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Bihr Alain

ATTAC, Le capitalisme contre les individus. Repères altermondialistes

 




ATTAC, Le capitalisme contre les individus. Repères altermondialistes, Paris, Textuel, 2010, 144 pages.

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Ce petit ouvrage collectif est le fruit des travaux du groupe « Individualisme contemporain » de la Commission scientifique d’ATTAC France. Ce groupe s’est constitué en 2005 dans le but de mener une réflexion sur les questions relatives aux rapports entre émancipation collective et émancipation individuelle, en s’adossant à la conviction qu’il est nécessaire, pour un mouvement antilibéral voire anticapitaliste comme ATTAC, d’articuler les deux. Autrement dit, tout en prenant acte de ce que l’individualisme constitue l’un des moteurs du capitalisme contemporain et du néolibéralisme qui en est l’idéologie dominante, suscitent ce dernier et trouvent inversement en lui l’un de leurs moteurs, il faut néanmoins veiller à ne pas « laisser le monopole de ’l’individu’ au néolibéralisme et au ’sarkozysme’  » (page 9).

Autour de cette thématique et de cette problématique, l’ouvrage réunit cinq contributions qui ne prétendent nullement l’épuiser, tout juste ouvrir quelques pistes de réflexion que les travaux ultérieurs de ce groupe entendent poursuivre. Dans la première, Claude Calanne s’en prend à la conception néolibérale de l’individu, réduit à un atome social uniquement mu par le calcul égoïste de ses intérêts dans un monde livré à « la guerre de tous contre tous  » (selon la formule bien connue de Hobbes dans le Leviathan) de la concurrence marchande, en mobilisant les références de l’anthropologie culturelle pour élargir la compréhension de ce qui fonde l’individualité. La contribution de Philippe Corcuff montre comment il est possible, sur la bases des œuvres pourtant très diverses de Marx, Elias et Bourdieu, de penser l’individu non plus dans une perspective substantialiste et atomistique mais relationniste : comme une synthèse à chaque fois originale de l’ensemble des relations sociales dont l’individu est agent-acteur. Les trois contributions suivantes scrutent davantage les situations et configurations relationnelles concrètes qui connaissent les individus dans le monde contemporain. Ainsi en va-t-il de celle de Christine Castejon qui nous rappelle combien la mise en œuvre des pratiques managériales, un des piliers de la « réforme » néolibérale, malmènent les individus mais trouvent aussi dans leur volonté de préserver leur subjectivité des môles de résistance. Albert Richez, pour sa part, met en évidence l’ambivalence fondamentale de l’individualisme contemporain et la manière dont elle est motrice des transformations de la famille nucléaire. Enfin Stéphanie Treillet et Jacqueline Penit-Soria interrogent les rapports entre individualisme et féminisme, en montrant comment le caractère ambivalent de l’individualisme se décline spécifiquement à propos de la question du statut des femmes, en pouvant aussi bien servir leurs revendications et avancées émancipatrices que se retourner quelquefois contre elles. Une courte bibliographie commentée conclut l’ouvrage qui fournira au lecteur désireux d’approfondir le sujet quelques références incontournables.

A l’image de son objet, l’individualisme contemporain, dont tous les auteurs s’accordent à décrire l’ambivalence, le lecteur sort… ambivalent de la lecture de l’ouvrage. On ne peut évidemment que se féliciter de voir un mouvement comme ATTAC susciter dans ses rangs pareille réflexion et se donner les moyens de la conduire. Par ailleurs, il est certain que la question de savoir ce qu’on peut et doit faire de l’héritage du capitalisme, est une question incontournable pour tout mouvement qui vise un au-delà du capitalisme, si tant est qu’on ne s’enferme pas dans le fantasme de « la table rase » qu’évoque L’Internationale [1] ; et l’individualisme en fait incontestablement partie, comme d’autres éléments de civilisation auxquels il est lié : le droit, l’urbanité, la démocratie parlementaire, la raison, etc. La question est d’autant plus importante que, précisément, cet héritage est ambivalent. En effet, le projet d’une société émancipée, le projet d’une émancipation de l’humanité, ne saurait évidemment ignorer l’émancipation individuelle qui en est une dimension, et il doit en ce sens recueillir l’héritage des contenus et formes de l’émancipation que les individus ont su acquérir et conquérir à la faveur du développement du capitalisme. Mais on ne saurait ignorer non plus que ces mêmes éléments ont été parmi les conditions et les fondements de ce développement, et cela bien avant que le néolibéralisme ne les instrumentalise à son compte. Et l’importance de cette question se redouble encore dès lors que l’on constate que le capitalisme a eu tendance, sur ce point comme sur d’autres, à compromettre son propre héritage, à dégrader ses propres œuvres historiques, en l’occurrence à saper les fondements mêmes de l’autonomie individuelle qu’il avait su développer en s’en nourrissant, et ce bien avant l’époque actuelle, là encore.

Raison de plus pour être particulièrement attentif aux termes dans lesquels on pose et on tente de résoudre la question. Et c’est là que gît une certaine ambiguïté voire confusion dans les propos tenus au sein de ce recueil. Par exemple quant à l’usage pas toujours clairement maîtrisé des mots individu, individualité et individualisme. Ainsi, lorsqu’on lit : « Si nous nous proposons de mettre en cause l’individualisme atomisant et concurrentiel du capitalisme, c’est au nom d’une autre vision, plus polyphonique, de l’individualité. » (page 9), le lecteur sourcilleux ne peut a priori que souscrire à la distinction voire à l’opposition introduite entre individualisme et individualité. Mais il ne peut que tiquer en lisant quelques lignes plus loin : « L’individualisme moderne apparaît comme quelque chose de plus compliqué à envisager dans son histoire et ses enjeux. Associé à une logique de justice sociale, un individualisme altermondialiste pourrait émerger comme l’un des axes d’une société non capitaliste à inventer. » (ibid.) Car, si les mots ont un sens, l’individualisme désigne précisément la doctrine et la pratique qui tendent à tout réduire à l’individu ou encore à faire de l’individu la mesure de toute chose, la réalité première et dernière en même temps que la valeur suprême, en transformant du même coup l’individu en atome de la réalité sociale, censée exister par et pour lui-même, indépendant des autres et si nécessaire contre eux. C’est bien en ce sens que l’individualisme a partie indissolublement liée au capitalisme, aux rapports capitalistes de production, quelles que soient les formes historiques et géopolitiques différentes et contrastées sous lesquelles ils se sont développés et se développent encore aujourd’hui. Par conséquent, autant il peut être cohérent et légitime de vouloir sauver l’individu et son autonomie de pensée et d’action, autant cela n’a pas de sens de vouloir préserver et perpétuer l’individualisme qui restreint et finalement menace la sphère de souveraineté individuelle. Car l’individualisme est en définitive le piège le plus pervers dans lequel peut se laisser enfermer l’individu.

Cette ambiguïté et confusion s’expliquent peut-être par le fait que la contradiction inhérente à l’individualisme capitaliste – que toutes les contributions du recueil soulignent, quoiqu’en en parlant en terme d’ambivalence – n’est pas comprise clairement. Dans sa contribution, Philippe Corcuff rappelle à juste titre que Marx a su jeter les bases d’une conception relationnelle de l’individu. Il omet cependant de mentionner les quelques passages dans lesquels, sur ces bases, il a tenté de déterminer la contradiction précédente. J’ai eu l’occasion de montrer que, pour Marx, l’une des caractéristiques des rapports capitalistes de production est d’émanciper l’individu de toute une série de rapports personnels (familiaux et communautaires) de dépendance (ou d’interdépendance) pour simultanément l’aliéner dans et par des rapports impersonnels de dépendance (ou d’interdépendance), de caractère marchand, juridique, administratif, étatique, etc. : l’individualisme moderne et contemporain, caractéristique du capitalisme, est essentiellement prisonnier de cette contradiction qui ne fait que s’exacerber au fur et à mesure où les rapports capitalistes de production se développent, compromettant ainsi la sphère de l’autonomie individuelle [2]. Dès lors, la conclusion s’impose d’elle-même : les conditions d’une véritable émancipation individuelle coïncident avec celles de l’émancipation collective dans le dépassement des rapports capitalistes de production, dans la constitution d’une association des producteurs « où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous » [3].

Notes

[1] « Du passé, faisons table rase » dit, entre autres choses, la première strophe de ce célèbre chant révolutionnaire.

[2] Cf. A. Bihr, La novlangue néolibérale, Lausanne, Edition Page 2, 2007, pages 91 et sq.

[3] F. Engels et K. Marx, Manifeste du parti communiste [1848] in Œuvres choisies en deux volumes, Karl Marx et Friedrich Engels, tome I, Editions du Progrès, Moscou, sd, page 44. [En ligne]. http://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/00/kmfe18470000.htm (Page consultée le 03 octobre 2011).

Pour citer l'article


Bihr Alain, « ATTAC, Le capitalisme contre les individus. Repères altermondialistes », dans revue ¿ Interrogations ?, N°13. Le retour aux enquêtés, décembre 2011 [en ligne], http://www.revue-interrogations.org/ATTAC-Le-capitalisme-contre-les (Consulté le 10 décembre 2016).



ISSN électronique : 1778-3747

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