Fugier Pascal

François De Singly, Le soi, le couple et la famille

 




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François De Singly, Le soi, le couple et la famille, Paris, Nathan/HER, 2000

Cela fait un peu plus de dix ans déjà que De Singly a publié Le soi, le couple et la famille. Depuis, il eût l’occasion d’étayer davantage la thèse centrale de ce livre selon laquelle la famille contemporaine est devenue moins une instance de transmission qu’un lieu essentiel de reconnaissance identitaire. Revenons, non sans critique, sur cet ouvrage essentiel pour comprendre la tendance individualiste mais aussi, paradoxalement, naturaliste, de certaines sociologies françaises contemporaines.

En effet, comme nombre de sociologues contemporains, De Singly se focalise sur ce que nous nommons la dimension imaginaire des faits sociaux, au détriment des dimensions symbolique et réelle, que nous présentons sous la forme de fiches techniques dans le numéro précédent (n°4) et celui à venir (n°6). La famille se trouve ainsi réduite à la famille horizontale. Plus largement, la réalité sociologique se limite aux quelques mètres carrés nécessaires au développement des interactions, lesquelles n’ont pour enjeux que la validation de l’identité personnelle. Exit la lutte des classes bien entendu, faisons place à la lutte des faces, à travers une théâtralisation de la vie sociale qui nous fait presque oublier que Goffman a toujours refusé l’étiquette d’interactionniste, attaché qu’il était à « l’ordre de l’interaction » et aux « cadres de l’expérience ».

De Singly est visiblement fasciné par la force déterminante du regard, fétiche du sujet imaginaire, narcissique par définition. Ainsi, « le plus important réside dans le regard et sa réception. Dans les yeux du cœur » (p. 21), l’individu ayant « besoin d’un miroir spécifique : le regard d’autrui » (p. 26), cherchant «  à se conformer au regard qu’autrui lui renvoie de lui-même  » (p. 11), etc. Or, il en vient malheureusement à dénier la force non moins déterminante du langage et notamment de la nomination, modalité de transmission pourtant essentielle de l’ordre symbolique. D’ailleurs, se donnant une définition unidimensionnelle de l’altérité, il ne discerne pas le discours du quidam de celui du porte-parole dont l’effet performatif marque bien plus durablement l’identité de l’individu. Car, si le sujet peint par De Singly ne peut se convaincre d’être sa propre origine, il a besoin de la reconnaissance non simplement du semblable mais aussi et surtout de l’ordre symbolique pour s’assurer un ancrage identitaire, des raisons d’être et de se sentir justifié d’exister. Pour nombre de doctorants en sociologie, par exemple, la reconnaissance du camarade de promotion n’a pas la même signification que la reconnaissance symbolique acquise à travers l’acquisition du ‘‘titre de noblesse’’ durant le rite d’institution de la soutenance de thèse. Et ceci tout simplement parce que ‘‘faire’’ le sociologue avec son pote de promotion ne revient pas à ‘‘être’’ un sociologue mandaté. De même, il est regrettable de ne pas voir l’autrui généralisé intériorisé dans le plus significatif des autrui, le frère de sang par exemple, passé la phase secondaire de la socialisation, n’étant plus uniquement le semblable, mais aussi tel docteur en médecine ou tel ouvrier spécialisé, ce qui n’est pas sans conséquence sur les attentes de reconnaissance identitaire. Et tel est justement le problème de certains désaffiliés, coupés de toute reconnaissance symbolique via le titre scolaire et la promotion par exemple, et condamnés d’une part à demeurer dans la sphère imaginaire, agressive, paranoïaque et précaire de l’interaction et d’autre part à s’identifier par le stigmate, seule manière, paradoxale, de trouver une place dans l’ordre symbolique.

Les caricatures et généralisations abusives opérées par De Singly sont manifestes dans cet ouvrage supposé empirique, De Singly semblant particulièrement décidé à ‘‘risquer la surinterprétation’’, quitte à produire un empirisme abstrait qui ne vaut pas mieux que la suprême théorie qu’on ne finit pas de décrier, à raison évidemment. Ainsi, lorsqu’il avance sans sourciller qu’« aujourd’hui, la forme de vie privée que chacun choisit n’a guère besoin d’une légitimité externe, conformité sociale à une institution, ou encore de la morale » (p. 9), nous ne pouvons que regretter qu’il ne prenne pas le soin de rappeler qu’il ne met à jour ici qu’une seule dimension de l’identité personnelle, dont la prégnance est toute relative selon le genre, la génération, la classe sociale, le capital scolaire, la confession religieuse, etc.

De même, délaissant ces catégories sociologiques et faisant l’économie d’un portrait sociologique de ses interrogés, De Singly soutient qu’il est désormais constamment question de « développer ses capacités personnelles », de «  s’épanouir » (p. 9), à travers l’aide du proche, jouant le rôle d’un pygmalion, d’un accoucheur, révélant « des identités latentes » (p. 14), des « dispositions cachées » (p. 25), découvrant « des ressources enfouies au fond de [soi]-même » (p. 15). Selon lui, « le travail de tout individu est de parvenir à découvrir cette identité personnelle, cachée au fond de lui-même » (p. 13). Or, il suffit d’interroger nombre d’agriculteurs, d’instituteurs, d’ouvriers, de retraités, entre autre, pour percevoir à quel point cette finalité est loin d’être dominante et même évidente, laissant sa place à des discours aussi bien pragmatiques qu’anti-utilitaristes, comme nous l’indique, par exemple, les chercheurs réunis autour de la revue du M.A.U.S.S. Si donc nous recueillons effectivement ce discours, que l’on peut qualifier de ‘‘nombriliste’’, sa probabilité d’énonciation est très variable relativement à la population sociologique interrogée et non sans contradictions, dénis et nuances.

Bref, nous ne pouvons que regretter que De Singly soit si peu attentif à l’hétérogénéité synchronique et diachronique des rapports sociaux. Mais, le plus préoccupant n’est pas là. Plusieurs questions s’imposent, et c’est non sans regret que nous constatons qu’il demeure à ce propos sans voix. Ainsi, après avoir recueilli un tel discours nombriliste chez certains interrogés, il reste à en évaluer la véracité. Or, il est tout aussi dogmatique de l’identifier a priori comme relevant du champ de ‘‘l’authenticité’’ que comme une simple rhétorique. D’ailleurs, nous pouvons supposer que De Singly emprunte ici un biais théoriciste, en parlant moins de son objet que de son rapport à l’objet, tout en se focalisant en priorité sur les entretiens réalisés avec des ‘‘convertis’’, lesquels peuvent trouver dans cette sociologie justifications et raisons d’être avec le cachet, symbolique, de la science.

Le pire est que De Singly délaisse totalement la question des conditions sociales de possibilité d’un tel discours nombriliste, préférant entretenir le ‘‘mythe de l’intériorité’’ et proposer une sociologie positiviste, davantage tournée vers une psychologie innéiste que le devenir historique, structurant, déstructurant et restructurant inlassablement les rapports sociaux. Car si le but de l’éducation est de révéler une identité latente, authentique, absolument rien n’est dit concernant l’origine sociale de ce discours et de cette supposée identité latente, à croire que le social est réduit à un rôle de reconnaissance et que se trouvent ainsi éjectés les processus de socialisation, de normalisation, ou encore de civilisation. L’identité latente semble dériver de notre singularité ‘‘naturelle’’.

Nous préférons de loin à ce sujet la sociologie proposée notamment par Lahire, dépassant l’opposition entre une identité sociale imposée et une identité personnelle supposée authentique, au profit d’une vision plurielle de l’identité personnelle, définie, dans la ligne droite des travaux de Bourdieu, comme un espace des possibles, le supposé moi authentique étant simplement une forme identitaire inhibée, tout aussi déterminée par des injonctions sociales que les formes identitaire statutaires ‘‘traditionnelles’’ comme la maternité et l’alliance. La crise ou le malaise identitaire s’interprète ici non pas comme un désir d’authenticité étranger à toute logique sociale mais révèlent la pluralité et les contradictions dispositionnelles des sujets : « Parce que nous sommes porteurs de capacités, de savoirs et de savoir-faire qui doivent parfois durablement vivre à l’état de veille, nous pouvons alors ressentir un malaise : notre « moi authentique » (« personnel » et donc pensé comme « a-social ») ne trouverait pas sa place dans le cadre contraignant de la société. Cette situation renforce l’illusion de l’existence d’un « for intérieur » ou d’un « moi intime » authentique, indépendant de tout cadre social  » [1].

A lire De Singly, l’identité personnelle n’est pas une construction historique mais une donnée allant de soi et attendant simplement d’autrui une validation (sachant que, les rapports sociaux étant inégaux, certains individus peuvent imposer leur identification tandis que d’autres peuvent toujours courir à ce sujet et sont plutôt condamnés à ‘‘être parlés’’ par ceux qui ont légitimité de leur côté). On constate ainsi un aspect nettement naturaliste et conservateur à cette sociologie. Preuve en est la manière dont il traite des rapports sociaux de genre, naturalisant et psychologisant les dispositions féminines, ces dernières ayant ainsi une « éthique de sollicitude […] parce qu’elles ne connaissent pas un développement moral identique à celui des hommes » (p. 185). Or, puisque la question des conditions sociales de possibilité est évacuée, la critique et les quêtes d’émancipation sont marginalisées, l’essentiel étant d’accéder au ‘‘sens de l’action’’. En effet, concernant ces différences de perception et d’attitudes selon le genre, « peu importe la question des origines des différences, ce qui compte, dans cette perspective, c’est leur sens » (p. 185).

Selon nous, le potentiel critique de la sociologie réside dans le fait qu’elle dénaturalise ce qui s’apparente comme un donné. Or, estimer que « la question des origines des différences » est facultative revient à naturaliser des différences mais aussi des injustices et des rapports de force.

Notes

[1] Bernard Lahire, « L’homme pluriel. La sociologie à l’épreuve de l’individu » in X. Molénat (dir.), L’individu contemporain. Regards sociologiques, Paris, Sciences Humaines Editions, 2006, p. 65.

Pour citer l'article


Fugier Pascal, « François De Singly, Le soi, le couple et la famille », dans revue ¿ Interrogations ?, N°5. L’individualité, objet problématique des sciences humaines et sociales, décembre 2007 [en ligne], http://www.revue-interrogations.org/Francois-De-Singly-Le-soi-le (Consulté le 10 décembre 2016).



ISSN électronique : 1778-3747

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