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Malige Régis

Jean-Marc Stébé et Hervé Marchal, Sociologie urbaine

 




Jean-Marc Stébé et Hervé Marchal, Sociologie urbaine, Paris, Armand Colin, 2010, coll. « Cursus sociologie », 222 p.

Jean-Marc Stébé et Hervé Marchal, Sociologie urbaine, Paris, Armand Colin, 2010 {JPEG}

L’ouvrage de Jean-Marc Stébé et Hervé Marchal, structuré en onze chapitres, nous entraîne dans un voyage à la découverte de la problématique de la ville et du phénomène urbain. Un plan de route rigoureux, un glossaire adéquat explicitant quelques notions difficiles et spécifiques ou encore des encadrés nombreux éclairant tel ou tel point du discours ou du raisonnement, constituent autant d’utilitaires permettant de nourrir le lecteur. Trois étapes essentielles balisent le parcours.

La première sur les précurseurs et leurs filiations ne manque pas d’intérêt pour qui veut réfléchir sur l’apport des grands auteurs fondateurs de la sociologie. L’analyse marxiste tout d’abord, qui prête le flanc à de nombreuses critiques (notamment l’incapacité de valoriser l’identité subjective du citadin), situe la ville dans un contexte ambigu. Terrain privilégié d’affrontement entre les classes sociales pour la défense des conditions matérielles de vie, elle apparaît aussi comme le lieu de domination de la bourgeoisie sur le prolétariat. Pour Émile Durkheim, l’espace urbain permet le développement de la densité matérielle et morale et se révèle être, en même temps, un acteur et un analyseur de faits sociaux. Max Weber, de son côté, dans une posture ambitieuse, assigne à la ville trois rôles essentiels : lieu d’organisation d’activités économiques et d’intensification des liens marchands préfigurant les contours du capitalisme occidental ; instance politique de régulation et de stabilisation des échanges ouvrant la voie à l’avènement d’une configuration étatique bureaucratique centrée sur un mode de domination rationnelle et légale ; espace d’émergence de l’individu-citoyen pourvu de tensions internes et exposé, dans ses relations, à des formes de rapport à l’autre mêlant « communalisation  » et « sociation  ». Enfin, pour Georg Simmel, la « métropolisation  » engendre un mode de vie paradoxal où l’individu, capable de promouvoir certains traits de son identité personnelle, est confronté à une objectivation croissante de la culture tendant à nier toute forme de subjectivité.

Les travaux développés par ces ‘‘classiques’’, qui ont vu dans la ville le lieu de la modernité, ont servi de base à d’autres chercheurs devenus de véritables promoteurs de la sociologie urbaine (deuxième partie). S’inspirant du courant scientifique de l’écologie, les auteurs américains de l’École de Chicago considèrent la ville comme un « laboratoire social  », mêlant des communautés raciales différentes structurant la morphologie urbaine. Parmi eux, Ernest Burgess propose une modélisation de la ville de Chicago en zones concentriques pour expliquer le processus d’intégration des immigrants. De nombreux prolongements théoriques voient le jour par la suite et se focalisent sur des thématiques diverses (travaux de Homer Hoyt, Walter Firey, Chauncy D. Harris et Edward L. Ullman, Maurice Halbwachs, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Jacqueline Beaujeu-Garnier…). Dans la même veine, Roderick McKenzie met en évidence des « invasions  » territoriales et des « aires naturelles » pour les populations confrontées aux phénomènes d’association et de ségrégation. Enfin, Robert Park se penche sur la problématique de l’intégration et de l’assimilation et décrit le cycle des relations ethniques par lequel s’acculturent les nouveaux arrivants. Dans la tradition française, Paul-Henry Chombart de Lauwe, s’appuyant sur la configuration spatiale du schéma chicagoan, l’applique, de façon empirique et raisonnée, au cas de l’agglomération parisienne. C’est l’occasion pour lui de révéler l’existence de plusieurs espaces (socio-géographique, démographique, économique, culturel…) et d’étudier leurs interrelations, tout en analysant les conditions de vie, les pratiques, les rapports sociaux et les représentations de la classe ouvrière, l’essentiel étant de construire une sociologie utile à l’organisation des villes. Coulées dans la pensée marxiste, les thèses du philosophe Henri Lefebvre sur les sociétés modernes rejoignent des préoccupations tenant à la réhabilitation de la « ville-œuvre  », à la « révolution urbaine » et au déclin du monde rural, à la production de l’espace. D’autres promoteurs de langue française ont analysé l’objet sous d’autres facettes. Raymond Ledrut attache de l’importance à l’image de la ville, à la planification et au quartier considéré comme organisation. Henri Raymond montre que l’habitat pavillonnaire l’emporte sur le logement collectif et les grands ensembles dans la hiérarchie des préférences humaines, interrogeant par là-même la valeur de l’architecture et de l’urbanisme. Enfin, Jean Remy voit dans la ville un lieu de convergence entre acteurs (entrepreneur et consommateur) au sein duquel s’instaure un rapport d’interdépendance, de négociation et de transaction.

L’exposé des principaux axes de recherche structure la dernière partie du livre. La fragmentation socio-spatiale de la ville, l’autoségrégation des riches dans les quartiers huppés, la gentrification des centres-villes anciens, l’enfermement des classes moyennes dans les lotissements pavillonnaires périurbains ou encore les phénomènes de « bidonvillisation  » et de « ghettoïsation  » des plus pauvres nourrissent une sociologie dans la ville. La problématique de la gouvernance, les rapports entre État et opérateurs confrontés à la mondialisation, ainsi que les préoccupations liées à la construction des villes révèlent la complexité de penser la cité du futur. L’ouvrage s’achève sur le questionnement du dualisme urbain/rural et sur l’avenir des villes dans un contexte d’urbanisation mondiale.

On pourra toutefois regretter le manque d’informations relatives aux banlieues, la « technicité  » de certains propos ou l’abondance de détails rendant la lecture parfois moins facile et peu pédagogique. Il n’en reste pas moins que cette publication devrait intéresser les citoyens désireux de s’introduire dans un domaine aux enjeux sociaux très affirmés.

Pour citer l'article


Malige Régis, « Jean-Marc Stébé et Hervé Marchal, Sociologie urbaine », dans revue ¿ Interrogations ?, N°12 - Quoi de neuf dans le salariat ?, juin 2011 [en ligne], http://www.revue-interrogations.org/Jean-Marc-Stebe-et-Herve-Marchal (Consulté le 5 décembre 2016).



ISSN électronique : 1778-3747

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