, elles ne l’ont côtoyé que quelques heures et, pour certaines, ne s’en souviennent plus. Cette mémoire peut revenir de manière très partielle lors du nouvel entretien. Un sentiment de déjà vécu peut alors s’imposer. Ce ne fut pas le cas néanmoins avec Laurence, rencontrée très jeune la première fois (dix-neuf ans) alors qu’elle s’essayait à quelques pratiques militantes. Aucun souvenir de l’enquête ne lui revient. Dans les deux cas, Patricia et Laurence, les dix années écoulées ont été traversées d’événements, notamment matrimoniaux et familiaux , très douloureux. Le mari de la première a disparu sans donner aucune nouvelle, le père de la seconde est atteint de la maladie d’Alzheimer, tous deux figures de référence dans des rapports à la politique assez désinvestis. On peut formuler l’hypothèse selon laquelle la préférence FN, étroitement liée à ces deux référents, est devenue très marginale au même titre que tout ce qui s’y rapporte, à commencer par les entretiens réalisés dix ans plus tôt. Cela suggère également l’idée du peu de place accordé à l’entretien par les moins compétents pour lesquels on a pourtant le sentiment qu’il est le plus violent symboliquement. Les autres enquêtées recontactées se souviennent de l’enquêteur, elles acceptent de renouveler l’expérience et, à ma grande surprise, sans rien exiger en échange. Le retour des résultats comme nécessité déontologique ?
Je n’ai pas communiqué les résultats de mon analyse aux enquêtées. Elles ne me l’ont pas demandé et je n’ai pas voulu le faire. Je m’étais préparée pourtant à devoir leur prêter des exemplaires de ma thèse pour attester de ma bonne foi scientifique. C’est bien la question de la restitution des résultats de l’enquête aux enquêtés et, davantage, de la forme dans laquelle celle-ci doit se faire qui mérite ici d’être abordée. La nature de l’échantillon est évidemment à prendre en compte. Dans mon cas, ce dernier se compose exclusivement de femmes qui, bien que très diversement électrices, sympathisantes ou militantes FN au cours de leur vie, n’en restent pas moins peu compétentes politiquement en dépit d’attaches diverses avec ce parti. L’échantillon d’enquêtées est donc composé majoritairement de citoyens ordinaires dont on sait qu’ils « tendent à porter une attention irrégulière à la politique et, en conséquence, ne possèdent qu’une faible connaissance de la politique  » . Dans la perspective d’une analyse de ce retour vers les enquêtés, il convient de s’arrêter un instant sur ces liens, très largement sous-entendus, entre connaissance et compétence politique. Les résultats d’une enquête de sociologie politique ne peuvent pas être saisis tels quels par des individus hors du champ scientifique mais également hors du champ de la compétence politique légitime. Mes enquêtées témoignent au mieux d’une compétence politique ordinaire c’est-à-dire un rapport pratique, commode, au politique qui leur permet de livrer, à partir d’un nombre limité de « short cuts » , des réponses. Elles n’ont, pour la plupart, aucun retour réflexif sur ce rapport pratique. Leur communiquer les résultats de l’enquête serait leur imposer un exercice peu familier et sans aucun doute symboliquement violent. Leur communiquer une version allégée ou un résumé consisterait à réduire, couper et simplifier des analyses qui, envisagées à travers des grilles de lecture profanes, seraient assimilées à des jugements de valeurs. Rien n’oblige au retour des résultats vers les enquêtés dans le cas de tels échantillons. C’est prendre le risque de leur imposer une lecture de ce qu’ils sont et de ce qu’ils font, autrement dit prétendre « expliquer des explications » de manière d’autant plus décalée que des années se sont écoulées. Violence renforcée par le fait de leur rappeler ce qu’elles étaient à un moment donné de leur trajectoire, état qu’elles se sont peut-être efforcées depuis d’oublier. Agir ainsi, c’est surévaluer le traitement des propos par rapport aux propos eux-mêmes, c’est-à-dire par rapport à ce «  langage de communication de soi-même avec soi-même, d’information de soi sur soi-même » produit à l’instant des premiers entretiens. Récit ontologique (celui du sens donné par l’enquêté à sa vie), récit public (celui qu’il accepte de livrer) et récit conceptuel (tiré de l’analyse de l’enquêteur) ne se confondent pas. Ils peuvent difficilement se caler l’un sur l’autre sans heurts et sans désaccords entre enquêteur et enquêté. Le retour ne se fait donc pas, au moins dans le cas qui nous concerne, pour les enquêtés ou à leur demande. Concernant notre échantillon, même les enquêtées relativement mieux pourvues en capitaux professionnels ou culturels (Simone, Leslie ou Elisabeth), ne formulent aucune demande par rapport aux résultats de l’enquête. Tout au plus s’intéressent-elles – très marginalement – à ce que je suis devenue comme je prétends m’intéresser, très globalement, à ce qu’elles sont devenues. Cela suggère combien il est difficile d’évaluer ce qui reste des entretiens sur un sujet peu maîtrisé par les enquêtées et qui ne déclenche aucune envie de connaître – voire d’utiliser – le discours scientifique produit sur leur pratique. Ce que nous voulons souligner ici c’est en quoi il convient de ne pas surévaluer l’expérience des entretiens, même approfondis, pour les enquêtés. Au-delà du seul déroulement de l’entretien , balisé dans le temps de la trajectoire, il ne constitue pas, loin s’en faut un souvenir impérissable ni même, comme on peut parfois être tenté de le croire, traumatisant. Nous ne croyons pas à l’obligation déontologique de la restitution des résultats aux enquêtés dans le cadre spécifique des entretiens approfondis. Cela n’a pas à figurer dans le contrat de départ. C’est davantage la relation de confiance que l’on parvient à établir qui oblige la parole que la garantie de sa restitution. L’analyse de cette parole n’intéresse que le chercheur qui y trouve la matière de son activité. Elle n’intéresse pas, du moins dans le cadre de mon échantillon, des enquêtées qui pour beaucoup sont surprises et plutôt agréablement qu’on vienne solliciter leur avis. Dans cette relation asymétrique , les enquêtés n’envisagent pas que l’on puisse décortiquer leur discours pour en tirer des analyses systématiques. Elles pensent pour beaucoup – et c’est sans doute ce qui fait qu’elles acceptent le principe même de l’entretien – que c’est leur avis qui nous intéresse. Leur restituer les résultats d’analyse, c’est rompre cette illusion de départ et mettre de la confusion là où il n’y en a pas dans de nombreux cas. En outre, cette restitution ne permet pas la poursuite de l’enquête dans la mesure où les enquêtés, trop bien informés de ce que l’enquêteur recherche, auront assez de bonne volonté pour faire qu’il le trouve. Bien entendu ces remarques ne peuvent pas être étendues à d’autres types d’échantillon moins « ordinaires » .

Ne pas culpabiliser de rompre avec son terrain
Ces signes de détachement à l’égard du moment de l’entretien, l’oubli, la difficile remémoration poussent à la réflexion sur la rupture avec son terrain sociologique dans le cas spécifique des entretiens approfondis. J’ai pu appréhender comme une forme de trahison le contraste entre mes démarches incessantes auprès des enquêtées pendant près de trois ans puis l’arrêt relativement brutal de toutes formes de contact. Si sociologie, anthropologie, histoire et nous rajouterons ethnographie « partagent une seule et même épistémologie (…) elles ne produisent pas pour autant nécessairement leurs données de la même façon  » et elles n’entretiennent pas davantage les mêmes relations avec leur terrain. La diffusion de la démarche ethnographique en sociologie contribue à faire oublier que la rupture avec le terrain est, dans cette discipline, d’une nature tout à fait spécifique. Le sociologue qui pratique des entretiens, même approfondis, demeure un observateur extérieur quel que soit le degré de proximité qu’il établit avec ses enquêtés. Sa démarche porte en elle sa finitude. Enquêteur et enquêté en sont conscients et le chercheur n’a pas à culpabiliser de rompre avec son terrain. Ce serait accorder un statut de moindre artificialité à l’entretien sociologique que de penser qu’il peut passer inaperçu ou se substituer à une rencontre amicale. Il n’existe pas si l’enquêteur ne crée pas les conditions de son existence. Conversation ordinaire au sens de banale, c’est-à-dire susceptible d’être oubliée, l’entretien engage a minima, dans le cadre d’un échange verbal daté et localisé, enquêteur et enquêté. C’est un des enseignements de ce retour sur le terrain, l’enquêteur n’existe pas pour ses enquêtés en dehors de ce cadre étroit de discussion. Partant de là, le retour aux enquêtés peut être vécu par ces derniers comme une nouvelle forme d’intérêt, une sorte de confirmation que leur histoire, leur vie ou leurs idées (chacun y mettant ce qui l’arrange et peu importe) sont dignes d’intérêt. C’est souvent comme cela que les enquêtés le vivent . Du point de vue méthodologique néanmoins, le retour aux enquêtés peut donner, a contrario, à la démarche sociologique un peu de « la force sociologique de l’enquête ethnographique » qui consiste en « son pouvoir de contextualisation des propos et des situations  » .

 Le retour aux enquêtés : une option méthodologique heuristique ?

Apports et limites d’un retour sur son terrain
La réalisation d’entretiens isolés repose sur l’hypothèse hasardeuse selon laquelle le discours donné ou livré à un instant précis est valable, réexploitable et réutilisable pour l’analyse sociologique. Le retour aux enquêtés peut être un moyen de saisir en quoi les raisons avancées quelques années plus tôt pour justifier tel ou tel ou tel choix politique ne constituent plus des raisons valables ni validées. Le retour sur le terrain offre donc la perspective de réévaluer la place des préférences politiques dans le quotidien des enquêtés. Il s’agit d’une forme de remise à niveau des compteurs familiaux, matrimoniaux, professionnels et sociaux. Il vise donc à redéfinir la place occupée par les enquêtés dans leurs univers vécus. Les entretiens ayant ponctué ce retour ont préalablement évacué la dimension politique de l’échange pour insister sur les parcours de vie retracés sur une dizaine d’années. On ne prétend pas, par là, substituer ce travail à celui d’une enquête ethnographique. Ni les objectifs, ni la méthode, ni les résultats ne peuvent être comparés. Nous ne prétendons pas renforcer les liens avec notre échantillon mais seulement réitérer, sous la forme d’un nouveau coup de sonde, une expérience d’échange verbal menant progressivement l’enquêté sur le terrain politique en essayant de repérer le ou les chemins empruntés. Passe-t-il par les mêmes référents, le rappel des mêmes anecdotes, l’usage des mêmes mots pour parler des mêmes sujets ? Bien entendu, nous limitons cette approche à ce que les enquêtées, inégalement saisies dans des contextes de vie en évolution, disent de ce qu’elles font. Principale limite de ce retour donc, le fait de travailler sur du déclaratif. C’est l’identité des déclarations qui est recherché, peu importe que ces déclarations soient vraies, seul le fait qu’elles soient reprises et réutilisées pour parler de soi, et plus particulièrement du rapport entretenu avec la politique, compte finalement. Autre limite, la reconstitution des itinéraires électoraux au travers des déclarations doit compter avec le caractère sélectif de la mémoire. Revenir vers les enquêtées, c’est donner quelques chances à la « mémoire des sentiments » de s’incarner dans des mots en gardant clairement à l’esprit que certaines choses ne seront jamais dites là où d’autres seront systématiquement répétées. Le retour aux enquêtés tel que je l’ai envisagé dépasse donc les limites de cet article. Il a été entrepris alors que mon engagement dans divers travaux de recherche sur les itinéraires électoraux m’a convaincu de la nécessité de réinscrire les déclarations des enquêtés dans un temps plus ou moins long pour se donner les moyens de les confronter. Ce retour s’inscrit donc dans un parcours global, engagé aux côtés d’autres chercheurs, investissant différents terrains et peut donc être pensé comme une possibilité d’alimenter un fond biographique sur les enquêtés. Ce retour contribue au dévoilement du « processus social sous-jacent » aux propos dits en entretien, répétés et/ou contrariés à dix ans d’intervalle. C’est donc bien le biographique, entendu au sens de « matériau qui doit son organisation au temps de la vie d’un individu » , et qui ne préjuge en rien du sens qui peut-être donné à l’organisation de ce temps, qui est au cœur de ce retour. Dans une perspective ethnosociologique visant à saisir les récits, et non les histoires de vie , nous formulons l’hypothèse selon laquelle ces derniers sont construits autour de quelques balises, systématiquement convoquées, lorsque l’on évoque le rapport à la politique.

Le repérage de balises structurant le rapport à la politique
Nous suggérons que certaines balises puissent rester des repères dans la construction du rapport à la politique sans que cela lie automatiquement les enquêtées à des préférences électorales constantes. Par balises, nous entendons des éléments de socialisation, primaire ou secondaire, convoqués dès lors que la politique s’invite dans le quotidien. Ces balises structurent un rapport à la politique plus ou moins détaché ou investi, passionnel ou anecdotique, qui s’ajuste aux situations de vie vécues. La politique fait réagir, même les moins investis, car elle ponctue plus ou moins les relations entretenues avec ceux qui nous entourent au fil de notre vie. Par son absence ou sa présence, elle raconte quelque chose des rapports entretenus aux parents, aux amis, aux conjoints voire aux enfants. Dire « on ne parlait jamais politique  » structure une forme de rapport à cet objet, certes distancié, lointain parfois méfiant mais traduit tout de même l’existence d’un rapport. Éminemment sociale, la politique offre matière à éprouver les liens entretenus aux autres. Elle peut être l’occasion d’affrontements ou d’identification qui reproduisent sur ce terrain des modes de relations aux autres, éprouvés et ré-éprouvées durant les processus de socialisation. La politique cristallise des situations éducatives (on reproduit ou on s’oppose aux préférences de ses parents), des partages sexuels des rôles au sein du couple (on suit son époux ou on trouve, au contraire, les moyens d’une opposition ou d’une échappatoire), offre les moyens d’apprécier sa situation professionnelle et sociale (fonctionnaire contre salarié du privé, ceux qui travaillent contre ceux qui profitent, ceux qui payent et ceux que l’on aide). Sur la base de ces éléments, nous pouvons suggérer que la politique, indifféremment du degré de compétence, est l’occasion d’affrontements répétés (au fil d’une trajectoire) et donc assez quotidiens avec les éléments de la socialisation primaire dont les acteurs centraux sont les parents (et dans le cas de notre échantillon la figure centrale du père) et secondaire au centre de laquelle se positionne(nt) le(s) conjoints(s). Parmi ces balises, nous avons pu repérer, à ce stade de l’analyse :

Des phrases, des anecdotes ou la référence à des événements structurants mentionnés en 2000 et repris, mot pour mot, en 2010 : « J’ai pas voté pour le même président que toi  » est la phrase qui structure le rapport à la politique de Patricia. Dite pour la première fois en 1974, c’est celle-ci qu’elle mentionne en 2000 et en 2010 alors qu’on lui demande de parler de son rapport à la politique. Phrase qui balise son itinéraire électoral passé par le choix de Valéry Giscard d’Estaing en 1974, la préférence Front national incarnée par son mari militant des années 1980 aux années 2000, puis le vote Sarkozy en 2007. Patricia navigue ainsi dans l’espace politique opposé à celui de son père (la gauche socialiste) « L’Algérie c’est fichu, De Gaulle n’en veut pas », « On veut vous enlever un enfant pour vous conserver comme médecin », « le renégat De Gaulle »… construisent, pour Simone, un rapport marginal structurel à la politique institutionnelle. Positionnement qui rend impossible tout autre choix politique que le FN et oblige à composer, à regret, avec la préférence Marine Le Pen. « J’ai toujours entendu dire quand j’étais jeune que la gauche au gouvernement avait déçu. Ne me demandez pas pourquoi », phrase qui s’accorde avec l’engagement militant FN de son mari pour Marie-Thérèse en 2000. Mari aujourd’hui décédé et préférence politique incarnée désormais par Sarkozy sans autre explication que « c’était les idées de mon mari ». Peu importe pourvu que ce ne soit pas la gauche. « J’ai toujours entendu mon père râler en regardant la télévision et aller militer contre cela. », phrase qui structure le rapport à la politique de Sandy qui n’envisage pas d’être ailleurs qu’au FN.

Des habitudes relationnelles et notamment des positionnements « contre » ou « avec » que le rapport à la politique laisse s’exprimer : C’est dans l’opposition à son père, cristallisée autour de la phrase précédemment évoquée, que Patricia construit son rapport à la politique. Elle trouve là un terrain pour affirmer ses désaccords quand elle est contrainte, sous l’autorité de son père, de renoncer à ses projets professionnels artistiques puis sportifs. « Mon père avait l’argent, mon père décidait, ma mère était soumise, moi j’ai jamais voulu qu’on m’impose quelque chose ». Père, frère et sœur communistes, Liliane revendique un positionnement à droite et à l’extrême-droite dans lequel se joue également un bras de fer entre homme et femme. « Je crois que c’était là, cette préférence », c’est ainsi que Sandy décrit son rapport à la politique vécue pratiquement dans des relations d’amitiés avec Jacques Bompard élu à Orange, ville dans laquelle Sandy est conseillère municipale « pour faire plaisir et parce qu’il faut des femmes sur la liste ». Engagement politique qu’elle confond avec des rapports familiaux qui occupent son quotidien (elle vit dans une dépendance financière à l’égard de ses parents en occupant une de leurs maisons à presque quarante ans).

Des figures de référence essentiellement masculines (le père, l’oncle, le parrain, le conjoint) : Le retour sur le terrain souligne, dans le cas d’Elisabeth, l’événement décisif du décès paternel. Moment qui décide de son engagement militant alors qu’elle opère un retour vers les siens après une période de rupture (détachement total de l’éducation religieuse traditionaliste reçue, mariage avec un étranger, choix d’études contre la volonté paternelle). Elle choisit cette cohérence-là, celle d’un engagement total au FN qui se couple avec une pratique religieuse intensive pour « venger » ce que les siens ont vécu (père accusé de collaboration pendant la Seconde Guerre mondiale, parents membres de l’OAS dans l’Aisne, famille hébergeant les généraux qui avaient tenté le putsch contre de Gaulle). Comme pour Simone, la charge historique est trop forte pour se construire contre elle. Laurence qui ne vote plus et dont la préférence FN était largement influencée par son père militant et aujourd’hui atteint de la maladie d’Alzheimer. Nadège qui cesse de militer au FN lors du décès de son père et lie explicitement son engagement politique à son histoire familiale de rapatriée. Ce qu’elle niait pourtant dans les premiers entretiens. L’oncle communiste pour Fabienne, seul repère politique dans un univers de vie totalement dépolitisé (« Je sais même pas si Sarkozy, c’est gauche ou droite »), et le parrain pour Leslie, engagé à droite et figure de substitution à son père avec lequel elle entretenait des relations très conflictuelles. Le beau-père (FN) et le père (Vert) pour Bérangère qui se partagent sa préférence rendue par son positionnement 5 sur l’échelle gauche droite (« Je pourrais me mettre plus à droite (beau-père qui l’a abandonnée) mais aider les gens est important pour moi (père gravement malade)  »). Marianne qui réagit très vivement à l’évocation par son mari d’une influence possible de son père sur ses opinions politiques. Elle ne fait jamais le lien avec l’éducation reçue et n’évoque même pas l’engagement militant de son père dans les premiers entretiens mais parle sans arrêt de « ses valeurs » pour expliquer sa préférence FN. Le conjoint occupe une place centrale dans le cas de Dominique (qui ne votait pas avant de voter FN) qui entretient un rapport au FN incarné par un nouveau mari militant. Présent lors de l’entretien, c’est lui qui mène la discussion politique, Dominique acquiesçant sur le modèle de ce qu’elle faisait avec feu son mari. Dans le cas de Martine, le rapport à la politique s’inscrit dans un quotidien très modeste. La préférence FN, très largement associée à son mari nouvellement rencontré lors de notre premier entretien (en 1998) fait l’objet aujourd’hui de très larges réajustements (elle déclare un vote FN très occasionnel sur les derniers scrutins électoraux). Martine témoigne d’une profonde misère sentimentale, et de désillusions à l’égard de son mari dont l’engagement politique participe largement de ce qui l’irrite le plus chez lui.

Le retour aux enquêtés permet d’affiner le repérage de ces balises qui, pour beaucoup d’enquêtées, se multiplient, se côtoient et parfois s’entrechoquent, modifiant par là les préférences électorales. Ces balises délimitent un espace de préférences politiques relativement lâche mais dont il est très difficile de sortir. Elles se donnent à saisir au croisement des effets de saturation du corpus qui devient « garantie méthodologique de première importance » visant « à décrire l’espace des possibles dans un espace-temps donné, sur un problème donné  » . Cette appréhension des mécanismes de saturation du corpus offre la perspective de saisir les positionnements familiaux et sociaux quotidiens, ils situent l’enquêté au milieu des autres. Plus que le temps de la trajectoire, c’est l’espace des positionnements politiques possibles que le retour aux enquêtés permet de saisir. Il offre donc bien la possibilité de toucher aux dimensions pratiques des rapports à la politique, c’est-à-dire non seulement des connaissances mais aussi des affections, des formes disponibles diverses qui prennent sens dans les interactions avec l’environnement immédiat . Les individus peuvent ainsi être replacés dans un environnement social qui fait sens pour eux et l’enquêteur peut tester à nouveau, dans le propos politique, le poids des « familles, amis, leaders d’opinion, influences et micro-pressions » apparus comme centraux dix ans plus tôt. Seule la confrontation entre permanence des balises et transformation des espaces de vie vécues peut rendre compte avec plus de justesse des préférences politiques et de leur potentiel de transformation. Dans ces espaces de vie vécus, j’ai accordé volontairement plus d’intérêt aux relations familiales et matrimoniales que je plaçais déjà, lors de la rédaction de ma thèse, au rang des influences les plus significatives dans le rapport de mes enquêtées à la préférence Front national. En opérant ce retour sur le terrain, je visais à éprouver cette hypothèse prioritairement mais cela ne conduit pas à négliger les autres transformations notamment, professionnelles, survenues dans l’existence de ces enquêtées . D’une manière ou d’une autre, ces évolutions sociales ont bousculé ou ont été accompagnées par des évolutions matrimoniales, coupant progressivement ces femmes des réseaux locaux Front national, et sont envisagées ici comme moyens d’éclairer la permanence ou l’abandon de la préférence FN.

 Conclusion

Ce n’est pas le tout signifiant qu’on cherche à atteindre par l’usage du biographique dans le retour aux enquêtés mais le pertinent par rapport à l’objet étudié. Ce retour aux enquêtés peut permettre de « produire, à partir d’un corpus de biographies ou des rapports d’une biographie à son contexte historique, une intelligibilité longitudinale où l’on gagne quelque chose à être parti de biographies et non d’observations génériques ou synchroniques » . Le retour aux enquêtés comme expérience de « pensée par cas » offre la perspective d’un mouvement de va-et-vient perpétuel entre réflexion et enquête. L’idéal serait de pouvoir revenir à plusieurs reprises sur son terrain, c’est-à-dire multiplier les retours dans le temps pour mesurer l’espace des positionnements politiques envisageables pour le groupe étudié . Le retour aux enquêtés est enfin une occasion de sortir de cette idée selon laquelle le sociologue dévoile des mécanismes de rapprochement avec la politique inconsciemment vécus par les enquêtés. Pour les femmes que nous avons rencontrées, elles sont souvent conscientes du changement de leurs préférences et assument leurs contradictions. Elles se débrouillent plutôt pas mal avec ce qu’elles ont sous la main pour entretenir un rapport à la politique qui, s’il n’est pas essentiel, n’en est pas moins effectif et largement indépendant de l’acquisition d’une compétence politique. Elles semblent faire un usage, pour partie conscient, des éléments changeants, au fil du temps, de ce qui constitue leur extériorité. En cela, elles préservent, tant bien que mal, une forme de « cohérence de soi ».

  Annexe

Caractéristiques des enquêtées synthétisées par commodités analytiques

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*Leur niveau de compétence politique a été évalué sur la base des indicateurs de compétence politique déterminés par Daniel Gaxie dans Le Cens caché. Inégalités culturelles et ségrégation politique, Seuil, 1978, leur degré d’intérêt pour la politique mesuré à travers diverses questions et leur rapprochement avec la typologie « niniste/droitiste » élaborée par Nonna Mayer dans Ces Français qui votent FN, Paris, Flammarion, 1999. Pour les détails, voir les p.p. 252-255 de ma thèse.

Articles connexes :



-Don au chercheur et contre-don à de jeunes enquêtés, par Sahuc Philippe

-Le retour permanent : communiquer l’enquête en situation d’ethnographie réflexive, par Guffanti Lucas

Pour citer l'article


Marchand-Lagier Christèle, « Le retour aux enquêtés, option méthodologique heuristique pour une analyse longitudinale du vote féminin Front national », dans revue ¿ Interrogations ?, N°13. Le retour aux enquêtés, décembre 2011 [en ligne], http://www.revue-interrogations.org/Le-retour-aux-enquetes-option (Consulté le 10 décembre 2016).



ISSN électronique : 1778-3747

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