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Comité de rédaction

Préface du numéro 27. Du pragmatisme en sciences humaines et sociales. Bilan et perspectives

 




Numéro coordonné par Mireille Diestchy et Julien Péquignot

L’élaboration de ce numéro est partie d’un constat, celui de la multiplicité et de la diversité des recours contemporains au pragmatisme. Nous avions relevé dansl’appelà contributionsquelques illustrations qui, nullement exhaustives, donnaient toutefois à voir la riche actualité de ce courant de la philosophie américaine [1]apparu à la fin du XIXe siècle. Ainsi, des communautés de chercheurs et chercheuses se forment, des rencontres scientifiques sont organisées, des numéros de revues et des ouvrages paraissent, autant de lectures contemporaines du pragmatisme dont les fondateurs sont aujourd’hui réédités et introduits [2].

Mais si le recours aux notions de pragmatismeet de pragmatiquedans les sciences humaines est croissant, il n’en demeure pas moins que les postures théoriques et méthodologiques qui leur sont associées sont diverses et parfois même contradictoires. Ce flou accompagne ce courant philosophique depuis sa fondation. Voici qui ne peut que nous rappeler à quel point les traditions disciplinaires sont loin d’avoir la cohérence et l’évidence que l’on se plairait parfois à leur prêter.

Ainsi, Charles Sanders Peirce commence à user du terme « pragmatism  » autour des années 1870 dans le cadre du « Club métaphysique » de Cambridge. Deux textes parus en novembre 1877 et janvier 1878 dansLa revuephilosophique de la France et de l’étrangerposent les bases de ce courant philosophique : « Comment se fixe la croyance » (Peirce, 1878) et « Comment rendre nos idées claires » (Peirce, 1879). Son successeur William James popularisera le terme notamment au travers de l’ouvragePragmatism : A New Name for Some Old Ways of Thinking,publié en 1907.Deux autres figures de la philosophie américaine s’inscriront dans ce courant : John Dewey, élève de Peirce et influencé par James, et George Herbert Mead, collègue de Dewey à l’École de Chicago (Cefaï et Quéré, 2006). Ces quatre penseurs classiques ont initié des conceptions divergentes du pragmatisme.

Il n’y a pasunpragmatisme, souligne Jean-Pierre Cometti, mais « un spectre large » (Cometti, 2010 : 14), un mouvement non homogène de penseurs aux visées différentes. Entre les deux premiers fondateurs déjà : Peirce renomme sa démarche «  pragmaticisme  » pour ne pas être affilié au pragmatisme de James (Ogien, 2014 : 565). Pour autant, « un style de pensée singulier » (ibid  : 566), un « ensemble de propositions philosophiques » (Pudal, 2008 : 29) cimenteraient ces diverses interprétations du pragmatisme américain : entre autres, la notion centrale d’« enquête  » (inquiry) qui implique une méthode plus qu’une théorie, le rejet de nombreux dualismes tenaces, l’attention à l’indétermination de l’action et aux situations.

Face à ce constat, ce numéro n’avait pas pour ambition d’inviter les auteurs au relevé des diverses mobilisations contemporaines du pragmatisme dans les sciences humaines françaises, encore moins à l’international. Il se serait alors nécessairement heurté à une impossible représentativité. Il s’agissait plutôtd’inviter les chercheurs et chercheuses, qui revendiquent une telle approche dans leurs travaux,à un moment de retour d’expérience et de questionnement : de quoi parlent-ils quand ils usent des les ? termes de «  pragmatisme  » et/ou de «  pragmatique  » ; pourquoi, où et comment s’en servent-ils ; à quoi, à qui, pour qui cela peut-il servir ; quelles sont leurs méthodes et leurs postures ? En d’autres termes, proposer un espace dans lequel ils pourraient retracer les usages qu’ils font de ces auteurs et de ces notions, également présenter les lectures et méthodes qu’ils mobilisent en référence à ce courant philosophique aux faces multiples.

Un autre objectif de ce numéro était d’ouvrir des perspectives théoriques et méthodologiques et cela notamment en faisant état de la pluralité des mobilisations disciplinaires. Si cet objectif n’est peut-être pas complètement rempli, en revanche les articles sélectionnés montrent des nœuds dont il serait pertinent de chercher à savoir s’ils sont représentatifs des enjeux actuels du pragmatisme en sciences humaines et sociales. Nœuds disciplinaires : la philosophie, les sciences cognitives, les études cinématographiques, la communication, la sociologie semblent pouvoir tirer profit d’une réflexion autour du ou avec le pragmatisme. Nœuds de champs d’application : les processus cognitifs et sémiotiques, les objets symboliques (ici cinéma, audiovisuel, littérature). Nœuds théorico-méthodologiques enfin : la majorité des contributions cherche à rassembler, complémentariser, mutuellement éclairer des modèles théoriques et des épistémès, que cela soit l’approche pragma- avecd’autres ou des ensembles théoriques entre eux grâce à la pensée pragmatique. De là découle une permanence dans les six articles de notre dossier thématique : la démarche didactique. L’ancrage théorique, l’exposition méticuleuse et le cadrage des notions,la mise en perspective à la fois de l’approche pragmatique, des autres théories mobilisées, mais aussi de leurs points d’accroche, de friction, d’heuristicité commune.

Les textes de ce dossier thématique sont organisés selon deux grands types de démarches, qui ne s’excluent pas l’une l’autre. D’une part les propos qui se situent à un niveau théorique, concernant tel aspect du pragmatisme ou ce dernier en général, d’autre part les analyses qui mobilisent la confrontation aux objets, au terrain, montrant par-là la redoutable efficacité des pragmatismes, dans toute leur diversité mais aussi cohérence heuristique.

Dominique Chateau(« Rencontre de l’idéalisme et du pragmatisme ») prend la mesure des différends mais surtout des affinités entre deux compagnons deroute intellectuels : Peirce et Hegel. Avec un constant souci didactique, l’auteur procède par comparaison et résolution de problèmes. On sait les vertes critiques proférées par Peirce à l’égard d’Hegel, qu’à cela ne tienne ! Les deux philosophes ont plusen commun qu’ils n’auraient bien voulu l’admettre : la pensée triadique d’abord, la démarche systémique ensuite, par exemple concernant le principe et la qualité des catégories fondamentales mobilisées, mais aussi la primauté de la pensée (tiercéité ?) comme saisissement de la réalité. Si l’auteur doit trancher en faveur de l’exigence scientifique de vérifiabilité et de nécessaire cumulation collective de Peirce, force est d’admettre que les fondements philosophiques de Peirce ne sont pas si éloignés de ceux d’Hegel, ne serait-ce quevialeur dette commune envers Kant.

Agnès Lontrade(« Critique et esthétique et critique sociale dans la philosophie de John Dewey ») propose avec force de (re)mobiliser Dewey, notamment son esthétique, pour (re)penser le capitalisme actuel, dans sa dimension socio-politique. Qualifié, par ses penseu·ses·rs contemporain·e·s, de capitalisme artistique, le présent des sociétés industrialisées gagnerait à être regardé avec une vision non-dualiste. Éradiquer la dichotomie entre vie et art, critique esthétique et critique sociale, permettrait de former un regard véritablement critique, au prisme des conceptions deweyennes de l’éducation, du travail et de la démocratie. Avec une démarche elle aussi très pédagogue, l’auteure démontre non seulement l’actualité, mais l’urgence de la pensée de Dewey, une fois ses limites contextuelles identifiées, pour une appréhension esthétique globale et non complaisante de la société telle qu’elle fonctionne aujourd’hui.

Marta Caravà(« Une rencontre entre la philosophie et la sémiotique de Peirce, l’Énactivisme et l’’Esprit Étendu’. Perspectives sur un débat contemporain ») entreprend de construire des ponts entre deux visions majeures de la cognition. Rapportés, réduits à Peirce, spécialement au travers de la question de la représentation dans les processus cognitifs, l’énactivisme et la théorie de l’extended mindse révèlent avoir des fondements communs. Malgré les incompatibilités apparentes, les non complémentarités originelles de fait, ces deux ensembles théoriques se voient proposer, ici encore dans une constante préoccupation didactique de l’auteure, une alliance féconde permettant de résorber les apories de chacun et d’augmenter d’autant leur assises et efficacités respectives.

Eugeni Ruggero(« La neurofilmologie. Une théorie pragmatique de l’audiovisuel en dialogue avec les sciences neurocognitives ») propose également une réflexion théorique “réconciliatrice” dont l’application se devine immédiatement, constituant ainsi une charnière dans ce dossier. L’auteur plaide pour la fondation et la mise en acte de la neurofilmologie, réunion raisonnée et raisonnable de la sémio-pragmatique de l’audiovisuel des approches neurocognitives. Examinant les points de convergences et oblitérant les fausses incompatibilités et même les ? différences ontologiques entre théories du cinéma et sciences expérimentales, cet article rigoureusement méthodique offre un large panorama des épistémès du cinéma et de l’audiovisuel. Il construit pas à pas les conditions d’une « construction et surveillance d’un espace épistémique commun d’un côté, élaboration de modèles et projets d’analyses autonomes de l’autre », et propose déjà des pistes de travaux expérimentaux afférents.

Chloé Delaporte(« Pour une pragmatique du genre filmique. L’exemple du cinéma de l’exil ») démontre par l’exemple la pertinence de l’approche pragmatique. Partant d’une configuration apparemment indiscutable d’un point de vue immanentiste, à savoir la communauté de genre cinématographique de trois films apparemment “sur l’exil”, qui plus est fortement institués par le paradigme artistique classique (Chaplin, Ophuls, Kazan), l’auteure déconstruit point par point les soubassements d’une vision ontologique de ces objets en mobilisant méthodiquement la sémio-pragmatique odinienne. Prenant à bras le corps la notion de genre, elle en démontre la dimension processuelle et socio-sémiotique, non pas opérateurper se, mais cadre de l’interprétationopérépar les multiples sémiotisations dont chaque film, chaque genre, chaque taxinomie fait l’objet. Là où l’approche immanentiste propose une vérité, la perspective pragmatique tente de reconstruire une expérience, vérifiable.

Enfin,Jean Zaganiaris(« De la sociologie (critique et pragmatique) de la littérature à la posture de l’écrivain (et vice-versa) ») rend compte d’une immersion critique dans le champ littéraire. Proposant de combiner sociologie critique et sociologie pragmatique, l’auteur illustre la pertinence de son ambition par l’examen particulier du champ littéraire marocain, vu de l’intérieur, au travers des résultats d’une observation participante archétypale. La « combinaison des deux postures, à la fois celle du chercheur distancié et de l’écrivain baignant dans les socialisations littéraires » constituent une incarnation sensible de la posture pragmatique. « [C]omplémentaires pour penser les pratiques sociales des auteurs d’un point de vue pragmatique » ces deux positions permettent de rendre compte véritablement des situations vécues des acteursa contrariodes systèmes déductifs, aussi élaborés soient-ils, qui risquent toujours tendanciellement de se confondre avec une domination que l’on pourrait qualifier de socio-théorique. Procédant ainsi, le chercheur se place de fait au cœur de l’action, en prise direct avec l’agir et ses enjeux, ce qui,in fine,n’est autre que la ligne d’horizon de toute approchepragma-…

Outre ce dossier thématique, ce numéro présente également plusieurs articles dans ses rubriques permanentes :

L’article de Guillaume Alberto, en présentant le concept d’action chez les philosophes pragmatistes, contribue sous forme defiche pédagogiqueà la thématique centrale de ce numéro. La rubrique publie également un nouvel article deValentine Prouvez,dans lequel elle complète sa présentation de l’introduction du dualisme entre pulsions de vie et de mort dans la théorie psychanalytique en s’intéressant à la remise en cause par Sigmund Freud de la prévalence du principe de plaisir.

La rubrique Varia accueille trois articles.Julien Vignetpropose une réflexion sur le commerce équitable et les AMAP (associations pour le maintien d’une agriculture paysanne) : alors que ces organisations mettent l’accent sur une consommation alternative et une éthique quant à la rémunération des producteurs, il n’en reste pas moins que, dans un contexte de marchandisation et de globalisation, des enjeux utilitaristes sont présents, venant ainsi questionner ces modes de consommation alternative.

Le texte de Paolo Stuppia, quant à lui, questionne la féminisation de la langue, en s’appuyant sur une enquêtés réalisée sur des tracts distribués lors de manifestations étudiantes. Cet exemple invite l’auteur à discuter les rapports de domination en jeu dans les discours, à travers la question de la féminisation de la langue.

Enfin, l’article de Kaoutar Harchi aborde des questionnements méthodologiques, à partir d’un travail de terrain réalisé au sein d’établissements pénitentiaires. Alors que les difficultés rencontrées par le chercheur sont souvent occultées dans les rendus écrits, l’auteur nous propose ici de mettre au centre de la réflexion l’activité du sociologue (en particulier dans un contexte producteur de souffrance sociale) en ce qu’elle produit aussi des savoirs sur l’objet de la recherche.

La rubrique Notes de Lecture accueille une recension proposée par Virginie Vinel. Elle porte sur le n°9 de la revue Socio, numéro portant sur différentes manière de se représenter le sexe biologique à travers les cultures.

Nous tenons à remercier vivement les experts et expertes qui ont permis à ce numéro de voir le jour :

Antoinette Chauvenet, Jean-Marie Chevalier, Hélène Cléau, Clément Combes, Pierre Cours Salies, Sandrine Dauphin, Jean-Hughes Dechaux, Jean-Michel Denizart, Corentin Durand, Eric Fabri, Francis Farrugia, Barbara Formis, Pascal Fugier, Antoine Gaudin, Matthieu Gateau, Pascal Glemain, Hippolyte Gros, Christian Guinchard, Stéphane Haber, Alain Jaillet, Eleni Mitropoulou, Franc Morandi, Jorge Munoz,Maud Navarre, Roger Odin, Bruno Péquignot, Marc Perrenoud, Marie-Dominique Popelard, Emmanuel Renault, Benjamin Thomas, Jean-Louis Tornatore, Danny Trom, Gérard Wormser.

Bibliographie

Cefaï Daniel et Quéré Louis (2006), « Introduction Naturalité et socialité du self et de l’esprit »,dansL’esprit, le soi et la société, Paris,Presses universitaires de France, pp. 3‑90.

Cometti Jean-Pierre (2010),Qu’est-ce que le pragmatisme ?Paris, Gallimard.

Dewey John (2014),L’expérience et la nature suivie de L’expérience et la méthode philosophique, trad. Michel Guy Gouverneur, Paris, L’Harmattan.

James William (2007),Le pragmatisme. Un nouveau nom pour d’anciennes manières de penser, trad. Nathalie Ferron, Préfaces, notes, chronologie et bibliographie de Stéphane Madelrieux, Paris, Flammarion.

Ogien Albert (2014),« Pragmatismes et sociologies »,Revue française de sociologie, vol. 55, no 3.

Peirce Charles Sanders (1878), « Comment se fixe la croyance »,Revue Philosophique de la France et de l’Étranger, 1 juillet 1878, vol. 6, pp. 553‑569.

Peirce Charles Sanders (1879), « Comment rendre nos idées claires »,Revue Philosophique de la France et de l’Étranger, 1 janvier 1879, vol. 7, pp. 39‑57.

Pudal Romain (2008), « La sociologie française est-elle pragmatist compatible  ? »,Tracés, no 15, pp. 25‑45.

Notes

[1] Pour une présentation de ce courant nous renvoyons notamment à l’ouvrage de Jean-Pierre Cometti (2010).

[2] Notons les traductions ou nouvelles traductions de Peirce, à commencer par la série en cours de publication aux éditions du Cerf sous la direction de Claudine Tiercelin et Pierre Thibaud (4volumes parus sur 10 prévus) ; également : William, 2007 etDewey, 2014.

Pour citer l'article


Comité de rédaction, « Préface du numéro 27. Du pragmatisme en sciences humaines et sociales. Bilan et perspectives », dans revue ¿ Interrogations ?, Numéros [en ligne], http://www.revue-interrogations.org/Preface-du-numero-27-Du (Consulté le 19 septembre 2019).



ISSN électronique : 1778-3747

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