Fagnani Jeanne

Hervé Le Bras, Le pari du FN

 




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Hervé Le Bras, Le pari du FN , Éditions Autrement, coll. Angles & Reliefs, Paris, 2015

Fort de ses récents succès aux élections régionales de décembre 2015 qui confirment son irrésistible progression depuis le milieu des années 1980, le Front National (FN) occupe une place de choix sur la scène médiatique. Dans le contexte de la prochaine élection présidentielle, cet ouvrage, qui vise à analyser pourquoi le FN a réussi à s’imposer dans le paysage politique, est particulièrement bienvenu. En prenant appui sur ses travaux précédents et à l’aide d’une cartographie des suffrages en faveur de ce parti, Hervé Le Bras a entrepris de scruter les causes immédiates et lointaines de ce phénomène, d’en identifier les fondements anthropologiques pour finalement développer son argumentation selon laquelle les électeurs du FN adopteraient une attitude de « parieur ».

Le livre se compose de sept chapitres. Dans le premier, l’accent est mis sur la permanence de la géographie des votes en faveur du FN de 1984 aux élections départementales de 2015. À cette échelle, il apparaît que les « bastions » du FN restent identiques. En revanche, cette stabilité contraste avec la variabilité de la répartition spatiale des suffrages FN au sein de chaque département.

Dans le second chapitre, l’auteur convie le lecteur à un voyage dans le temps pour identifier les éventuels liens de filiation entre le FN et ses « précurseurs » (du Boulangisme à la fin du XIXe siècle aux partis créés par Poujade et de Villiers). Les maigres résultats électoraux de ceux-ci (hormis dans les départements du Sud-Est) de 1956 à 1965 aux élections présidentielles, démontrent que leurs slogans populistes ne firent pas (encore) recette auprès des citoyens. H. Le Bras règle ainsi son sort à la thèse selon laquelle le vote FN se développerait sur des terres depuis longtemps favorables à l’extrême droite ou tentées par le populisme. On découvrira qu’en réalité, les espaces favorables aux thèses du boulangisme, à celles des anti- dreyfusards ou du poujadisme ne correspondent pas à l’implantation future du FN à partir de 1984 aux élections européennes. En effet, il s’agit bien là d’une année charnière qui voit le FN remporter 11 % des suffrages exprimés, et 20 % dans des zones où l’extrême droite n’était pas encore implantée.

Les thèmes de l’immigration et de la sécurité sont l’objet du troisième chapitre. À cette occasion, l’auteur bat en brèche nombre d’idées reçues et souligne la déconnexion au niveau local, de 1984 à 2012, entre immigration, « violence » (mesurée à l’aune du nombre de plaintes pour coups et blessures) et succès électoraux de ce parti. La présence d’ « immigrés » ne semble avoir aucun lien spatial avec les sympathisants du FN. On peut ainsi observer, par exemple, qu’en 1984, les arrondissements de l’Ouest de Paris figuraient en tête du vote alors que les émigrés d’origine maghrébine résidaient principalement dans les quartiers de l’Est de la capitale.

Quelques unes des raisons (la peur du déclassement social, les ressentiments à l’égard des partis politiques traditionnels, le sentiment d’abandon dans certaines zones rurales….) des récents succès électoraux du FN, sont l’objet de consensus dans la plupart des études consacrées à cet électorat. Mais dans le quatrième chapitre intitulé « Le FN saisi par l’anthropologie », l’auteur choisit de mettre l’accent sur les changements radicaux qui ont affecté les sociétés locales depuis les années 1970. Dans de nombreuses régions, les relations de voisinage et la sociabilité locale ont, en effet, subi de profondes mutations. H. Le Bras propose de scruter les motivations des électeurs FN en les replaçant dans le cadre de leur vie quotidienne et de leur proche entourage. En s’appuyant sur les travaux de l’anthropologue Marshall Sahlins, l’auteur estime que le schéma élaboré par celui-ci pour représenter les relations d’un individu avec son entourage proche et lointain peut être transposé en France (un schéma en cercles successifs, allant de la « maisonnée » où les relations de réciprocité sont généralisées au village où celles-ci sont « équilibrées »). À cette occasion, l’auteur reprend la distinction, déjà utilisée dans ses précédents ouvrages, entre « pays ouverts » et « pays d’enclos » (ou de bocage) pour mettre en exergue les différents degrés d’intensité des relations de voisinage et de sociabilité dans ces deux types d’habitat, et en tirer des éléments d’explication de la variabilité locale des votes en faveur du FN.

« L’explosion » de cet électorat à partir de 1984 est le thème du cinquième chapitre. L’auteur se penche ici sur ses causes liées au contexte politique et économique du moment en se basant sur l’observation du vote frontiste à une échelle plus fine pour tenter de mieux identifier les logiques qui ont mené à cette explosion. Il insiste, à cette occasion, sur le renforcement du phénomène de ségrégation résidentielle des catégories sociales dans les espaces urbanisés au cours de cette période, un facteur explicatif de la mobilité géographique du vote FN au sein de chaque département. À cet égard, les centres des villes s’opposent aux zones périurbaines où les habitants se sentent relégués et, de plus, doivent subir de longs trajets domicile-travail, ce qui aggrave les difficultés liées à la gestion de leur vie quotidienne.

Dans le sixième chapitre intitulé « Mutation », l’auteur met en relation les disparités spatiales des effets de la crise économique (le taux de chômage élevé en particulier) et la conquête par le FN de treize nouveaux départements qui, sans exception, font partie des régions les plus en difficulté en la matière. Importance du chômage des jeunes, proportion plus élevée qu’ailleurs de personnes âgées de 25 à 34 ans sans diplôme, taux supérieur à la moyenne nationale de familles monoparentales, pauvreté et inégalités sociales plus accentuées, distinguent ces départements. L’auteur en profite une fois de plus pour mettre en cause certains préjugés concernant l’influence – loin d’être systématique – de la proportion d’immigrés dans la population locale : entre 2002 et 2012, dans chaque département, la progression du vote FN est d’autant plus importante que la commune est plus petite, plus rurale et d’autant plus – ce qui va de pair – que la présence d’immigrés y est faible.

Dans le dernier chapitre, « Le pari », H. Le Bras, en fin observateur de la société française et de ses fractures sociales, se positionne par rapport aux explications les plus fréquentes du vote frontiste et propose d’aller en amont de la chaine explicative : selon lui, « Les électeurs du FN croient à la réussite de ce parti et à sa prise de pouvoir même si elle paraît improbable. Ils se conduisent comme les personnes qui prennent un billet de loterie… Ils ont une chance infime de gagner le gros lot, mais une chance quand même, ce qui est mieux qu’aucune chance de gagner quelque chose d’intéressant » (p. 134). Ceci repose sur deux postulats : le premier, l’électeur estime qu’il n’a plus rien à attendre du système politique actuel, le second que le changement ne peut lui être que favorable. Même si cela reste hypothétique, les leaders du FN se chargeront de le convaincre qu’il n’y aura plus d’immigrés, plus de personnel politique corrompu, plus d’Europe, etc…

Ce riche ouvrage risque parfois de rendre le lecteur perplexe. Dans le chapitre, par exemple, qui traite de « l’explosion », des arguments pourront susciter un certain scepticisme. L’auteur constate en effet que la proportion des suffrages en faveur du FN diminue lorsque l’on s’éloigne du rivage languedocien et de la vallée du Rhône. Tout se passerait donc comme si les zones montagneuses constituaient un obstacle à la diffusion du vote FN alors que dans les plaines et vallées où les voies de communication sont nombreuses, « les opinions et les rumeurs circulent et se répandent du fait de la multiplication des contacts directs entre les personnes ». On peut toutefois penser que le recours aux medias électroniques et aux réseaux sociaux s’est si largement répandu que les idéologues du FN n’ont plus aucun mal à capter l’attention et à séduire de nouveaux électeurs. L’auteur prend d’ailleurs soin de préciser que l’explication par la géographie physique n’est pas suffisante (p. 94) et que les caractéristiques anthropologiques doivent aussi être prises en compte. On pourrait aussi se demander pourquoi l’auteur n’a pas procédé à cette occasion à une analyse multivariée et à une typologie qui auraient pu mieux mettre en évidence l’hétérogénéité des plus de six millions d’électeurs du FN aux élections régionales de décembre 2015.

On peut aussi s’interroger sur l’influence propre de la crise économique, amorcée en 2008, en observant qu’entre les deux élections présidentielles de 2007 et de 2012, la cartographie des suffrages en faveur du FN, au niveau des départements, n’a pas été fondamentalement modifiée. L’importance du chômage des jeunes, l’anxiété des parents au regard du risque de déclassement social de leurs enfants, la hausse des prélèvements obligatoires, le ressentiment à l’égard de la classe dominante et des partis politiques traditionnels, l’affaiblissement des relations de voisinage dans les espaces péri-urbains et dans les campagnes préexistaient pourtant à l’avènement de cette crise. L’auteur insiste d’ailleurs à plusieurs reprises sur l’extraordinaire permanence des zones de force et de faiblesse du FN sur une période de 30 ans : dès les élections européennes de 1984, on percevait la célèbre ligne de démarcation reliant Saint Malo à Genève, et aux élections départementales de 2015, le score en faveur du parti dirigé par Marine Le Pen était toujours aussi élevé dans les départements méditerranéens, la vallée de la Garonne (longtemps un bastion du radical-socialisme) et la vallée du Rhône. La crise économique semble donc avoir eu pour effet essentiel d’augmenter le nombre de suffrages sans modifier fondamentalement sa géographie au niveau des départements.

L’auteur remet aussi en cause nombre d’a priori : par exemple, le succès du FN dans les zones rurales ne peut être systématiquement corrélé à la surreprésentation des ouvriers dans ces espaces : en 2012, 15 % seulement des ouvriers de la région Midi-Pyrénées ont voté pour le FN mais 48 % de ceux de la région Champagne-Ardenne. Mais son raisonnement ne sera pas toujours facile à suivre pour le lecteur peu familier avec certaines références (utilité marginale, logique pascalienne des paris, paradoxe de Saint Pétersbourg, etc…) et d’autres pourront estimer son argumentation en faveur de la thèse du « pari » des électeurs FN trop audacieuse. Elle a toutefois le mérite de sortir des sentiers battus. Et l’auteur reconnaît à plusieurs reprises que plusieurs facettes du phénomène FN nécessiteraient de plus amples investigations, tant le faisceau des facteurs explicatifs des motivations de ses électeurs reste complexe.

Pour finir, l’ouvrage d’H. Le Bras fournit une importante contribution aux débats et controverses sur cet électorat et démontre la nécessité de recourir à une approche multidisciplinaire pour cerner les causes immédiates et lointaines de l’irruption et de l’implantation de ce parti sur la scène politique. Un livre stimulant et utile pour mieux comprendre un acteur de la vie politique devenu incontournable, mais au-delà, pour mieux cerner les malaises et tensions que les mutations économiques et sociales ont engendrés.

Pour citer l'article


Fagnani Jeanne, « Hervé Le Bras, Le pari du FN », dans revue ¿ Interrogations ?, N°23. Des jeux et des mondes [en ligne], http://www.revue-interrogations.org/Herve-Le-Bras-Le-pari-du-FN (Consulté le 23 octobre 2017).



ISSN électronique : 1778-3747

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