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Ouzilou Olivier

Niklas Luhmann, La confiance, un mécanisme de réduction de la complexité sociale

 




Niklas Luhmann, La confiance, un mécanisme de réduction de la complexité sociale, Paris, Economica, 2006.

Niklas Luhmann, La confiance, un mécanisme de réduction de la complexité sociale, Paris, Economica, 2006 {JPEG}

A l’heure où prolifèrent ce que l’on nomme les « théories du complot », dont l’absurdité n’entame pas la popularité, et où, en retour, une forme d’anticonspirationnisme bien-pensant brandit inlassablement cette dénomination afin de discréditer tout mode de pensée critique, une analyse des thèses de l’ouvrage de Luhmann La confiance, un mécanisme de réduction de la complexité sociale semble appropriée en ce qu’il interroge les liens complexes qui unissent confiance, suspicion et socialité.

L’approche de l’auteur est délibérément fonctionnaliste : l’existence de la confiance est considérée sous l’angle de sa contribution au fonctionnement et à la stabilité de la vie sociale. Comment définir la confiance ? L’auteur distingue le fait d’accorder explicitement et consciemment sa confiance à tel individu, entité, etc. d’une forme de confiance latente, continue et, pour ainsi dire, passive. Il existe ainsi une grande différence entre le fait d’accorder sa confiance, après réflexion, à un individu avant de lui prêter une certaine somme d’argent et celui de faire en général confiance à La Poste pour l’envoi et la réception du courrier. L’une des interrogations de l’auteur concerne précisément cette transformation graduelle de la confiance en attente implicite de continuité. Afin de différencier la confiance du simple rapport de familiarité avec le monde environnant, Luhmann définit la confiance routinière comme une attente d’uniformité focalisée sur des actions humaines. Toutefois, étant donné la complexité des systèmes sociaux, ces dernières se laissent difficilement identifier. A qui fait-on confiance, lorsque nous nous fions plus ou moins naïvement aux journaux télévisés ? De cette incapacité naît une situation paradoxale qui est l’un des thèmes centraux de l’ouvrage : nous ne pouvons pas, la plupart du temps, contrôler directement la fiabilité des instances et des personnes à qui notre confiance est accordée bien que nous soyons simultanément contraints d’accorder cette confiance. De même que nous ne soupesons pas rationnellement la vraisemblance de tout témoignage avant d’adhérer à son contenu, nous sommes rarement en situation de décider d’accorder notre confiance.

L’auteur introduit son propos en soulignant l’entrelacement des deux types de confiances mentionnés : « la confiance (…) constitue une donnée élémentaire de la vie en société. Certes, l’homme a, en de nombreuses situations, le choix d’accorder ou non sa confiance à divers égards. Mais, s’il ne faisait pas confiance de manière courante, il n’arriverait même pas à quitter son lit le matin. Une angoisse indéterminée, une répulsion paralysante, l’assailliraient  » [1]. Cette confiance globale est la condition d’intelligibilité de toute méfiance locale. Ainsi, une suspicion déterminée concernant la hiérarchisation des informations d’un journal télévisé nécessite ce point d’appui normatif qu’est la croyance en l’existence des évènements relatés. Autrement dit, une confiance diffuse et irréfléchie en cet ensemble (confusément représenté) d’opérations humaines qui vise à établir et à relater des faits est ici encore présupposée.

Quelle est donc la fonction de la confiance ? La thèse de l’auteur est assez originale : la confiance a pour effet de réduire la complexité sociale : « Pour tous les genres de systèmes réels qui existent dans le monde, qu’il s’agisse d’unités physiques ou biologiques (…) le monde est trop complexe : il contient plus de possibilités que ce à quoi le système peut réagir tout en se conservant » [2]. La complexité caractérise donc un potentiel d’évènements indéterminés. Prenons un exemple : faire confiance à la nourrice à qui je confie mes enfants implique une suspension mentale des faits contrariants qui pourraient, du fait de cette même nourrice, advenir à mon enfant. La complexité désigne bien ici l’ensemble des possibilités objectives et imprévisibles auxquelles je ne peux pas faire face. La confiance neutralise la complexité du réel sans l’annuler puisqu’il est toujours possible que ces évènements adviennent malgré ma confiance. Il existe des nourrices qui martyrisent les enfants et cette personne en apparence sympathique peut se révéler cruelle. Mais la confiance me détourne de la prise en compte de ces éventualités et de l’incapacité d’agir qui pourrait en découler. La réduction de la complexité intrinsèque d’un réel toujours susceptible de déjouer nos attentes constitue essentiellement une neutralisation de l’incertitude : la confiance permet d’anticiper un avenir déterminé sur fond de contingence sociale. Toute confrontation avec le monde présuppose cette opération de simplification par la stabilisation d’attentes définies. Le gain propre à la confiance réside en ce que l’auteur nomme un « élan vers l’indifférence » [3] : la confiance est une forme d’insensibilisation face aux virtualités inquiétantes que recèle le monde social et constitue, en cela, un point d’appui pour l’action.

L’intérêt de cet ouvrage tient en partie à ce qu’il fournit de nouveaux outils de compréhension des interactions sociales et de l’idée même de coopération. Autrui est conçu comme un centre ordonnateur de plans d’action fort divers et représente une source spécifique d’imprévisibilité, distincte par son intentionnalité et le potentiel de complexité qu’elle représente d’une simple entité naturelle. Mon appréhension d’autrui exige par conséquent, elle aussi, une forme de schématisation liée à l’anticipation de ses actions. La confiance en une personne présuppose donc que le comportement de l’individu à qui cette confiance est accordée sera à l’avenir conforme à ce qu’il a, jusqu’à présent et souvent à son insu, manifesté socialement. En effet, c’est cette « auto-présentation sélective qui offre aux autres des bases pour la formation de la confiance et la normalisation des attentes de continuité » [4]. Les implications symboliques de nos actes sont donc déterminantes eu égard à la confiance qu’ils peuvent susciter. Fruit d’un ensemble d’interactions passées, l’émergence de la confiance modifie naturellement la nature même des rapports sociaux : l’accroissement de la confiance accroît le potentiel d’action tant de l’émetteur que du destinataire de la confiance. L’humour est ainsi conçu comme une exploitation de la latitude que m’accorde autrui par sa confiance. Les tâtonnements successifs dont parlait Goffman [5] sont rendus progressivement superflus par la confiance acquise. Lorsque ces épreuves sont passées, autrement dit lorsque la confiance se confirme également à travers ces « écarts » que constituent tous les actes « non conventionnels  » [6] , le capital de confiance s’accumule. La valeur des tests est toutefois inégale, l’augmentation de confiance n’étant pas un processus nécessairement linéaire. Mais la confiance est bel et bien un investissement risqué puisque nous n’avons jamais aucune garantie que notre confiance sera honorée. C’est pourquoi la confiance est structurellement proche de l’induction : faire confiance, c’est toujours « aller au-delà des faits » [7]. Cette vulnérabilité de la confiance est constitutive : de même que l’attribution d’une adhésion axiologique à un individu dépend du fait que l’individu manifeste une valeur (en agissant, par exemple, conformément à ce qu’elle lui prescrit de faire) malgré le bénéfice qu’il pourrait retirer du fait de s’en détacher, de même la confiance n’est véritablement accordée à un individu que lorsque, non seulement, la possibilité de la déception de cette confiance est effective mais surtout lorsque cette perspective peut servir les intérêts de la personne à qui elle est accordée.

L’un des nombreux intérêts de ce travail consiste enfin en sa tentative de penser la transition entre la confiance individuelle et la « confiance systémique » qui porte sur le fonctionnement des différents systèmes sociaux qui nous entourent et dont l’individu ne prend que très rarement conscience. Ainsi, apprendre à faire confiance à La Poste est en réalité indissociable du fait de comprendre ce qu’est La Poste. Son contrôle s’avère bien plus délicat puisque je ne peux pas, la plupart du temps, vérifier personnellement le bien-fondé de cette confiance, d’où l’importance de la figure, souvent contestée, de l’expert. Ce n’est pas tant, par exemple, à tel médecin qu’à la médecine que je fais confiance pour identifier les symptômes d’une maladie. La confiance personnelle que j’accorde à tel médecin - qui peut concerner sa bienveillance, sa patience, etc. - n’a pas réellement les mêmes objets que ma confiance générale en la médecine. Les individus qui bénéficient de ce transfert de confiance systémique incarnent une « autorité fonctionnelle » [8]. La médecine est avant tout un corps de savoir dont je dépends épistémiquement. Mais la confiance en la médecine présuppose également la confiance en une technique et, finalement, en « ce formidable savoir factuel qui peut être accumulé et stocké au sein des sociétés fortement différenciées  » [9]. Cette confiance diffuse et non questionnée est un fait extrêmement problématique que Luhmann illustre à travers une série d’exemples, dont la confiance en la stabilité de la valeur de l’argent. Pour chacun de ces exemples, l’auteur tente de montrer en quoi consiste à chaque fois la complexité qu’il s’agit de « réduire ». Cette approche offre une grille de lecture novatrice de la spécificité et du caractère paradoxal des engagements qui définissent l’homme en société.

Notes

[1] N. Luhmann, La confiance, un mécanisme de réduction de la complexité sociale [1968/2000], Paris, Economica, Etudes sociologiques (coll.), 2006, p.1.

[2] Op.cit., p.5.

[3] Op.cit., p. 27

[4] Op.cit., p. 44.

[5] E. Goffman, la mise en scène de la vie quotidienne, 1. la présentation de soi , Paris, Les éditions de minuit, « le sens commun » (coll.), 1973, p.183.

[6] N. Lühmann, La confiance, un mécanisme de réduction de la complexité sociale, Paris, Economica, Etudes sociologiques (coll.), 2006, p. 45

[7] Op.cit., p.28.

[8] Op.cit., p. 61.

[9] Op.cit, p.62

Pour citer l'article


Ouzilou Olivier, « Niklas Luhmann, La confiance, un mécanisme de réduction de la complexité sociale », dans revue ¿ Interrogations ?, N°9. L’engagement, décembre 2009 [en ligne], http://www.revue-interrogations.org/Niklas-Luhmann-La-confiance-un (Consulté le 11 décembre 2016).



ISSN électronique : 1778-3747

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