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Ubbiali Georges

Jacques R. Pauwels, Le mythe de la bonne guerre. Les Etats-Unis et la Deuxième Guerre mondiale,

 




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Jacques R. Pauwels, Le mythe de la bonne guerre. Les Etats-Unis et la Deuxième Guerre mondiale, Bruxelles, Aden, 2005, 333 p.

J. R. Pauwels est un historien canadien d’origine belge. Son livre est traduit de l’anglais. Comme il l’explique clairement dans son introduction, ce livre n’est pas une monographie supplémentaire sur le thème retenu. Par conséquent, il ne vise pas à étendre notre connaissance du phénomène étudié, mais à en proposer une nouvelle lecture. Pas d’archives originales ou de documents nouveaux analysés, mais un angle qui prolonge celui développé par les historiens révisionnistes américains. Par révisionniste, il faut entendre cette catégorie d’historiens nord-américains (inconnus en France car non traduits, comme W.A Williams, G. Kolko, G. Alperovitz) qui proposent une approche radicalement critique du rôle de leur pays dans la lutte contre le nazisme, et, par conséquent dans la seconde guerre mondiale.

Pour faire vite, la thèse développée dans ce livre peut se résumer ainsi. L’ennemi des Etats-Unis dans l’entre deux guerres, ce ne sont ni l’Italie mussolinienne, ni l’Allemagne nazie, ni le Japon impérial, mais l’URSS. Toute la politique intérieure et extérieure des Etats-Unis est tournée contre l’Union soviétique. Ce n’est que contraint et forcé que les Etats-Unis ont fait de l’URSS un pays allié dans la lutte contre le nazisme (les développements sur l’Italie et le Japon ne sont qu’adventices dans la démonstration).

A travers les vingt-deux chapitres que compte le livre, trois temps peuvent être repérés. Premier moment, des années 1920 à la seconde guerre mondiale. Pour les Etats-Unis, le nazisme n’est pas un problème. Comme l’exprime un historien cité, le nazisme (à l’instar du fascisme mussolinien) n’est qu’une forme possible du capitalisme. De ce point de vue, les élites économiques américaines ont accueilli sans aucun trouble particulier l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Les grandes entreprises américaines ont continué à faire des affaires avec l’Allemagne nazie, que ce soit par le commerce extérieur ou par les filiales allemandes des multinationales américaines. Selon Pauwels l’effort de guerre nazi n’aurait même pas été possible sans l’apport décisif d’entreprises comme ITT ou Standard Oil. On sait par ailleurs le rôle capital que la filiale allemande d’IBM a joué dans le fichage des juifs, préalable à leur extermination. Coca Cola, Kodak, Du Pont, Esso (entre-temps devenu Exxon), Ford, Union Carbide et tout le fleuron industriel états-unien ont développé fortement leurs investissements après l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Bref, « l’élite au pouvoir aux Etats-Unis (…) appréciait le fascisme pour la (…) raison qu’il favorisait les affaires » (p. 45).

Second temps, la guerre. Après l’opération Barbarossa (l’agression nazie contre l’URSS à l’été 1941), la première réaction des USA est de penser que les Russes allaient capituler. Washington projetait la création de régimes non communiste dans les territoires soviétiques échappant à l’occupation allemande. Des contacts sont pris avec Kerenski (chef de l’Etat russe entre le renversement du tsar en février 1917 et la prise du pouvoir par les bolcheviques en octobre 1917) afin qu’il en prenne la direction. Ce scénario s’effondre rapidement. Mais méfiants, les Américains n’acceptent de livrer des armes à l’URSS qu’à condition de paiement à livraison. C’est plus tard qu’un système de crédit-bail similaire à celui mis en place avec l’Angleterre sera mis en place. Notons d’ailleurs, que cette aide états-unienne n’a pas joué le rôle qu’on lui attribue généralement, puisqu’elle ne correspond qu’à 4 à 5% de la production de guerre totale de l’URSS. De surcroît, cette aide n’est devenue significative qu’en 1942, c’est-à-dire après que l’avance de la Wehrmacht eût été brisée.

Soit dit en passant l’argument avancé par l’auteur pour expliquer l’entrée en guerre des Américains contre les nazis apparaît assez faible. En effet, selon Pauwels, si les USA choisissent (tardivement) d’entrer en guerre contre l’Allemagne, c’est pour préserver les profits pharamineux des grandes entreprises de l’économie de guerre. La victoire allemande sur l’URSS aurait en effet ruiné tout espoir d’un remboursement des crédits-bails accordés aussi bien à l’Angleterre qu’à l’URSS. Toujours est-il que du point de vue économique, toujours en suivant le raisonnement proposé, c’est grâce à la guerre que les Etats-Unis sont sortis du cauchemar de la Grande Dépression. Cet argument sert en quelque sorte de ligne de développement tout au long du livre, puisqu’il vaut toujours actuellement. C’est ainsi, on y reviendra, que l’auteur explique la guerre actuelle en Irak. L’économie états-unienne est fondamentalement depuis la seconde guerre mondiale une économie de guerre, qui a besoin en permanence du conflit ou en tous les cas de sa menace (par exemple la guerre froide) pour fonctionner. Les Etats-Unis ne font rien pour hâter la fin de la guerre, tant que les affaires générées par l’économie de guerre fonctionnent de manière satisfaisante. Il démontre ainsi que dès 1942 un débarquement militaire en France ou en Europe de l’Ouest était stratégiquement possible. Cela vaut un développement sur la tentative de débarquement à Dieppe en août 1942, condamné à l’échec et pour cela réalisé par des troupes canadiennes. Au lieu d’un débarquement, les forces anglo-américaines choisirent la stratégie des bombardements massifs, lesquels eurent des résultats très discutables puisque jusqu’à la fin la production industrielle allemande ne fut jamais atteinte et que cela eut pour effet principal de susciter la haine des populations allemandes contre les alliés. Pauwels rappelle au passage, ce que les recherches historiques, à défaut de la conscience publique large, admettent à savoir que c’est sur le front de l’Est que la guerre a été gagnée. 90% des pertes de soldats allemands durant toute la guerre sont le fait des Soviétiques. Pour chaque soldat américain tué, ce sont cinquante-trois soldats soviétiques qui l’ont été.

Il est impossible dans le cadre de ce compte rendu de rentrer dans le détail des multiples décalages qu’apporte Pauwels dans notre compréhension des différents aspects de la guerre. Retenons-en trois aspects : le traitement réservé aux territoires libérés par l’armée anglo-américaine, avec le cas de l’Italie ; la discussion sur Yalta et le partage du monde ; la capitulation finale des forces allemandes. En Italie, les forces alliées ont pesé de tout leur poids pour réintégrer dans le jeu politique (et économique) les anciennes couches sociales, celles-là même qui furent le soutien le plus marqué au fascisme, au détriment des forces antifascistes. La chute du fascisme ne devait en aucun cas signifier la mise sur pied de régimes progressistes, mais le retour au statu quo ex ante. Ce sera la même attitude qui prévaudra en France notamment ou en Grèce (cas à peine évoqué). C’est cette attitude profondément conservatrice qui, nous explique Pauwels, a conduit finalement Staline à se conduire de manière similaire dans les pays libérés par l’Armée rouge. On retrouve là une attitude, qui parcourt tout le livre, de sympathie à l’égard des positions soviétiques. Yalta et le partage du monde seraient donc d’inspiration américaine. Ce sont les Alliés qui, face à l’avance inexorable des troupes soviétiques en Allemagne, formulèrent expressément la demande de Yalta. Laquelle conférence peut être considérée comme un succès pour les Alliés, vu ses résultats (en particulier le découpage de l’Allemagne) au regard des réalités militaires. « Les accords de Yalta n’accordèrent donc pas à l’Union soviétique le monopole de l’influence en Europe de l’Est, c’est à dire le genre d’influence exclusive dont les Américains et les Britanniques jouissaient déjà, avec l’approbation silencieuse de Staline, en Europe de l’Ouest. Seule une « influence prépondérante » en Europe de l’Est fut accordées à l’URSS. » (p. 151). L’attitude « réaliste » de Staline à Yalta trouverait son origine dans la menace d’une potentialité de paix séparée des Alliés avec les nazis et se justifierait par « la survie du socialisme » (p. 153). On conviendra que l’interprétation renverse le point de vue communément admis, tout en manifestant une approche realpolitik empreinte de philostalinisme. L’attitude des forces alliées au moment des combats finaux constitue la troisième illustration de la démonstration de l’auteur. Loin de chercher à détruire les forces allemandes, les troupes alliées firent tout leur possible pour préserver la structure de l’armée allemande. C’est ainsi que des bataillons allemands entiers furent autorisés par les troupes alliées à se glisser derrière les lignes américaines pour éviter l’emprisonnement par les Soviétiques. Selon certaines indications, près de la moitié de troupes de la Wehrmacht se battant sur le front de l’Est échappèrent à la capture par ces derniers. Cette possibilité ne relève naturellement pas de bons sentiments mais de la possibilité de conserver une structure armée allemande face aux Soviétiques, certains généraux envisageant la poursuite d’une croisade antisoviétique avec l’aide des restes de l’armée hitlérienne. Cette option étant très clairement affirmée avec la disparition de Roosevelt et la succession de Truman, ainsi d’ailleurs que l’évolution de la guerre en Asie.

Les cinq derniers chapitres de ce livre passionnant, concernent les années d’après guerre. Le point de vue se décentre fortement de l’Europe vers l’Asie et envisage la question de la bombe atomique. La bombe A apparaît moins dirigée contre les Japonais que contre les Russes. Son usage à Hiroshima visait moins à faire plier le Japon qu’à éviter l’intervention des Soviétiques dans la guerre américano-japonaise. Le Japon n’abdiquant pas, les Soviétiques, comme prévu déclarent la guerre au Japon le 8 août 1945. Le lendemain, la seconde bombe atomique était lancée sur Nagasaki. Les Américains ne souhaitaient absolument pas l’intervention soviétique dans leur territoire d’Extrême-Orient ! Les ultimes chapitres portent sur l’absence de dénazification en profondeur de l’Allemagne par les forces alliées, sur l’usages des prisonniers de guerre par les filiales allemandes des entreprises américaines et sur la manière dont les profits de ces dernières ont été préservés durant la guerre ou encore sur le fait, troublant, qu’aucune des filiales allemandes d’entreprises américaines n’ait subi de bombardements majeurs. Après 1945, l’économie américaine fonctionne dans une guerre permanente. Finalement, conclut Pauwels, la destruction du système soviétique que les nazis n’ont pas réussie à réaliser durant la seconde guerre mondiale, va être réalisée par la guerre froide et la course aux armements permanente qu’elle génère. Offrant une relecture d’événements qui nous sont familiers, ce livre se lit avec un grand intérêt. Dommage que l’auteur ne se montre pas aussi critique à l’égard de l’Union soviétique et du stalinisme qu’il a tendance à magnifier comme système alternatif.

Pour citer l'article


Ubbiali Georges, « Jacques R. Pauwels, Le mythe de la bonne guerre. Les Etats-Unis et la Deuxième Guerre mondiale, », dans revue ¿ Interrogations ?, N°4. Formes et figures de la précarité, juin 2007 [en ligne], http://www.revue-interrogations.org/Jacques-R-Pauwels-Le-mythe-de-la (Consulté le 29 septembre 2016).



ISSN électronique : 1778-3747

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