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Fugier Pascal

Vincent de Gaulejac, Qui est ’’je’’ ?

 




Vincent de Gaulejac, Qui est ‘‘je’’ ?, Paris, Seuil, 2009

Vincent de Gaulejac, Qui est ‘‘je'' ?, Paris, Seuil, 2009 {JPEG}

Cet ouvrage condense les principales thèses de la sociologie clinique à laquelle Vincent de Gaulejac contribue depuis désormais plusieurs dizaines d’années, en explorant le processus de subjectivation par lequel survient d’un sujet hétéronome (assujetti) un sujet relativement autonome (« auteur »), qui se réapproprie ce qui le détermine. Les douze chapitres de l’ouvrage prolongent, déclinent et illustrent cette problématique centrale dont Vincent de Gaulejac présente les idées clés dès l’introduction.

Ainsi, on peut tout d’abord noter que transparaît de cette introduction une certaine définition de la sociologie clinique. Cette dernière travaille en l’occurrence « au plus près » des individus, le sociologue mettant en œuvre un travail d’objectivation en empruntant une posture qui s’avère à la fois compréhensive et critique (à l’image de l’analyse que Vincent de Gaulejac effectue de « l’idéologie gestionnaire » au sein de notre société « hypermoderne »). De même, à travers une perspective pluridisciplinaire attachée à l’étude des processus socio-psychiques, la sociologie clinique a fait le deuil du fantasme d’une suprême théorie sociologique, surplombant les autres disciplines. Ainsi, Vincent de Gaulejac reconnaît l’existence d’une réalité psychique ayant sa propre logique et ne se réduisant pas à l’intériorisation de la réalité sociale. Pour autant, il n’isole ni n’oppose ces deux ensembles mais précise qu’ils « sont interconnectés, articulés, entremêlés de façon telle que l’on ne peut les appréhender l’un sans l’autre » (p. 11). Autre idée phare introduite par l’auteur, la critique du structuralisme, dans sa volonté d’opérer une mise en ordre exhaustive des réalités psychiques et sociales. Ce qui conduit Vincent de Gaulejac à identifier ces réalités non pas comme des structures invariantes mais plutôt comme des processus instables. Ainsi, si l’inconscient psychique « est moins un appareil, une machinerie, un ensemble d’instances facilement repérables, qu’un ensemble de processus […] qui peuplent la psyché, sans que l’on puisse isoler cet ensemble dans une configuration cohérente et ordonnée », le social est quant à lui « multiple, hétéroclite, hétérogène et polysémique » (p. 12).

Concernant la problématique de l’advènement du sujet, Vincent de Gaulejac désire donc « rendre compte du processus par lequel [le sujet] se construit lui-même à partir d’un déjà là. L’homme […] est capable d’intervenir sur ce qui le détermine. […] le sujet n’est pas inerte quant à l’agencement des différents éléments qui contribuent à sa constitution » (p. 13). On retrouve ici en filigrane la philosophie existentialiste de Jean-Paul Sartre et sa thèse selon laquelle le sujet a le pouvoir de « néantiser » le champ du pratico-inerte. Autrement dit, l’individu a le pouvoir de dire « non » à ce qui le détermine. Mais l’auteur développe davantage la dialectique du déterminisme et de la liberté que ne le fait Jean-Paul Sartre. En effet, alors qu’il accorde plus de poids aux déterminants sociaux et psychiques que ce dernier (l’inconscient psychique n’est ainsi pas défini comme étant de l’ordre de la mauvaise foi mais a véritablement le statut d’impensé), Vincent de Gaulejac prend aussi pleinement la mesure des potentialités émancipatrices émanant des déterminants socio-psychiques. Conception paradoxale des déterminants puisqu’ils sont à la fois des supports et des modalités d’expression de l’émancipation du sujet. Ainsi, notre histoire familiale et sociale, l’histoire des institutions dans lesquelles on s’investit et qu’on interpelle, les normes et valeurs de notre milieu d’appartenance ou encore notre contexte socio-historique constituent autant des « supports [que des] limites pour penser, agir, se développer et s’insérer socialement » (p. 14). Nous pourrions à ce propos nous référer à bien des auteurs, et notamment à Judith Butler, auquel renvoie Vincent de Gaulejac et qui met particulièrement bien en évidence le processus dialectique par lequel l’individu advient comme sujet en subissant d’abord une sujétion.

Ces quelques idées essentielles sont donc reprises dans les différents chapitres de l’ouvrage. Les premiers reviennent notamment sur le processus par lequel survient un sujet « auteur », Vincent de Gaulejac mettant l’accent sur les conditions sociales d’émergence de cet advènement. Il relève alors le rôle d’autrui dans la socialisation du désir du sujet, en tant que l’objet désiré est ce qui est désigné par autrui (significatif ou généralisé) comme objet désirable. Mais surtout, s’il reconnaît l’existence chez l’individu d’« une potentialité, [d’] un ressort psychique qui le pousse à devenir [sujet] », il précise que « cette virtualité peut, selon les contextes, être valorisée, inhibée ou contrariée » (p. 21). La socialisation de l’individu a donc ici un poids déterminant, sans pour autant se réduire à sa dimension coercitive. Il s’agit d’un processus déterminant et non pas déterministe, en ce qu’il soumet l’individu tout en supportant sa subjectivation. En effet, les forces multiples et contradictoires sous-tendant la socialisation engagent l’individu à faire des choix, des compromis, des négociations… Cela dit, loin de réduire ces contradictions à la seule réalité sociale, Vincent de Gaulejac signale qu’il en est de même concernant la réalité psychique, dont les contradictions et les tensions participent, elles aussi, à la subjectivation de l’individu. Ce faisant, il se distingue de plusieurs de ses contemporains ‘‘sociologues de l’individu’’, en refusant de réduire la pluralité de l’homme à la pluralité de sa socialisation.

Par ailleurs, Vincent de Gaulejac précise que de ce processus de subjectivation adviennent plusieurs figures du sujet, tels le sujet social (celui qui a ‘‘fabriqué’’ sa place dans la société environnante), le sujet existentiel (celui qui affirme son désir d’exister pour lui-même), le sujet réflexif (celui qui pense par lui-même) ou encore le sujet acteur (celui qui se réalise par ses actes, ses travaux…). Sachant que ces différentes figures du sujet s’inscrivent dans une réalité constituée elle-même de multiples paliers (socio-historique, psychique, cognitif et praxéologique). De la même manière, il décline dans le quatrième chapitre « les multiples visages de l’identité », revenant sur sa trilogie conceptuelle dans laquelle il distingue l’identité héritée, acquise et espérée des individus. Ce faisant, Vincent de Gaulejac tente de dégager les multiples facettes et l’aspect plurivoque du processus de subjectivation par lequel l’individu construit, déconstruit et reconstruit son identité personnelle.

À travers des références aussi diverses que Pierre Bourdieu, Cornélius Castoriadis ou Émile Durkheim, l’auteur défend une conception historico-sociale de l’inconscient. L’inconscient est donc histoire et l’autonomie constitue une conquête par laquelle le sujet parvient à prendre ses distances par rapport aux discours et significations qu’il a reçus en héritage. Ce qui ne signifie aucunement que l’individu doive « s’arracher » à son histoire, comme le laisse entendre Claude Dubar dont Vincent de Gaulejac se distancie :

Pour Claude Dubar, l’individu doit ‘‘s’arracher’’ à l’histoire pour être autonome. L’identité généalogique et l’identité personnelle seraient en opposition radicale. […] Il y a là un parti pris individualiste et antifamilialiste qui conduit à esquiver le poids des registres symboliques, en particulier fondés sur ‘‘l’impératif généalogique’’, et des registres affectifs, en particulier les enjeux oedipiens, dans l’attachement de l’héritier à son héritage et dans la constitution de l’identité héritée. […] Le désir d’échapper à une histoire banale ou même malheureuse ne suffit pas à se dégager de l’héritage familial. C’est au contraire en reconnaissant son inscription généalogique que l’individu peut véritablement se défaire de son empreinte, s’il le souhaite (p. 67-68).

Dans les derniers chapitres de l’ouvrage, Vincent de Gaulejac inscrit le processus par lequel peut survenir un sujet « auteur » dans le contexte socio-historique de l’hypermodernité et indique que les injonctions normatives sommant aux individus de se conduire en sujets autonomes fragilisent plus qu’elles ne renforcent les subjectivités contemporaines. Il délivre alors une sorte de portrait-type des individus hypermodernes, marqués par leur démesure et leur volonté de jouer constamment avec les limites, le préfixe ‘‘hyper’’ désignant l’excès avec lequel ils appréhendent notre modernité. D’un point de vue psychique, l’hypermodernité se situe donc «  du côté de l’idéal du moi, du dépassement des limites et de la réalisation de soi-même […], autour d’un noyau narcissique, un idéal d’excellence ». Ce qui occasionne des pathologies dominées par la dépression, « une soif inextinguible de reconnaissance » (p. 147) mais aussi de véritables angoisses et crises existentielles. Vincent de Gaulejac évoque alors le cas dramatique de Richard Durn, dont la trajectoire biographique est un cas idéal-typique des effets destructeurs de l’hypermodernité. Traumatisé par un quotidien qui lui renvoie constamment ‘‘à la face’’ son insignifiance et faute d’obtenir ce qu’il désire, Richard Durn « détruit l’objet même de son désir, en l’occurrence les figures du pouvoir, de la notabilité, de la considération » (p. 165).

Si les effets pervers de l’hypermodernité ne réservent pas systématiquement le même sort qu’à Richard Durn, de nombreux individus en subissent néanmoins le poids normatif. Or, ce dernier s’avère d’autant plus écrasant lorsque les individus ne sont pas en position de questionner et de commenter les injonctions paradoxales de leur vie quotidienne. Cette réflexivité ordinaire est pourtant nécessaire au processus de subjectivation en tant que c’est notamment en posant des questions à son existence qu’on lui donne un sens et qu’on parvient à « se situer dans ce monde et dans ses relations avec autrui » (p. 177).

En résumé, il se dégage incontestablement de cet ouvrage de Vincent de Gaulejac une véritable portée heuristique. Mais l’ouvrage interpelle aussi la conscience éthique et politique de ses lecteurs et les sensibilise plus que jamais aux affres de l’hypermodernité. Il ne faudrait pas pour autant identifier Vincent de Gaulejac à un auteur sceptique ou à un prêtre désenchanteur. Au contraire, nous pouvons avancer, en paraphrasant Pierre Bourdieu, que ce que le contexte socio-historique fait, la sociologie clinique peut le défaire. En effet, « si l’individu ne peut changer l’histoire, dans la mesure où ce qui s’est passé n’est pas modifiable, il peut modifier la façon dont cette histoire est agissante en lui. C’est dans ce travail que le sujet peut advenir » (p. 197).

Pour citer l'article


Fugier Pascal, « Vincent de Gaulejac, Qui est ’’je’’ ? », dans revue ¿ Interrogations ?, N°11 - Varia, décembre 2010 [en ligne], http://www.revue-interrogations.org/Vincent-de-Gaulejac-Qui-est-je (Consulté le 11 décembre 2016).



ISSN électronique : 1778-3747

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