Accueil du site > Numéros > N°3. L’oubli > Partie thématique > La question de l’oubli dans le « Mémorial pour les Juifs d’Europe » de (...)


Paulian Claire

La question de l’oubli dans le « Mémorial pour les Juifs d’Europe » de Berlin

 




 Résumé

Dans cet article, nous nous attacherons à montrer comment, autour de l’oubli, enjeux mémoriels et enjeux historiographiques se croisent dans le « Mémorial pour les Juifs d’Europe  » de Berlin. Parce que ce mémorial a été l’objet de tractations diverses, les deux parties dont il se compose développent des représentations de l’oubli, dans son lien à la mémoire et à l’écriture de l’histoire, très différentes : l’une fait de l’oubli une condition du souvenir, l’autre un risque d’amnésie. Nous questionnerons alors la fonction historiographique du mémorial comme centre de la mémoire en constatant qu’elle se fait au détriment peut être de la mise en évidence des autres lieux de mémoire liés à la Shoah dont la ville est si profuse. Nous soulignerons alors l’existence de contre-monuments qui mettent en évidence la polysémie ou plutôt la polychronie des lieux en jouant d’une dialectique entre « lieux de mémoire », porteurs du passé, et « lieux de l’oubli » liés à la temporalité évanescente du quotidien.

Mots-clés : Eisenman, oubli, polychronie, décentrement, contre-monument

 Summary

The matter of forgetting in the “Memorial to the murdered Jews of Europe” of Berlin

We would like to point out, in this article, how, dealing with the question of forgetting in the “Memorial to the murdered Jews of Europe” of Berlin, one is led to link matters of memory and matters of historiography. Being a result of many negotiations, this memorial presents two different parts, each of them developping a specific relationship to forgetting, memory and historiography : whereas forgetting, in the first part, appears as a requirement for recollection, it is feared as a risk of amnesia in the second one. We shall then point out the historiogaphical function of the memorial as center of memory, and stress the fact that it might occult many places in Berlin and surroundings that are already connected, in history and (at least for many of us) in memory, with the Shoah. We shall then underline the existence of several “counter-monuments” that make an attempt to decentre memory and that reveal the polysemous or polychronic aspect of places by making the dialectical link between “places of memory”, connected to the past, and “places of forgetting”, connected to the evanescent temporality of every day life, obvious.

 Introduction

Le « Mémorial pour les Juifs d’Europe », à Berlin, doit son ouverture en 2005 à la proposition qu’en fit Lea Rosh, dès 1988, suite à des discussions qu’elle eut avec l’historien Eberhardt Jäckel. Tous deux travaillaient alors à un documentaire sur le génocide juif, et constatèrent à cette occasion l’absence en Allemagne d’un monument central dévolu à la Shoah dans son ampleur européenne, même s’il existait déjà beaucoup de mémoriaux aux Juifs allemands de telle ou telle ville ou aux Juifs de diverses nationalité morts dans tel ou tel camp [1]. Dès lors ils s’engagèrent activement dans cette voie et un « Cercle pour l’érection d’un mémorial pour les Juifs assassinés  » vit le jour. Une telle initiative ne manqua pas de soulever, en Allemagne, un débat extrêmement vif et passionné. Selon le mot de James Young, spécialiste de l’architecture commémorative de la Shoah, qui participa aux discussions dès 1995, l’existence même de ce débat constituait à elle seule le mémorial [2].

Rappelons quelques unes des questions qui agitèrent ce débat [3]. La plus radicale, d’abord : fallait-il encore un monument alors qu’il en existait déjà beaucoup, même s’ils étaient partiels ? Le débat engageait alors ce que Régine Robin a appelé « la mémoire saturée  » [4]. Mais à supposer qu’il fût pertinent, pour qui et par qui devait- il être fait ? Pour les Juifs ou pour les héritiers des bourreaux ? Si la réponse s’imposa rapidement de faire ce monument à l’intention des Allemands, dans l’idée morale et didactique de reconnaître le passé et d’en rendre la réitération impossible, alors se posait la question de ce que pouvait être une pédagogie de la mémoire. Fallait-il, par ailleurs, restreindre la portée d’un tel monument aux seuls Juifs ? Ne serait-ce pas minorer le génocide des Tsiganes, le massacre des homosexuels, des malades et des asociaux ? Le débat engageait alors la question de l’exemplarité de la Shoah et mettait en cause une lecture du nazisme centrée sur l’antisémitisme. Enfin, la question du lieu se posa : quel rapport y avait-il entre Berlin, ancienne et nouvelle capitale, et un tel monument ? N’était-ce pas faire du nouveau Berlin une « capitale du repentir » ? Mais quitte à rester dans Berlin, commémorer la Shoah en un seul lieu, (et qui plus est, un lieu proche des anciens lieux du pouvoir officiel nazi, comme ce fut le cas) n’était-ce pas induire une lecture du nazisme centrée sur quelques personnalités officielles et peu attentive aux autres lieux qui furent ceux où des violences antisémites « eurent effectivement lieu » avec la complicité passive d’anonymes berlinois ? Le débat engageait alors une réflexion sur l’articulation entre « lieux de mémoire », « lieux de pouvoir » et « lieux des évènements ».

Toutes ces questions eurent une importance cruciale à un moment où l’Allemagne devait se réunifier et où se posait donc clairement la nécessité d’assumer son passé aux yeux de tous : aussi n’est-il pas étonnant qu’elles aient affecté la réalisation du monument. A titre d’incidents exemplaires, on peut citer, d’une part la tenue non pas d’un mais de deux concours, d’autre part l’immixtion des élus dans les décisions des membres du jury (puisque parmi les quatre candidats retenus à l’issue du second concours, seul le projet de Peter Eisenman et Richard Serra se trouve retenu et voté au Bundestag en 1999), et enfin les pressions exercées sur Peter Eisenman et Richard Serra dès 1998 (notamment par Michael Naumann, alors ministre délégué de la culture) pour qu’ils revoient leur projet dans un sens plus muséal et didactique. Ces tractations vont d’ailleurs provoquer la démission de Richard Serra qui juge le débat « indigne » [5].

En 2005 cependant, le mémorial, construit selon les plans plusieurs fois revus d’Eisenman, a été ouvert au public, et c’est de celui-ci que nous voudrions ici proposer une lecture, fondée, notamment, sur l’expérience de sa visite. Il se compose de deux lieux : en surface un « champ de stèles » construit sur les plans d’Eisenman, et en sous-sol un « lieu de l’information  », imposé à Eisenman et construit par Dagmar von Wilcken. Certes, ces deux lieux peuvent se comprendre dans leur interaction. Nous verrons cependant qu’ils déclinent deux problématiques presque hétérogènes de l’oubli. Le champ de stèles eisenmannien développe un jeu de la mémoire et de l’oubli qui implique la subjectivité du visiteur et tire son efficacité de l’absence de toute référence explicite à la Shoah. Au contraire, le lieu de l’information affiche la nécessité de recueillir tout ce qui permet de documenter la Shoah comme fait historique : c’est alors la part informative et probante des documents qui est accentuée et non la façon dont ils peuvent entrer en résonance avec la mémoire individuelle du visiteur. L’oubli est alors pensé comme un risque à long terme ou un allié du déni contre lequel l’accumulation de documents et leur exposition permettrait de lutter. Reprenant ensuite à notre compte l’une des grandes questions du débat autour du mémorial, nous nous interrogerons sur la lecture de l’histoire nazie induite par un monument central ; nous présenterons alors une proposition d’architecture mémorielle dénuée de centre, et qui aurait peut-être davantage mis en évidence l’existence de facto de lieux de mémoire dans la ville, c’est à dire de lieux capables non pas de rappeler, au sens injonctif, que l’holocauste eut lieu à l’échelle européenne mais d’en faire, effectivement, remonter le souvenir circonstancié dans le temps apparemment oublieux et lisse des occupations quotidiennes.

 Le champ de stèles de Peter Eisenman : un mémorial qui risque de faire oublier sa fonction

Qui passe à Berlin près de la Brandenburger Tor, à l’ancienne limite entre le Berlin Ouest et le Berlin est, et cherche à gagner la toute récente Potsdamer Platz, longe à un moment une longue esplanade, ondulée, plantée de pierres rectangulaires, plus ou moins hautes, et souvent légèrement plantées de biais. C’est un champ, une marée ou une forêt, mais de pierres grises, et le passant peut en être déjà certain, cela correspond sans doute à une architecture funéraire qui commémore des morts en masse. Comment ne pas songer à la seconde guerre mondiale ? De fait, selon un panneau, il s’agit du « monument aux juifs assassinés  », réalisé sur les plans l’architecte Peter Eisenman. Le champ de stèles comporte 2711 pierres disposées en lignes parallèles et occupe au cœur de Berlin, dans ce qui entre l’est et l’ouest était un no man’s land, un terrain de 19000 m2. Cependant, le panneau discret, ne donne guère d’informations sur la symbolique du lieu. Le passant devient ainsi le sujet d’une lecture autonome et associative de ce qu’il voit et se trouve invité à mener cette lecture en participant à l’architecture. Difficile en effet de résister à l’effet de perspective qu’offre chaque chemin entre les pierres, car l’esplanade est incurvée, et le sol en pente, ainsi que l’irrégularité des pierres, incitent au mouvement. Mais qui entre là dedans s’enfonce vers une fragilité, les pierres, où l’on peut d’abord s’asseoir deviennent plus grandes vers le centre, plus hautes que taille humaine, l’ombre plus dense, le corps plus petit, comme perdu dans un labyrinthe.

Une telle architecture suscite une levée des souvenirs, mais lesquels ? Le panneau, au bord du champ, est trop discret et général pour imposer de façon uniforme la référence à la Shoah, qui se mêle très vite à d’autres réminiscences et la forme du lieu, dépourvue de signification préétablie a ainsi le champ libre pour produire chez chacun des significations variables. Cependant, il est une réminiscence au moins que les visiteurs sont amenés à revivre ensemble, parce qu’elle implique, dans ce champ de stèles, le rapport au corps des autres visiteurs. Certains en effet longent les pierres et les frôlent du doigt, comme on laisse traîner une main dans l’eau ou comme l’on caresse des épis de blé, et semblent chercher une façon de s’approprier l’énergie du lieu, d’autres les bras croisés ou les mains dans le dos, ont d’emblée le pas lent et pensif que l’on a dans les cimetières, d’autres encore s’amusent à tourner autour des pierres ; mais tous reconnaissent le jeu de cache-cache mis en place par la succession des stèles. Certains le saluent alors ou le réprouvent d’un coup d’œil lorsqu’ils voient des amis disparaître et réapparaître entre les pierres, d’autres se mettent délibérément, quelques minutes, à jouer à se perdre et à se retrouver, et d’autre encore transforment le terrain de cache-cache en terrain de chasse, où il s’agit non pas de tirer sur l’ami soudain aperçu, mais de le prendre en photo.

Ainsi est-ce un lieu où le visiteur, bon gré mal gré, à des degrés divers, et avec des tonalités affectives diverses, retrouve le jeu qui, dans l’enfance, apprend à perdre l’autre, à le laisser partir et à éprouver sa propre disparition. Cela, dans un monument commémoratif, fait que se souvenir et s’éprouver comme susceptible de disparaître sont soudain proches. Dès lors, la mémoire de la Shoah elle-même se construit dans une dialectique de la perte et du retour : la référence historique risque à tout moment d’être éclipsée par l’attrait pour sa propre disparition, et l’expérience de sa disparition momentanée et fictive, quand le regard de l’autre n’est plus là, mène à éprouver la présence soudain massive des stèles et ramène en masse le souvenir des morts réelles, démesurées et auxquelles on ne peut s’identifier. La référence historique risque ainsi d’être oubliée, mais le jeu même qui l’occulte en rappelle le souvenir. Le souvenir n’est pas ici le maintien d’une continuité, c’est un retournement d’ombres. La réalisation de Peter Eisenman, parce qu’elle met en jeu l’oubli comme relâchement d’un savoir extérieur sur la réalité historique, comme relâchement d’un devoir, fait également de l’oubli le lieu d’où le souvenir peut revenir, avec la force de l’évènement.

Cependant, on voit bien ce qu’un tel dispositif architectural peut susciter comme critiques. On a critiqué en effet le manque d’efficacité de la forme, qui ne rendrait pas d’emblée lisible le rapport avec la Shoah. On a critiqué également l’usage ludique et divertissant qui peut être fait de ce lieu. Des plaques au sol, en marge du champ de stèles, précisent qu’il est interdit d’y courir, d’y jouer de la musique, d’y faire du skate-board ou de sauter de pierre en pierre. Et en effet, ce sont les risques encourus par ce type de monument qui propose un dispositif de mémoire, bien plus qu’il ne l’impose et qui ne permet pas, par lui-même, d’interdire son propre détournement : parce qu’elle dépend tellement du respect du visiteur, la référence à la Shoah peut facilement y être l’objet d’un déni.

 Le sous-sol : lieu de l’information ou conjuration de l’oubli

Il semble cependant que la seconde partie du monument, son sous-sol, réponde à ce type de critiques. Du moins est-ce sont but, car le « lieu de l’information » n’était initialement pas prévu par Eisenman, et lui a été imposé comme une sorte de correctif. De fait, nous verrons qu’il met en œuvre une représentation très différente de l’oubli, manifestement destinée à rendre impensable tout déni de la Shoah.

Dans ce sous-sol, appelé « lieu de l’information » et conçu par von Wilcken, l’attention du visiteur est recadrée sur ce qui est commémoré, la Shoah comme fait historique d’envergure européenne. Un couloir dont les murs retracent l’historique des persécutions à l’égard des Juifs et des Tziganes, mène à quatre salles : la salle des dimensions, la salle des familles où sont présentés le destin qu’une quinzaine de familles juives d’origines différentes, la salle des noms où sont lues en continu de courtes biographies de Juifs assassinés pendant la guerre, et la salle des lieux où sont répertoriés, en Europe, les différents lieux de persécution et d’extermination. A la fin du parcours, se trouve un portail qui donne des informations sur les différents mémoriaux aux juifs. De même que ce sous-sol répond au flou référentiel du champ de stèle par la précision historique des faits énoncés, de même la dimension de jeu et ses dérives possibles sont tout à fait exclues. Les quatre chambres, sobres, sont toutes carrées et de taille égale, et forment donc elles-mêmes un carré, les murs sont gris, les lumières basses. Dans la salle des familles, où des bribes de lettres, sauvées des camps, des ghettos ou des trains, ont été dactylographiées et apparaissent sur le sol comme des inscriptions tombales mais grâce à des plaques lumineuses, le corps est attentif à lire sans jamais toucher du pied la plaque. Les visiteurs parlent peu et plutôt à voix basse, certains étouffent des pleurs.

Parallèlement à cette valorisation de l’information sobre mais efficace, car les documents donnés à lire, peu nombreux, ont été sélectionnés pour leur valeur exemplaire, (et le choix a porté sur des traces écrites qui suscitent l’intellect et priment sur la sensation), on peut lire ici une pensée de l’oubli et de la mémoire assez différente de celle du champ de stèles.

Il semble en effet qu’ici la mémoire soit associée à la centralisation et à la conservation des traces, (comprises ici comme documents, témoignages ou preuves) que le nazisme a cherché à détruire, et que l’oubli soit donc, quant à lui, associé à la disparition des traces. Un témoignage de la salle des familles, repris sur le mur, évoque la précipitation des nazis à effacer les traces de leurs crimes ; de même, le panneau de la salle des noms, où sont lues de courtes biographies de Juifs assassinés, évoque le grand nombre de vies oubliées dont on cherche encore les traces, et la nécessité de ce travail pour ne pas laisser la place à la destruction nazie. Or une telle insistance à faire a priori parler la trace dans le sens de la preuve et de la dénonciation des crimes nazis, une telle insistance également à penser la présentation des documents sous le terme objectif « d’information » (puisque le sous -sol se nomme le « lieu de l’information » alors que Peter Eisenman avait proposé « lieu de la mémoire », ce qui impliquait davantage de subjectivité), bref une telle insistance à faire primer le document sur la mémoire ne peut manquer de retenir l’attention. De même on peut s’interroger sur cet enfouissement de l’information, qu’il faut aller chercher dans la terre.

Une première interprétation s’impose. Ce lieu de l’information aurait, comme le souhaitait M.Naumann, une visée didactique à long terme : il s’adresserait à des générations futures dont on suppose qu’elles seraient sans mémoire de la Shoah et pour lesquelles l’existence de l’Holocauste, de son horreur, se poserait donc en termes de véracité. On comprend donc l’accent mis sur l’exactitude des chiffres et le recours aux documents exemplaires. Mais on peut aussi être tenté de souligner, parallèlement, une thématique infernale. C’est du moins ce à quoi se livre K.E Till dans The New Berlin. Memory, politics, place en rappelant qu’à l’endroit même où se trouve le mémorial aux Juifs d’Europe, se trouvait le bunker enterré d’Hitler et d’autres hauts-lieux du pouvoir nazi [6]. Le mémorial aux Juifs d’Europe, hanté thématiquement et géographiquement par la présence d’Hitler prendrait alors une fonction conjuratoire. Et c’est peut-être cette dimension conjuratoire du mémorial, installé sur ce qu’on peut fantasmatiquement se représenter comme le centre d’émanation du nazisme, qui permet de comprendre que le recensement des documents comme témoignages de l’horreur nazie s’ouvre à l’infini et que l’oubli soit toujours perçu comme une lacune à combler mais incomblable ou une tache à laver mais ineffaçable. Le nazisme serait alors l’objet d’une dénonciation documentée plus que d’une remémoration et ce défaut de remémoration se reporterait sur la quête toujours reconduite de nouveaux documents.

 Du monument au contre-monument : décentrer la mémoire

Il y a donc à notre sens une hétérogénéité entre les deux lieux dont se compose le mémorial pour les Juifs d’Europe, hétérogénéité qui s’explique en grande partie par les tractations dont ce monument a fait l’objet. De fait, la réalisation d’Eisenman peut s’inscrire dans la veine des contre-monuments [7] qui voient le jour après la seconde guère mondiale et prennent acte du fait qu’ils ne peuvent « représenter » la Shoah ni s’adresser à une collectivité qui noierait l’individu dans sa masse : dans son parti pris de ne rien documenter, de ne pas représenter l’irreprésentable, mais de souligner le manque laissé par la Shoah, elle revendique très clairement la prise en compte de la responsabilité des spectateurs et la sollicitation de sa mémoire. Au contraire le « lieu de l’information » mise sur la centralisation de documents, et ne laisse guère de place à la remontée aléatoire des souvenirs, dont il suppose qu’ils peuvent manquer. Par ailleurs, ce lieu de l’information affiche une vocation de centre (il devait initialement s’appeler « centre de l’information ») qui nous mène à réfléchir en amont sur les présupposés historiographiques d’un monument central, sis sur les anciens terrains du pouvoir nazi. On peut supposer en effet que l’histoire du lieu (centre officiel du pouvoir nazi puis centre de commémoration de la Shoa effectuée par les nazis) se comprend en référence à l’un des débats historiographiques qui anima l’Allemagne des années 80. Ce débat opposait « intentionalistes » et « fonctionalistes » [8]. Pour le dire de façon rudimentaire, les intentionalistes proposent une interprétation du nazisme centrée sur la personnalité et les discours d’Hitler : la Shoah, particulièrement, telle qu’elle fut réalisée, leur apparaît comme l’exécution d’un programme mis au point dans « Mein Kampf » et qui constitue l’essence même du nazisme : elle serait donc plus intimement liée au nazisme que ne le sont les autres persécutions. Dans sa version extrême, l’intentionalisme proposerait une structure d’intelligibilité qui serait « celle, fermée sur elle-même, du mythe » [9]. Au contraire, les fonctionnalistes insistent sur le caractère imprévisible des évènements, ce qui les mène à élargir le champ des acteurs, mais parfois aussi, dans le cas extrême du « fonctionnalisme pur  », à ne pas suffisamment prendre en compte la question d’une « idéologie meurtrière » [10], et finalement à frôler le déni. Or, établir un centre commémoratif de la Shoah sur les lieux de l’ancien pouvoir nazi paraît ainsi relever d’une interprétation intentionaliste, et de fait il n’est pas anodin de relever que E.Jäckel, fervent défenseur du projet, fut aussi, tout comme Lea Rosh, un fervent défenseur de la thèse intentionaliste.

Mais une question dès lors se pose : qu’aurait été un mémorial à l’Holocauste qui, à Berlin, n’aurait pas joué la carte de la centralisation ? Or, on ne peut manquer de souligner que des mémoriaux dénués de centre unique, et inscrits dans la veine des contre-monument, mais de façon plus radicale que le champ de stèles d’Eisenman, existent déjà dans Berlin [11] et qu’une proposition en ce sens, précisément, avait été faite pour le « mémorial des Juifs d’Europe ». Il s’agit de la proposition émise par Renate Stih et Frieder Schnock. Ce contre-monument, qui emportait la faveur des Berlinois [12], prenait acte de ce que de facto et pour un visiteur d’aujourd’hui, la ville et ses alentours sont pleins de signaux qui réveillent les souvenirs, à commencer par les toponymes que l’on voit affichés sur des indicateurs de rue, de gares de métro ou de gares régionales : Wannsee, Buchenwald, Ravensbrück, pour ne citer que quelques-uns des plus connus. La plupart de ces lieux font déjà l’objet d’une formalisation commémorative. Cependant certains sont très mal indiqués et surtout, ce qui n’est pas pensé, du moins sur le plan de l’architecture commémorative, c’est le système qu’ils constituent et leur relation avec la ville actuelle. Intitulé Bus Stop ! le projet des deux artistes aurait constitué à établir dans le terrain dévolu au mémorial un terminal de bus : ceux-ci auraient sillonné la ville en direction des lieux où, d’une manière ou d’une autre, les persécutions nazies eurent effectivement lieu. On aurait ainsi vu la ville parcourue par des bus qui auraient clairement affiché la destination, par exemple, de Ravensbrück. Dans ces bus, des prospectus mis à la disposition des passagers auraient donné des informations sur les lieux en question [13]. Pour Renate Stih et Frieder Schnock, ce type de mémorial itinérant aurait permis de « mettre en évidence le fait que dans chaque maison il s’est passé quelque chose » [14], soit de lier de façon conséquente l’histoire locale et l’histoire internationale. On comprend aussi, dès lors, que ce type de mémorial induit une lecture de l’histoire plus fonctionnaliste qu’intentionnaliste : il met en évidence l’implication dans l’histoire d’une pluralité de lieux et d’une pluralité d’acteurs, permet d’évoquer en même temps que le génocide juif, le génocide tsigane et les massacres des homosexuels et des malades, et s’intéresse à ce qui, dans une lecture intentionnaliste, relèverait de la circonstance secondaire.

Mais indépendamment de cette discussion sur la façon de comprendre l’histoire, ici, l’accent aurait été mis sur la mobilité du souvenir qui surgit puis disparaît, son caractère de relance. D’une certaine manière, le mémorial Bus Stop ! aurait sans doute eu un effet assez proche du champ de stèles eisenmanien en mettant le visiteur-passager dans la situation de faire un aller-retour constant entre le passé et le présent : entre la possibilité actuelle d’aller à Ravensbrück sans risquer une confrontation autre qu’imaginaire avec la mort et les bien réels « trains de la mort », par exemple. Sans doute aurait-il pu, dès lors, développer des jeux de la mémoire et de l’oubli proches de ceux induits par Eisenman [15]. Cependant, contrairement à l’œuvre d’Eisenman, ce mémorial n’aurait pas joué sur l’absence de référence explicite : au contraire, les documents proposés le temps du voyage n’auraient fait qu’accroître le sentiment de gouffre et de proximité entre passé et présent. Dès lors, contrairement au lieu de l’information, on peut supposer que cette installation n’aurait pas dissocié entre « information » et « mémoire », ni pensé l’oubli comme effacement des traces. Au contraire, en permettant au passant de voir Berlin autrement, elle aurait montré comment la constitution ou l’acceptation d’une nouvelle mémoire (celle de la Shoah, chez qui n’en aurait aucune ou ne voudrait pas le reconnaître) passe par le décentrement d’une autre mémoire, ici mémoire quotidienne des lieux familiers et se construit par des aller-retours qui la mettent en relation avec bien d’autres mémoires. Ainsi cette installation aurait-elle mis en évidence le fait qu’une pédagogie de la mémoire ne peut se passer d’une pédagogie de l’oubli qui apprend à lâcher prise et à reconstruire, différemment, soit qui invite à lire la polysémie des lieux et à reconnaître l’existence manifeste des traces. Mais cet oubli là, bien sûr, et le contraire de l’amnésie.

 Conclusion

En présentant le « Mémorial pour les Juifs d’Europe » de Berlin, nous avons en fait été amenés à croiser, autour de la question de l’oubli, enjeux mémoriels et enjeux historiographiques. Le champ de stèles d’Eisenman a, nous croyons l’avoir montré, une grande force mémorielle, mais ce n’est qu’en risquant de faire oublier sa fonction qu’il permet à la mémoire du visiteur de se déployer, de se mettre à parler. C’est alors à la mémoire individuelle du visiteur d’écrire un peu l’histoire. Au contraire, le lieu de l’information documente la Shoah comme fait historique mais ne s’intéresse guère à sa remémoration soit à une articulation entre passé et présent. L’écriture de l’histoire passe alors par la garantie extérieure de la preuve, la collecte des documents, et elle se fait contre les risques d’une amnésie à venir. De plus nous avons tenté de montrer que la création même d’un centre commémoratif, installé au cœur des lieux de pouvoir actuels et des lieux de pouvoir anciens, éminemment visible, donc, mais coupé des autres lieux de vie de la ville, relevait, en partie du moins, d’une lecture intentionaliste de l’histoire. Il nous a semblé pertinent, du moins sur le plan mémoriel, de questionner ce parti pris en signalant l’existence de contre-monuments et de propositions de mémorial davantage capables d’expliciter la mémoire nazie dont différents lieux de la ville sont porteurs, et davantage capables de déployer la présence effective du passé dans le présent. Dans cette dernière version, l’oubli, comme dessaisissement, nous paraît constitutif d’un art de la mémoire qui consiste à se laisser décentrer et émouvoir par les remous du temps.

 Bibliographie

● Cullen Michael, Das Holocaust-Mahnmal. Dokumentation einer Debatte, Zürich/Münich, Pendo 1999

● Grynberg Anne, « Un mémorial de la Shoah au cœur de la capitale fédérale » in Les Cahiers du judaïsme, 2005

● Robin Régine, Berlin chantiers, Paris, Stock, 2001

● Robin Régine, La mémoire saturée, Paris, Stock 2003

● Rosh Lea. « Die Juden,das sind doch die anderen » in Der Streit um ein deutsches Denkmal, Berlin, 1999

● Till Kathreen, The New Berlin, Politics, Memory, Place, Minessota Press, 2005

● Vidal-Naquet Pierre, Les assassins de la mémoire, Paris, La Découverte, Poche, 2005 (Maspero 1981)

● Young James, The Texture of Memory. Memorial, Holocaust, Meaning, New Haven, Yale University Press, 1993

● Young James, « Gegen das Denkmal, für die Errinerung » in Der Wettbewerb für das Denkmal für die ermordeten Juden Europas : Eine Streitschrift ed Neue Gesellschaft für bildende Kunst, Berlin, 1995

Notes

[1] Rosh Lea, « Die Juden, das sind doch die anderen  », Der Streit um ein deutsches Denkmal, Berlin:Philo, 1999, p15-19

[2] Youg James„Gegen das Denkmal, für die Errinerung“ in Der Wettbewerb für das Denkmal für die ermordeten Juden Europas : Eine Streitschrift ed Neue Gesellschaft für bildende Kunst, Berlin,1995, 174-178

Il faut cependant noter que les positions de J.Young ont évolué à ce sujet. En 1997, il acceptera d’être membre du second jury et en 2002 il se demande si ce débat n’était pas un substitut à une véritable prise de position. (The public historian, 4, automne 2002 pp 65-80).

[3] Pour un historique de ces débats on peut consulter Cullen Mickael, Das Holocaust-Mahnmal. Dokumentation einer Debatte, Zürich/Münich, Pendo 1999

[4] « La mémoire saturée » Paris, Stock 2003

[5] Cité par Grynberg Anne, « Un mémorial de la Shoah au cœur de la capitale fédérale » in Les Cahiers du judaïsme, 2005, p132

[6] p176. Elle n’analyse pas alors le « lieu de l’information » tel qu’il est visible aujourd’hui, puisque son livre lui est antérieur, mais la façon dont était présentée l’idée d’établir un centre commémoratif en sous sol et à cet endroit précis.

[7] L’expression « Gegen-Denkmal » a été créée par Jochen et Esther Gerz pour présenter le « Monument contre le fascisme » qu’ils conçurent pour la ville de Hambourg en 1986. Pour plus de précisions sur les « contre-monuments » voir Young James « The texture of memory . Holocaust, Memorial and Meaning », New Haven, Yale University Press, p27-48.

[8] Parmi les grands noms du courant fonctionnaliste on peut citer M.Stürmer, H. Nolte,et A.Hillgruber et parmi les intentionnalistes, il faut citer J.Habermas, E.Jäckel, H.Mommsen.

[9] Vidal-Naquet Pierre « Les assassins de la mémoire », Paris, La Découverte, 2005, p141 (1981)

[10] idem

[11] On peut citer par exemple les « Stolpersteine » (« pierres sur lesquelles on bute »). Ce sont de petits pavés insérés dans la chaussée ou les trottoirs, à différents endroits de la capitale, et qui portent le nom et la date de naissance d’un ancien habitant juif. Cf Grynberg Anne op cité p129.

Pour une description d’autres contre-monuments berlinois voir également Robin Régine Berlin chantiers Paris Stock 2001, pp366-376

[12] Till Kathreen.E NB p 180.

[13] Pour une description plus détaillée de ce projet, voir Till K.E NB, p 180-186

[14] Cité par.Till K.E NB p 186

[15] De fait, Anne Gynsberg rappelle que certains lui reprochaient de « banaliser la Shoah », art cité, p125

Articles connexes :



-L’oubli en train de se faire, par Piette Albert

-L’oubli de René Demeurisse, artiste de la génération perdue, par Maingon Claire

-Des ouvriers sans héritage, par Ferrette Jean

Pour citer l'article


Paulian Claire, « La question de l’oubli dans le « Mémorial pour les Juifs d’Europe » de Berlin », dans revue ¿ Interrogations ?, N°3. L’oubli, décembre 2006 [en ligne], http://www.revue-interrogations.org/La-question-de-l-oubli-dans-le (Consulté le 10 décembre 2016).



ISSN électronique : 1778-3747

| Se connecter | Plan du site | Suivre la vie du site |

Articles au hasard

Dernières brèves



Designed by Unisite-Creation