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Saint-Martin (de) Claire

Gilles Monceau (dir.), L’analyse institutionnelle des pratiques Une socio-clinique des tourments institutionnels au Brésil et en France

 




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Gilles Monceau (dir.), L’analyse institutionnelle des pratiques Une socio-clinique des tourments institutionnels au Brésil et en France, Paris, L’Harmattan, 2012

L’ouvrage, composé de neuf articles d’auteurs brésiliens et français, propose d’appréhender les processus institutionnels dans leur complexité, à partir d’expérimentations et de connaissances diverses. Toutes les contributions s’inscrivant dans le cadre de l’analyse institutionnelle, s’appuient principalement sur les théories de René Lourau. L’objectif est de montrer la diversité et la dynamique des dispositifs qu’autorise l’analyse institutionnelle, mais aussi la pertinence et l’actualité de ce cadre théorique, dans une période où l’emballement des institutions rend complexe leur analyse. Selon René Lourau, l’institution n’est pas qu’une simple organisation ou établissement. Elle désigne une dynamique où agissent tous les acteurs qui s’y trouvent et où s’articulent des relations de pouvoirs, des enjeux personnels et collectifs, affectifs, des contradictions multiples. L’institution est caractérisée par trois moments : l’institué, l’instituant, l’institutionnalisation. « L’institution n’est pas ’au-dessus’ des pratiques, mais ’à l’intérieur’  » [1].

Après une réflexion contradictoire sur les dispositifs méthodologiques et le cadre théorique de cette recherche d’intervention, dans le cadre de trois articles français, l’ouvrage décrit plusieurs expérimentations de formation de futurs professionnels, psychologues et médecins dans deux contributions brésiliennes, d’infirmières et de formation continue dans un article français. La dernière partie rapporte des interventions de professionnels et/ou de militants, deux au Brésil et une en France. Les articles brésiliens s’inscrivent tous dans une évolution historique particulière, du fait de la spécificité brésilienne du système de santé publique [2] et des importantes modifications liées aux changements politiques du pays et aux caractéristiques locales des fonctionnements du S.U.S. L’interprétation louraldienne amène les chercheurs brésiliens à considérer toute pratique comme une forme d’intervention. Si la diversité des champs d’intervention et des pratiques présentés initie le lecteur français à ce système et ses contradictions, l’abus d’acronymes rend parfois la lecture heurtée (par exemple dans l’article de S. L’Abbate).

L’analyse institutionnelle telle que conçue par René Lourau repose sur le postulat théorique de l’indissociabilité de l’individu et de l’institution, et sur l’affirmation méthodologique de l’utilisation du collectif pour penser l’institution. Elle est centrée sur les pratiques professionnelles et vise à la transformation de l’intérieur de l’institution, par l’utilisation de concepts exposés dans les différents articles : commande/demande, les différentes implications, analyseur, transversalité, restitution. La diversité des approches et des expérimentations permet une synthèse complexe mais claire de ces concepts. L’article de L. Gavarini est particulièrement intéressant à cet égard. Elle expose les raisons qui l’ont amenée à se distancier de l’analyse institutionnelle, pour privilégier une démarche psychanalytique dans l’accompagnement des analyses de pratiques. Elle critique notamment l’impasse de Lourau sur « l’activité sociale, subjective et psychique, propre aux sujets dans les institutions  » (p. 42). L’analyse institutionnelle questionne la parole collective et prétend à l’exhaustivité des liens entre individus et institutions, par l’analyse des implications. L’orientation psychanalytique s’intéresse à la parole individuée et subjectivée et aux rapports conscients et inconscients du Sujet à l’institution. Si cet article critique affine la synthèse des concepts présentés tout au long de l’ouvrage, il est cependant dommage que les sources des textes de Lourau n’y soient pas citées.

Le principal concept déployé dans l’ouvrage est celui de l’implication, « c’est-à-dire des relations (libidinales, organisationnelles et idéologiques) qui s’établissent entre les sujets et les institutions. » (G. Monceau, p.7). Les auteurs brésiliens le déclinent de façon uniforme, respectueuse de la définition de Lourau, selon laquelle « L’implication se réfère à l’ensemble des conditions d’une recherche, d’une relation, d’un établissement, du contexte dans lequel nous opérons une opération (Lourau, 1993, p. 16). » [3]. « L’analyse de l’implication est un processus qui se localise entre la répétition de relations sociales et de normes instituées et la possibilité instituante de modifier, de créer une autre forme sociale, processus qui caractérise celui d’institutionnalisation.  » (R. Carvalho-Romagnoli, p. 122). R. Carvalho-Romagnoli est la seule à rappeler la distinction entre implication primaire et implication secondaire [4] et à croiser dans son intervention l’analyse institutionnelle et la schizo-analyse de Gilles Deleuze et Félix Guattari. [5] Les auteurs brésiliens insistent sur leurs difficultés à faire accepter cette démarche qualitative, même auprès de leurs étudiants. Doit-on faire un lien entre le respect fidèle brésilien des théories louraldiennes et le fait que certains auteurs décrivent leur expérience à la troisième personne du singulier (R. Carvalho-Romagnoli, L. Cardoso Mourao), répondant ainsi aux exigences académiques de la recherche brésilienne ? Les auteurs français s’approprient le concept d’implication de façon plus personnelle. P. Bessaoud-Alonso pense le dispositif décrit à partir de l’intrication de sa propre histoire et de ses recherches (sur les enjeux éducatifs des mémoires coloniales d’une part, et sur la construction de l’identité des enfants et des adolescents d’autre part). D. Samson et R. Carvalho-Romagnoli parlent de la surimplication. J.F. Marchat analyse l’implication en contrepoint par la narration de l’expérience d’un collectif limousin de Recherche-Action, le CLARA, et sa désimplication lors d’un colloque à Aubervilliers en 2011. Celle-ci constitue une puissante modalité d’analyse. G. Monceau analyse les implications à travers une description des différents analyseurs utilisés (l’analyseur argent, l’analyseur temps). L’ensemble des articles offre donc un horizon vaste du concept d’implication, en l’inscrivant dans une perspective dynamique.

L’ouvrage explicite également les techniques de l’analyse institutionnelle, pierres angulaires de sa méthodologie : la commande/demande (M-L. do Nascimento et E. Scheinvar, D. Samson, S. L’Abbate, R. Carvalho-Romagnoli, J-F. Marchat) ; les liens entre analyseur argent et analyseur temps, nommé chronomètre dans la pratique socio-clinique de G. Monceau ; la restitution (M-L. do Nascimento et E. Scheinvar, D. Samson, R. Carvalho-Romagnoli) ; la transversalité (M-L. do Nascimento et E. Scheinvar, D. Samson, R. Carvalho-Romagnoli) ; la création d’analyseurs au fil de la recherche (R. Carvalho-Romagnoli). G. Monceau démontre la vitalité des techniques par la présentation des jeux de rôle, qu’il a introduits dans ses interventions. Une importance particulière est accordée à l’écriture dans le processus d’intervention.

G. Monceau détaille les différentes écritures dans leurs effets socianalytiques : le journal tenu par le chercheur présente des limites par les tensions que suscite sa diffusion. Il est également examiné par M-L. do Nascimento et E. Scheinvar. Les compte-rendus, rédigés à tour de rôle par les groupes professionnels, font apparaître les singularités des implications et favorisent une analyse collective. Les monographies expérimentées par les militants d’une association d’éducation populaire ont « un double effet de retour réflexif sur la pratique et de structuration collective par la constitution d’un corpus commun » (p. 27) D. Samson a animé un module « Ecriture du mémoire », du Diplôme Universitaire de Formation d’Adultes (DUFA) de Paris 8, module « reposant sur une description de pratiques d’écriture des uns et des autres et sur une analyse collective de la commande d’écriture  » (p. 89) L’écriture posée comme expérience commune modifie les pratiques, par l’échange de savoir-faire, les analyses collectives, la constitution de groupes de travail, développe une réflexion sur les représentations, apporte une connaissance du contexte institutionnel. « La difficulté est d’arriver à mener l’analyse collective de cette mise au travail de l’implication dans ses dimensions institutionnelle et politique alors que les dimensions psychologique et personnelle sont privilégiées par le collectif » (p. 97). J.F. Marchat regrette la rareté de la pratique de l’écriture collective dans les approches institutionnelles et socianalytiques, qui ne lui accordent qu’une valeur délibérative, une « modalité de production de connaissance et de changement » (p. 165), alors qu’elle est porteuse d’une potentialité théorique. « L’écrit est ainsi porteur de pratiques multiples ; comme toute institution, elle est traversée de contradictions que l’Analyse Institutionnelle nous a appris à travailler  » (p. 159) Cette mise à distance de l’écriture correspond à la césure entre champ d’intervention et champ d’analyse. C’est pourquoi l’expérience décrite d’écriture collective du collectif CLARA, présentée par J-F. Marchat, innove dans le champ de la recherche : sa pratique s’est faite au cours de l’action. L’auteur souligne la nécessité d’exploiter cette forme d’écrit pour maintenir et renouveler l’analyse institutionnelle. « D’une façon ou d’une autre, il faudra bien que cela passe par la rencontre de nos écritures à priori si différentes. » (p.166)

Les articles analysent tous clairement les effets opératoires de l’analyse institutionnelle. L’article de L. Cardoso Mourao, A. L. Abrahao de Silva, C. Aparecida Spagnol et L. Bissoli Malaman analyse l’implication des professionnels en santé collective par l’accompagnement des équipes et montre comment cette analyse transforme les pratiques quotidiennes. De même, les témoignages des professionnels présentés par S. L’Abbate rendent bien compte de la pertinence des outils méthodologiques de l’Analyse Institutionnelle dans ces pratiques. Celui de M-L. do Nascimento et E. Scheinvar explique comment la socianalyse permet essentiellement de dénaturaliser l’institution. La contribution de R. Carvalho-Romagnoli est particulièrement intéressante parce qu’elle présente l’évolution du dispositif de sa recherche-intervention, les difficultés et les lacunes auxquelles les intervenants se sont confrontés et les réponses apportées. De même la description des analyseurs, reliée aux questions qu’ils suscitent et aux analyses qui s’en dégagent, souligne la pertinence de l’analyse institutionnelle dans une visée opératoire. Le retour réflexif la vitalise également par un questionnement continu. « La grande question qui demeure pour l’équipe de recherche est de savoir si nous avons réussi, à un certain moment, à soutenir les analyseurs, à tromper l’institué et à ouvrir la voie aux forces instituantes.  » (p. 130)

Le développement d’un réseau international de recherche en sociologie clinique institutionnelle, encore à l’état informel, devrait permettre d’institutionnaliser ce type de recherches et d’élargir sa diffusion. Cet ouvrage intéresse donc aussi bien les professionnels que les chercheurs. La diversité des champs d’interventions et des modalités de mise en œuvre des outils de l’analyse institutionnelle décrits répond aux objectifs énoncés et expose bien « la manière dont les transformations institutionnelles tourmentent les pratiques sociales des deux côtés de l’Atlantique  » (Monceau, p. 7). Au-delà d’une compréhension des concepts de l’analyse institutionnelle, l’ouvrage donne à voir une approche des analyses de pratiques autre que l’approche psychanalytique. Là n’est pas le moindre de son intérêt.

Notes

[1] L. Cardoso Mourao, A. L. Abrahao de Silva, C. Aparecida Spagnol, L. Bissoli Malaman, p. 135.

[2] Le Système Unique de Santé brésilien (S.U.S.), créé en 1988, relie les actions d’éducation à la santé à celles du soin. Il doit sa spécificité au fait de relever d’une gestion démocratique et participative et de s’appuyer sur trois piliers : la prévoyance, la santé et l’assistance sociale.

[3] Lourau,R. 1993, René Lourau na UERJ. Anâlise Institucional e prêticas de pesquisa. Rio de Janeiro, UERJ, , cité par M-L. do Nascimento et E. Scheinvar, p. 74

[4] L’analyse institutionnelle théorisée par R. Lourau distingue les implications primaires, à savoir les rapports au champ d’intervention, au groupe-client et leur manière de conduire la socianalyse, des implications secondaires, qui désignent les idéologies, références théoriques, rapports à l’institution scientifique.

[5] Dans une définition large de l’analyse institutionnelle, regroupant l’ensemble des courants, pédagogique, psychothérapeutique, psychanalytique et sociologique, la schizo-analyse de Deleuze et Guattari se distingue de la socianalyse de Lapassade et Lourau. Elle utilise les mêmes concepts : l´analyse des implications, de l´offre et demande, l´indissociabilité entre individus et le collectif… Pour Lourau, à partir d´une logique dialectique, l’institution et l’institutionnalisation surgissent dans la réalité étudiée à travers des conflits mis à jour par les analyseurs. Pour Deleuze et Guattari, la réalité est abordée par l’immanence et l’extériorité, et l’institution surgit comme une dimension virtuelle et invisible qui soutient les devenirs qui produisent des agencements
pour l´avènement du changement.

Pour citer l'article


Saint-Martin (de) Claire, « Gilles Monceau (dir.), L’analyse institutionnelle des pratiques Une socio-clinique des tourments institutionnels au Brésil et en France », dans revue ¿ Interrogations ?, N°16. Identité fictive et fictionnalisation de l’identité (II), juin 2013 [en ligne], http://www.revue-interrogations.org/Gilles-Monceau-dir-L-analyse (Consulté le 29 septembre 2016).



ISSN électronique : 1778-3747

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