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Mazot-Oudin Antoine

Le politiste et le maître-nageur. Les enjeux de la présentation de soi dans un terrain de camping en milieu populaire au Québec

 




 Résumé

Cet article vise à aborder les difficultés liées à la présentation et à la négociation de sa position de chercheur sur son terrain de recherche. S’appuyant sur un travail d’observation ethnographique au cours d’une saison estivale dans un camping en milieu populaire au Québec, je reviens sur le fait que ma position d’employé comme surveillant de baignade a pu représenter une ressource sur mon terrain en atténuant en partie, sans la neutraliser, la distance de classe me séparant de mes répondant-e-s. Si mon emploi salarié, contrainte initiale de mon entrée sur le terrain, a pu représenter un atout dans la négociation de ma position comme chercheur, ces négociations de terrain soulèvent un autre enjeu plus large : celui de la difficile explication d’une démarche de recherche en sciences sociales, notamment parmi des enquêté-e-s distants du milieu académique.

Mots-clefs  : Classes populaires, Ethnographie, Présentation de soi, Camping, Québec

 Abstract

This article aims to address the difficulties related to the presentation and negotiation of a researcher’s role in his fieldwork. Based on ethnographic observations during a summer season at a camping site in the province of Quebec, I argue that working as a lifeguard helped me to partially mitigate the class distance with my research participants without neutralizing it. However, if my salaried job could have been an asset in the negotiation of my position as a researcher, it raises a broader issue : the difficulty to explain a social science research project, especially to participants who have little academic background.

Keywords : Working class, Ethnography, Presentation of self, Camping site, Quebec

 Introduction

Dans le cadre de ma thèse de doctorat portant sur les rapports au politique des classes populaires en France et au Québec, j’ai occupé pendant trois mois durant l’été 2015 un emploi saisonnier dans la région Centre-du-Québec dans un camping en milieu populaire. Surveillant de baignade à la piscine trois jours par semaine, j’animais également hebdomadairement un atelier d’aquaforme et prenait part, déguisé en mascotte, à la parade organisée pour les enfants chaque fin de semaine. Étudiant français arrivé au Québec à la fin de l’année 2013, financé à ce moment de mon parcours doctoral par mon université au Québec et ayant reçu une bourse de recherche, cette entrée sur le terrain avait pour but principal de m’ouvrir à un espace social et national dont j’étais éloigné. Par son inscription dans le temps et au travers de l’occupation d’un travail salarié d’exécution, cette démarche de recherche fait en partie écho à d’autres manières « d’aller au peuple », comme par exemple les pratiques dites d’« établissement  », populaires notamment au détour des années 1970 (Pagis, Yon, 2019). Traversée et transgression des frontières de classe, le fait de « s’établir » consistait « pour des jeunes qui n’ont pas été socialisés dans la perspective d’occuper un emploi d’exécution, à devenir ouvrier ou employé, plus ou moins provisoirement, parfois très longuement » (Dressens, 1994 : 83). Aussi, j’ai été amené à me présenter en deux temps auprès des campeurs et campeuses que j’ai rencontrés, comme surveillant de baignade à la piscine puis par la suite comme étudiant-chercheur. Cette présentation de soi double soulève l’enjeu méthodologique largement discuté de la négociation de sa place en tant que chercheur sur son terrain.

Les vade-mecum méthodologiques soulignent classiquement l’importance de l’exposition claire de son rôle sur son terrain de recherche et des thématiques que l’on souhaite aborder auprès de ses enquêté-e-s (Weber, Beaud, 2003). En effet, cette opération touche autant au respect de leurs droits qu’à la qualité des données recueillies. De plus, les recherches féministes (Lépinard, Mazouz, 2019) ou auprès des premières nations (Asselin, Basile, 2012) ont souligné l’importance d’une co-construction des savoirs avec ses participant-e-s les impliquant activement. Parallèlement, d’aucuns soulignent qu’ « appréhender certains univers sociaux est impossible […] sans une forme d’arrangement avec la réalité, seule façon de rendre possible l’enquête » (Laurens, Neyrat, 2010 : 24). Comment aborder, par exemple, des terrains « difficiles » comme des zones de conflits guerriers, auprès d’organisations criminelles ou encore auprès de formations politiques d’extrême-droite ? Ainsi, Martina Avanza n’a pas insisté sur certains aspects de son travail de recherche mais aussi sur certains éléments de sa vie personnelle, comme la nationalité marocaine de son conjoint, sur un terrain auprès de militants de la Ligue du Nord en Italie (Avanza, 2008). Magalie Boumaza souligne sa nécessaire « présentation de soi bricolée » dans le cadre de son ethnographie au sein des militants du Front National (Boumaza, 2001). Dans un contexte majoritairement masculin, viriliste et raciste, celle-ci se présente comme végétarienne pour justifier d’interdits alimentaires religieux, omet de donner son patronyme à consonance maghrébine auprès de certains militants lors d’entretiens, ou encore laisse accroire que son père serait un harki (Boumaza, 2001 : 109). Cette dernière anecdote souligne également que la présentation de soi sur son terrain est aussi une interprétation qu’en font les enquêté-e-s. Ainsi, « au cours de son enquête, le chercheur se construit un rôle, ou consent, consciemment ou inconsciemment, à endosser le rôle que les enquêtés lui ont attribué » (Boumaza, Campana, 2007 : 14).

Dans cet article, je mobilise principalement les données empiriques qui éclairent la négociation de mon double rôle de surveillant de baignade et d’étudiant-chercheur au camping. Bien que je me sois efforcé d’être le plus transparent quant à ma démarche de recherche, cette présentation de soi « bricolée », entre la surveillance de la piscine et la passation d’entretiens, a pu créer parfois des formes d’incompréhensions ou de malentendus auprès de mes participant-e-s. Si ces données répondent moins centralement à la question de recherche de ma thèse, elles peuvent cependant être aussi mobilisées « comme un objet de plein droit de la recherche et devenir ainsi un véritable matériau d’analyse du terrain lui-même et non pas seulement de la position de l’enquêteur, de ses réussites et de ses échecs, ou de sa plus ou moins grande capacité, située, à négocier son entrée sur le terrain » (Darmon, 2005 : 99). En effet, les gaffes ou les « déconvenues » d’enquête, constitutives de tout terrain de recherche, peuvent nous informer plus finement sur les univers sociaux étudiés (Coton, 2018).

Étudiant français au doctorat en science politique installé relativement récemment à Montréal, issu d’un milieu social aisé de parents fonctionnaires de l’Éducation nationale, j’ai mené à bien ce terrain de recherche dans une région rurale du Québec, au sein d’un camping au recrutement social davantage populaire. Je défends ici l’argument que ce double déplacement social et national a requis un ensemble d’interactions et d’ajustements réciproques entre mes enquêté-e-s et moi-même qui sont tout à la fois révélateurs des défis méthodologiques de l’étude des classes populaires, notamment dans un autre contexte national que le sien, mais aussi des rapports qu’entretiennent ces classes populaires aux sciences sociales. Si ma double position d’étudiant-chercheur et d’employé du camping a été une contrainte de rôle, elle a aussi représenté une ressource en atténuant sans l’annuler la distance sociale qui me séparait de mes informateurs et informatrices. Elle n’a cependant pas suspendu la difficulté à expliquer ma démarche de recherche. Ces données soulignent donc aussi les enjeux méthodologiques et éthiques des inégales appréhensions de ce que sont les sciences sociales et nous renseignent sur leurs représentations en milieu populaire. Étudier l’opération de négociation de mon double rôle au camping informe tout autant sur l’opération de négociation de la pratique même de la recherche et met en lumière des rapports davantage « obliques » des classes populaires aux sciences sociales.

 La politique au camping, un terrain privilégié d’observation des rapports ordinaires au politique des classes populaires

Dans le cadre de mon travail de thèse, l’approche ethnographique choisie vise à étudier la formation et l’expression d’attitudes politiques en milieu populaire en les réinscrivant dans les conditions sociales ayant présidé à leurs formations. En effet, de nombreux travaux en Amérique du Nord (Frank, 2008 ; Bartels, 2008) comme en Europe (De Waele, Vieira, 2011) interrogent les recompositions du vote des classes populaires, notamment à droite, voire en France à l’extrême-droite (Mayer, 1999 ; Mauger, Pelletier, 2017). Cette question n’a cependant été étudiée que plus marginalement sous un jour ethnographique (Mariot, 2010), notamment au Québec (Parent, 2015). De plus, si cette problématique est très largement mobilisée en France tant scientifiquement que politiquement – le FN se targuant même parfois d’être le premier parti ouvrier de France –, elle reste moins analysée au Québec. La littérature académique y mobilise moins centralement le concept de classes populaires (Dietrich-Ragon, Leloup, 2015 ; Mazot-Oudin, 2017) et cet espace politique est également marqué par une moindre prégnance du clivage gauche-droite (Bélanger, Nadeau, 2009).

Dans cette perspective, le choix du camping apparaissait comme un lieu privilégié d’observation et de recrutement d’enquêté-e-s. Les campeuses et campeurs installés toute la saison se démarquent au Québec par des niveaux d’éducation moins élevés que la population québécoise et des niveaux de revenus un peu plus faibles (Chaire de tourisme Transat ESG UQAM, 2013). Tout en soulignant la diversité et la recomposition de cette pratique de loisir, d’autres travaux insistent eux aussi sur ses ancrages populaires en France (Sansot, 2002 ; Poulain, 2009), ce qui justifiait de la comparabilité de ce choix de terrain. De plus, le camping est un lieu d’observation particulièrement riche de par la densité des relations sociales qu’on peut y observer (Raveneau, Sirost, 2001 ; Allen, 2007 : 121) et du fait de l’entremêlement de scènes publiques (la piscine ou la salle des fêtes) et privées (les terrains des campeurs). Le choix du terrain de camping s’est par ailleurs porté sur une région du Québec à la géographie électorale très typée (Bélanger, Nadeau, 2009), recoupant même un mystère : celui de « l’énigme » ou du « mystère Québec » (Villeneuve et al., 2009 ; Daoust, 2017) et de sa périphérie. En effet, cette région connaît historiquement des succès électoraux à droite tranchant nettement avec le reste de la province. Je pouvais ainsi escompter rencontrer des répondant-e-s proches des milieux populaires québécois dans un contexte propice aux observations et aux interactions sociales et dans un espace politique marqué par une sociologie électorale plus conservatrice.

Un camping rural aux ancrages populaires

Le camping des palmiers au Québec se situe dans la partie sud de la « région de Québec », à environ 45 minutes en voiture de la capitale, le long d’une rivière qui borde une partie de ses 200 emplacements. Pour une bonne part, ils sont loués à des saisonnier-e-s qui les occupent avec leurs camping-cars de la fin du mois d’avril à la mi-octobre, principalement durant les fins de semaine hors des mois de juillet-août, et pour beaucoup de manière continue durant les deux semaines des « vacances de la construction » [1]. La plupart résident dans un rayon de moins d’une cinquantaine de kilomètres. Certain-e-s habitent d’ailleurs à seulement quelques minutes en voiture du camping. Le camping est tenu depuis 1997 par Luigi et Maryse, un couple dans la soixantaine, ayant travaillé dans des usines d’aéronautique. Parmi les campeuses et campeurs rencontrés, la majeure partie de mes participant-e-s occupent des emplois variés mais assez largement associables aux classes populaires de par leur position subalterne ou d’exécution et parfois la plus grande instabilité de leurs trajectoires professionnelles. Pour les hommes toujours en activité professionnelle, ils sont pour une part des ouvriers agricoles de la région (certains travaillent dans des exploitations d’élevages porcins de la région à proximité du camping), des mécaniciens, des employés de service (dans des dépanneurs, des chaînes de pharmacies), pour certains des ouvriers qualifiés dans la construction et bénéficiant à ce titre d’avantages professionnels non négligeables et de niveaux de rémunération plus élevés ; pour les femmes ayant une activité professionnelle, des employées de service (dans des restaurants, des dépanneurs), des préposées aux bénéficiaires [2], mais aussi des travailleuses autonomes qui ont ouvert à leur domicile des services de garde d’enfants ou de coiffure, par exemple. Dans le soin aux personnes, elles occupent parfois des positions nécessitant des niveaux de qualification plus élevés, plus proches du secteur médical (massothérapeutes) ou éducatif (éducatrice spécialisée en CPE auprès d’enfants autistes). Une bonne part des personnes rencontrées au camping n’ont cependant pas poursuivi leurs études au-delà du secondaire.

Pourtant, les aspects plus pratiques de mon entrée sur le terrain soulevaient certaines difficultés. Du fait qu’il faut parfois attendre plusieurs années pour obtenir un terrain saisonnier, ma présence au camping en tant qu’occupant occasionnel d’un terrain passager tout au long de l’été aurait été à la fois coûteuse financièrement et peut-être jugée suspecte car tranchant avec les usages les plus courants. J’ai donc recherché des postes d’animation et d’accueil du public dans la grande région de Québec, principalement pour justifier ma présence. Cette entrée de terrain recoupait ainsi l’une des suggestions canoniques de rendre son observation participante (Beaud, Weber, 2003 : 129 ; Copans, 2008 : 13).

Si j’ai été amené à me dévoiler comme chercheur, tout d’abord auprès de mes employeurs puis au cas par cas auprès des personnes associées à ma recherche, j’ai été en premier lieu perçu comme le surveillant de baignade de la piscine. Je rencontrais en effet principalement les campeurs et campeuses sur mon lieu de travail lors de moments plus calmes à la piscine, puis par effet « boule de neige » en m’inscrivant dans les réseaux familiaux et amicaux de sociabilité au camping. Pour la majorité des campeuses et des campeurs qui n’a pas été associée à ma recherche, ma démarche est d’ailleurs restée le plus souvent implicite. Ce qui n’a pas empêché que ma seule situation de Français vivant en tente au sol dans un camping au Québec de « tente-roulotte  » [3] soit souvent perçue comme déroutante, voire dans les premiers temps, suspecte. Pour celles et ceux participant à mon enquête, mon choix de présentation – d’abord comme sauveteur puis comme étudiant-chercheur – fut motivé par le fait qu’il me semblait difficile de gagner leur confiance en me présentant en premier lieu comme un doctorant financé mais travaillant pourtant comme sauveteur dans un camping de région. Cette présentation de soi double a pu être une contrainte car elle m’exposait à la crainte – cependant rarement avérée – de donner l’impression de les trahir en leur dévoilant seulement par la suite ma démarche de recherche.

Suivant les prescriptions du comité d’éthique de mon université, j’ai systématiquement exposé ma démarche de recherche aux participant-e-s que j’étais amené à observer et au préalable de toute demande d’entretien enregistré. À cette occasion, je présentais mon travail salarié au sein du camping comme « un job d’été » en parallèle de mes études, ce qui me permettait de concilier, tout en le révélant, mon double rôle d’étudiant-chercheur et de surveillant de baignade. Par la suite, parmi les centaines de campeuses et campeurs présents sur le site, j’ai proposé à celles et ceux rencontrés le principe d’un entretien – suivant l’organisation de ma grille –, à propos de leurs trajectoires personnelles et professionnelles et sur l’actualité politique.

Comité éthique et pratique de la recherche

Depuis les années 1980 aux États-Unis et les années 1990 au Canada, les recherches scientifiques sont encadrées par des comités d’éthique de la recherche qui évaluent les protocoles de recherche des projets impliquant des participant-e-s. L’institutionnalisation de l’éthique de la recherche vise à garantir de grands principes initialement élaborés dans le domaine des sciences biomédicales : les recherches doivent être menées avec le consentement explicite des participant-e-s, ne pas leur nuire et les résultats de la recherche devraient leur être bénéfiques (Hobeila, 2011). Par ailleurs, cet encadrement éthique suscite des débats (Felices Luna, 2016) qui invitent par exemple à ne pas limiter ces enjeux moraux à leur dimension procédurale en amont de la recherche (Halse et Honey, 2007) ou qui soulignent le risque d’interdire certains projets de recherche du fait du difficile recueil du consentement des personnes enquêtées (Laurens et Neyrat, 2010). De tels projets sont parallèlement débattus dans le champ académique français ces dernières années.Pour obtenir mon certificat d’éthique, j’ai présenté en amont de mon terrain ma grille d’entretien, ma grille d’observation ethnographique et un formulaire décrivant ma recherche. Le comité d’éthique a requis que mes observations ethnographiques soient réalisées seulement auprès de personnes au courant de ma recherche. J’ai également transmis à chacune des personnes rencontrées en entretien un formulaire de consentement et d’information leur assurant notamment la confidentialité des données recueillies. Cette contractualisation de la relation d’enquête peut paradoxalement davantage susciter de la méfiance dépendamment des publics étudiés (Bosa, 2008). Au camping, cette démarche a été majoritairement perçue comme contre-intuitive pour certain-e-s de mes enquêté-e-s, notamment car la garantie de leur anonymat nécessitait de me dévoiler leur patronyme. De plus, la signature d’un document rompait avec les rapports informels que nous entretenions jusqu’alors.

 Une présentation de soi négociée, entre assignation nationale et désajustements de classe

Ethos populaire du travail et classements sociaux ordinaires

Si la relation d’enquête se distingue des échanges ordinaires du fait qu’elle est subordonnée à des objectifs de recherche, elle n’en est pas moins une relation sociale qui influence les résultats obtenus (Bourdieu, 1993). Contrôler les effets de l’enquête de manière réflexive nécessite de s’interroger sur ses propres présupposés, sur ce qui nous échappe lors des interactions d’enquête et de contextualiser les données ainsi récoltées pour les analyser de manière plus rigoureuse. Dans le cadre de cette recherche menée en milieu populaire, étudier la manière dont mes répondant-e-s pouvaient me situer et me classer socialement est une dimension centrale de ce travail de réflexivité.

En effet, la relation d’enquête débute souvent « par une ‟phase de test” au cours de laquelle l’enquêté met à l’épreuve la fiabilité, la résistance et l’impartialité de l’enquêteur » (Sauvayre, 2013). L’enquêteur est dans une grande mesure lui-même enquêté par ses répondant-e-s et les classements sociaux auquel il est assigné ont une incidence sur la nature des données qu’il peut recueillir (Mauger, 1991 ; Olivier de Sardan, 1995). Au cours de ces interactions évaluatives se joue la possibilité d’une communication riche, notamment en situation d’entretien. Alicia Rinaldy relève ainsi sur son terrain au Mexique dans des exploitations agricoles, le travail de questionnement et de catégorisation que les répondant-e-s qu’elle rencontre mènent sur elle (Rinaldy, 2014). La manière dont ses enquêté-e-s la perçoivent de prime abord peut, dans un premier temps, charger l’interaction d’une certaine violence symbolique, notamment en raison de l’histoire coloniale à laquelle elle renvoie en tant qu’européenne. Or, certaines de mes caractéristiques sociales les plus objectivables – un candidat au doctorat en « science politique » de Montréal à l’accent français – ne m’apparaissaient pas comme un atout sur le terrain. Mes premières observations au camping me rappelaient que bon nombre de mes répondantes et répondants potentiels pouvaient construire leur identité nationale et sociale contre ce que je pouvais représenter : un étudiant à l’Université (« Ils enchaînent les études sans jamais travailler  ») et de surcroît à Montréal (« Oui mais Montréal, c’est pas le Québec » comme me le précise Jonathan, employé dans une boulangerie de la région).

Mes inquiétudes résidaient dans le passage des frontières nationales et de classe qu’impliquait ma présence au camping, autrement dit dans ma capacité à me faire passer pour un surveillant de baignade au camping tout en me faisant accepter comme un étudiant-chercheur français au doctorat issu d’un milieu social relativement privilégié. À ce propos, l’assignation nationale française au Québec est une ressource ambivalente. Dans ce qu’elle convoque de filiations « françaises » des Québécois liées à l’histoire coloniale de la Nouvelle-France (1534-1763), elle réactive, voire « invente » des ressemblances ou des proximités que l’on retrouve par exemple dans l’expression usuelle de « cousins » pour désigner les Français au Québec (Biland, Desage, 2017). Ainsi, dans de nombreuses premières interactions avec des campeuses et des campeurs, notamment à la piscine, l’évocation de ma région d’origine renvoyait soit au récit national québécois (Pierre Boucher, le gérant de la buvette du camping : « Bah Jean Cartier [4], c’était un Français qui s’est échoué à Québec (rires) ») soit à des récits généalogiques familiaux sélectifs (Jeannette, la mère de Luigi, le propriétaire du camping : « Mes ancêtres, ils viennent de d’là, de la France. On vient tous de la France. Finalement, on est des Français. On a juste perdu l’accent »). Cependant, certains travaux soulignent également la « méfiance  », voire le « malaise » pouvant exister entre Français et Québécois, notamment sur le lieu de travail (Dupuis, 2012), par exemple au travers de la reprise de clichés nationaux dépréciatifs soulignant l’arrogance ou le côté « chialeux » [5] des Français que l’on peut retrouver dans l’expression usuelle « maudit français » (Paul Berthiaume, dessinateur industriel qui, régulièrement sur un ton amusé, commente ma présence : « Il est sympa, même s’il est français »)

Pourtant, si certains travaux soulignent que «  les sociologues faisant un terrain à l’étranger ne sont pas confrontés de la même manière à cette question de la distance sociale. Ils sont la figure de l’‟autre” ou du Français, ce qui annule assez largement la question de la classe sociale d’origine » (Beaud, 2011 : 166), ce sont bien davantage les différences et désajustements de classe qui ont été les plus centraux dans mon rapport négocié à mes participant-e-s, notamment dans mes tentatives de me distancier de la figure repoussoir du « parisien », représentation mythique et située géographiquement du dominant, ou encore du « fils à papa » sans mérite.

En ce sens, mon rôle d’employé et la relative précarité de ma situation au camping ont pu faciliter la prise de parole des répondant-e-s. De fait, je n’étais pas principalement associé à une position dominante de chercheur à l’université (« Une thèse ? Ça devient compliqué pour moi ») mais davantage à mon emploi salarié. En tant que surveillant de baignade, j’étais bien davantage associé à une relation de (et à leur) service à la fois dominée et valorisée. En effet, mon activité salariale a en partie été interprétée par certains campeurs et certaines campeuses, sans que ce fût une stratégie consciente de ma part, comme la démonstration de mon abnégation et de ma persévérance. Celle-ci faisait écho à un certain ethos du travail populaire marqué par une morale de l’effort et la dépréciation de la paresse (Schwartz, 1990 ; Lamont, 2002). Par exemple, ma présence en « camping sauvage  » [6] m’a conféré une forme de bénéfice moral, comme auprès de Luigi, le propriétaire, ancien ouvrier dans l’aéronautique à la retraite. Puisque j’habite à Montréal à plus de deux heures de route du camping contrairement à mes collègues, celui-ci me propose au début de la saison de camper sur un terrain annexe et se montre sensible au fait que j’aie accepté de dormir tout l’été dans une tente afin d’obtenir cet emploi. Me demandant à plusieurs reprises si je n’ai pas trop froid la nuit, il revient sur ses propres expériences de campements spartiates au cours de séjours de chasse plus jeune (« Je peux plus faire ça, je suis trop vieux »). Le relatif inconfort de mon installation, expérience partagée, est aussi interprété comme la démonstration de mon abnégation et de mes qualités morales (Maryse, sa conjointe : « Oui mais toi, tu viens au camping, tu dors tout l’été dans une tente pour travailler, faire tes heures, même quand il pleut et que tu ne peux pas travailler à la piscine »).

Carnet de terrain

Début août 2015.

Un soir, après avoir fermé la piscine, je m’immisce dans une conversation prolongeant, bières à la main, une réunion entre les propriétaires et les membres du club social [7] du camping. La conversation quant à l’agrandissement du camping dérive finalement autour de la dénonciation des « trous-de-cul », les architectes, les ingénieurs fustigés à la fois comme prétentieux et incapables. « A quoi ils servent eux autres ? » lance Will, charpentier-menuisier et membre du club social, outré. Luigi lui répond : « Ils sauvent leurs culs. Ils font comme le gouvernement, ils sauvent leurs culs  ». Will m’invite à me joindre au groupe avec enthousiasme et va me chercher une bière fraîche dans le réfrigérateur du club social : « On t’invite  ». Pendant ce temps, Luigi explique qu’il est capable, comme sa femme, de jauger les gens « en quelques minutes ». « D’ailleurs, Antoine. Je sais tout de toi  », me dit-il en se tournant subitement vers moi. Surpris, je lui demande de m’expliquer davantage. «  Tu as eu des bons parents. Mais tu as dû prendre le large. T’as connu des difficultés. Tu t’es ramassé ici. Il y a plein d’affaires qui ne te plaisent pas mais tu subis. Tu joues le jeu. Moi d’ailleurs, je te rentre jamais dedans. T’es persévérant. Et c’est une attitude gagnante. Et je sais que tu vas y arriver  ». La conversation reprend. Quelques minutes plus tard, je lui demande au détour d’un silence ce qu’il entendait par ces « affaires qui ne me plaisent pas  », inquiet d’un reproche implicite à propos de mon travail. Il me précise que ce n’est pas lié au camping, à ce qui s’y passe mais à ma situation de Français qui vient travailler 20 heures par semaine « parce que le gouvernement t’empêche de travailler plus [8]  », en tente-au-sol et qui ne peut pas toujours faire ses heures à cause de la pluie. « Parfois, Maryse veut fermer la piscine. Mais je lui dis, non, on ouvre, les gars doivent faire leurs heures  ». Luigi insiste surtout sur les qualités qu’il me prête de persévérance et d’abnégation au travail. Je ne précise pas que la fermeture de la piscine, tout comme mon contrat à mi-temps, m’arrangent bien davantage en me laissant le temps nécessaire pour prendre mes notes de terrains et multiplier mes points d’observation ; ni que j’ai eu une bourse de terrain de recherche pour mener à bien cette approche ethnographique au camping. Il me raconte ensuite le départ en voiture de sa famille, alors qu’il était enfant, du Québec pour l’Ontario à une époque où son père était au chômage. La situation financière familiale était si précaire que son père ne possédait plus que le véhicule et « 70 dollars en poche  ». Au cours du trajet, ils subissent un accident sur l’autoroute qui détruit l’automobile. Pendant plusieurs semaines, Luigi me décrit sa famille, campant en tente-au-sol sous un pommier, se nourrissant de pommes glanées et de tranches de pain avec du beurre de cacahuète. Par la suite, une fois établi en Ontario, Luigi ne comprenait pas l’anglais. Son grand frère était moqué par ses camarades du fait de son accent et de ses incompréhensions et lui se battait dans la cour pour le défendre. « Toi, tu dois pas être du genre à te battre trop. Mais tu as dû défendre ton bout, tes points. On a les mêmes valeurs  ». Il me quitte avec une tape dans le dos : « Je suis fier de toi  ».

Au travers de cette interaction, je suis validé socialement par Luigi auprès des autres campeurs. Celui-ci met en avant mes qualités de « persévérance  », ma capacité à « subir  » sans abandonner malgré la dureté des conditions de travail. Cette aptitude au travail qu’il a repérée chez moi (« je sais tout de toi ») participe d’une opération de classement social qui me rapproche selon lui de ses propres dispositions éthiques et morales à l’effort (« On a les mêmes valeurs »). Il tisse également un lien entre ma situation au camping et la grande précarité familiale qu’il dépeint lors du départ de son père pour l’Ontario. Cette opération de classement parle davantage de sa perception de sa trajectoire sociale que de ma propre situation, dans mon cas choisie et temporaire. L’interaction est d’autant plus riche que, quelques minutes auparavant, Luigi et Will fustigent ensemble les diplômés, architectes et autres fonctionnaires, des « trous-de-culs » qui ne comprennent rien à la réalité du « terrain ».

De même, là où mon arrivée au camping sans l’équipement nécessaire et dans une voiture presqu’aussi âgée que moi était sans doute en grande partie la conséquence de mon manque de préparation et de ma faible socialisation aux contraintes d’un séjour prolongé en tente, elle est parfois interprétée comme la marque de ma « simplicité ». Ainsi, Will me répète à plusieurs reprises au cours d’une soirée en marge de la salle des fêtes ou après un des bingos du vendredi soir que je suis « un bon gars » et me détaille à cette occasion les qualités qu’il y associe. Nous serions « obstinés, orgueilleux, comme des hommes », mais aussi « simples ». La relative précarité de mon installation est également propice aux sollicitations sociales présentées sur le mode de la « dépanne ». Je sympathise plus centralement avec un couple de campeurs, Marianne Blanchet et son conjoint Philippe, à la suite d’une invitation à manger sur leur terrain pour profiter d’un « bon repas chaud ». Philippe me prête d’ailleurs quelques jours plus tard un réchaud électrique.

L’enquête sociale à laquelle je suis moi-même confronté est parfois plus poussée, comme dans cet extrait d’entretien auprès de Hugues Lemelin, 64 ans, ancien ouvrier qui travaille au moment de l’enquête comme magasinier dans un grand magasin de distribution. De la même manière qu’au cours de son récit de vie, je suis amené à multiplier les questions à propos de lui pour mieux le situer socialement ; celui-ci enchaîne plusieurs questions sur des indices sociaux de ce qui pourrait me disqualifier à ses yeux comme un « fils à papa ».

Hugues Lemelin : Tu sais, le babyboomer, les babyboomers, ils ont réussi bien. Et là, ils se disent : « Oh, mon gars, il en arrachera pas, ou ma fille en arrachera pas comme moi j’en ai arraché ». Et il y a beaucoup de babyboomers qui achètent l’auto à leurs fils ou leurs filles, ce que lui a même pas eu de ses parents. Ce qui fait que le petit gars est gâté, la petite fille est gâtée, comme une vie dans la boite. Elle va avoir un job sans se salir les mains. Comme toi, ton auto, c’est tes parents qui te l’ont payée ?

₋ C’est pas mes parents qui me l’ont payée. Mais c’est pas une belle auto non plus tu vois.

Hugues Lemelin : Mais elle t’apporte où tu veux aller. Moi, j’ai presque toujours roulé avec des minounes qu’on les appelle, des chars usagés. Parce que moi non plus, mon père m’a pas payé d’auto. J’avais 16 ans. Mon père est décédé. Ma mère avait trois enfants en bas âge à s’occuper. Elle m’a pas payé ma première auto. C’est moi qui avais payé ma première auto par mon travail. Mais tu sais, beaucoup de Québécois, de jeunes Québécois … Toi, ça fait combien de temps que tu es à l’université ici au Québec ? Des fils à papa, des filles à… Il y en a pas mal. Toi, tu payes tes études ! C’est toi qui payes (il m’a demandé précédemment si j’avais le droit aux prêts et bourses). Travailles-tu juste l’été ou tu as aussi un job l’hiver ?

₋ Je travaille aussi l’année.

Hugues Lemelin : Dans l’hiver, dans quoi tu travailles ?

₋ Je fais des trucs pour l’université. Je surveille des examens, je corrige des travaux…

Hugues Lemelin : Ok ok. Ça t’aide à payer tes choses […]. T’es pas comme les fils qui restent dans le condo à papa ou qui restent dans une grosse cabane à Westmont. Le gars ou la fille a sa chambre à lui tout seul, ostie. Et puis, il n’a pas à s’inquiéter de la bouffe, ostie. Maman fait tout le temps la bouffe.

L’enquête serrée qu’il mène lui permet finalement de conclure que je n’appartiens pas à la position sociale décriée de « fils à papa » (« T’es pas comme les fils qui restent dans le condo à papa »). Ma capacité à subvenir seul financièrement à mes besoins, me classe, si ce n’est comme lui, du moins plus proche de son environnement social et familial. Il m’explique par la suite longuement que sa belle-fille a réussi un parcours universitaire au prix de sacrifices importants, travaillant à temps plein en parallèle pour payer ses études.

Ces opérations de classements sociaux ordinaires au camping s’inscrivent pour partie dans des oppositions euphémisées de classe. Les catégories profanes dépréciatives ici relevées visent des groupes sociaux aux positions sociales dominantes : des ingénieurs et des architectes, les représentants politiques, des rentiers. Elles rejouent également la division classique entre travail manuel et travail intellectuel en milieu populaire (Willis, 2011 [1977] ; Lomba, Mischi, 2013), parfois présentée comme une « inversion symbolique d’un mépris de classe [subi] au quotidien  » (Dunk, 1991 dans Lomba, Mischi, 2013). L’expérience des manuels y est ainsi opposée à « l’incompétence pratique » des intellectuels qui ne font que parler. Cependant, bien qu’étudiant au doctorat, j’échappe, en partie, aux catégorisations sociales ordinaires les plus dépréciatives mobilisées par ces campeurs et campeuses du fait que j’occupe également un travail d’exécution. Loin d’être principalement perçu comme un « trou-de-cul » ou un « fils à papa », je suis, pour une partie d’entre eux, bien davantage associé à la figure du « bon gars ». Ces participant-e-s n’acceptent pas mécaniquement mon « offre de parole » du fait de ces opérations de catégorisation – Will refuse d’ailleurs de se prêter à l’exercice de l’entretien, arguant du fait qu’il est trop occupé. De plus, ma seule situation de travail salarié ne neutralise nullement la distance sociale me séparant de mes répondant-e-s ni, comme on le verra par la suite, leur attention aux détails et indices me trahissant parfois. Cependant, ces jugements sociaux participent de mon acceptation au sein du camping, facilitent mes prises de contact et l’établissement de relations amicales avec les campeurs et campeuses que j’ai davantage observé-e-s. Ils s’apparentent même parfois, comme dans le cas de l’entretien avec Hugues Lemelin, à une forme d’épreuve sociale. Suite à cet interrogatoire au milieu de notre entretien, je passe le reste de la soirée à discuter avec Hugues et sa conjointe, très généreux de leur temps. Ceux-ci viennent par la suite me rencontrer à plusieurs reprises sur mon propre terrain ou à la piscine.

L’illusion de la neutralisation, que peut-on analyser de ses « gaffes » de terrain ?

Bien qu’elle n’ait pas été le fruit d’une stratégie délibérée et planifiée de ma part, ma situation d’employé au camping se révèle être en pratique une opération de neutralisation des effets de la distance sociale avec mes répondant-e-s. (Warren, 2001 : 203). Or, comme le relève Romy Sauvayre (2013 : 62), « l’enquêté […] observera minutieusement les différentes postures et mimiques faciales de l’enquêteur pour identifier le moindre signe de jugement de valeur apparent ou toutes autres manifestations émotionnelles ». De telle sorte que si le chercheur ne peut écarter le souci réflexif de comprendre les contraintes matérielles et morales qui pèsent sur l’énonciation de la parole de ses participant-e-s, l’obsession des biais à neutraliser est pour une bonne part illusoire (Barbot, 2012).

De fait, à plusieurs reprises, j’ai été pris en défaut sur mon terrain, notamment quant au registre de langue, dans un contexte où mon accent français était majoritairement perçu comme une forme de langage soutenu ou plus proche de la norme jugée dominante (Marianne Blanchet au détour d’un repas : « Nous, on dit ‟melon d’eau” alors que le vrai mot, c’est pastèque »). Un après-midi, tandis qu’en ma qualité de sauveteur, je suis chargé de maintenir l’ordre dans le bassin et que je tente de mettre fin au chahut de plusieurs adolescents, ceux-ci me prennent à partie et contestent mes récriminations (« On se bagarre pas, on joue »). Désemparé, je leur réponds, dans un registre beaucoup trop soutenu, qu’il « existe une frontière ténue entre la bagarre et le jeu », ce qui suscite des éclats de rires et, finalement, de l’indifférence. Par la suite, je suis repris par la propriétaire du camping sur la manière dont j’anime l’atelier d’aquaforme. Les critiques de participantes qu’elle me rapporte visent entre autres mon registre de langue (« On ne te comprend pas », « Tu fais des phrases trop longues »). Cette remarque sur mon niveau de langue n’est pas dissociable de mon accent français et des représentations sociales qui lui sont associées au Québec (Gendron, 2014), accentuant sans doute ici pour certains campeurs une distance sociale nous séparant. Plus généralement, ces « gaffes » recoupent également des interrogations et des tests des enquêté-e-s au cours d’interactions plus informelles, par exemple à propos de la position sociale de membres de ma famille.

Carnet de terrain

12 juillet 2015.

Pierre, le gérant propose une sloche [9] à Jeannette. « Oui mais j’ai pas mon argent ». « Je te l’offre », lui répond-il. Il m’en propose une également que j’accepte. Jeannette, elle, refuse. « Je vais aller chercher mon argent et je vais te la payer ». Un peu plus tard, Jeannette mène la conversation : « Il y en a qui ont eu des parents avant de venir au monde ». Mais pour les autres qui seraient très riches, « il y a souvent de la malhonnêteté […] Il a fallu tasser les autres ». « Regarde le chef », me dit-elle en riant, soulignant par-là qu’il trime sans gagner énormément sa vie. « Il faut lutter pour sa piasse  ». Puis un peu après : « Il faut gagner sa piasse ». « Toi, quand tu restes au soleil à la piscine, tu luttes ! ». Fin août 2015.Fin d’après-midi, je m’apprête à rentrer pour quelques jours à Montréal. Maryse, la propriétaire, m’a imprimé ma fiche de paye hebdomadaire et m’a donné mon chèque de paye tandis que je surveillais la piscine dans le carnet où j’inscris mes heures. Mais sur le chemin vers mon campement, j’ai égaré le tout. Mes recherches ne donnant rien, je vais au resto-bar du camping pour demander si quelqu’un ne l’aurait pas rapporté. Pierre, le gérant, est assis avec Jeannette, la mère du propriétaire et ils discutent à une table en attendant des clients. Rien ne leur a été apporté. Pierre me demande pourquoi je dois rentrer à Montréal si rapidement. Je lui explique que ma sœur vient visiter quelques jours le Québec. « Ah oui ? Elle fait quoi ta sœur ? ». La question me met mal à l’aise car je ne sais pas comment serait perçue sa situation d’étudiante en licence d’études théâtrales à Paris. Je réagis sur le vif en improvisant une réponse plus vague : « Elle est aux études.

Pierre : En quoi ?

_ : Oh, c’est des études de lettres, en arts…

Pierre : Elle travaille pas ta sœur ?

_ : Si, elle travaille. Mais là, elle est en vacances.

Pierre : Mais qui est-ce qui paye ses études ? C’est tes parents ?

_ : Oui, mes parents l’aident un peu … ».

Pierre tape du poing sur la table et part à rire : « Ah bah voilà. Bah c’est pas si grave que ça quand il mouille finalement (rires) ». Je repars penaud et sans ma fiche de paye, en fait oubliée dans la boite à gant de la voiture …

Au travers de cette interaction, le gérant du resto-bar fait directement référence à de nombreuses conversations où, m’offrant le café, parfois en présence de Jeannette, il a été question de mon travail et de ses contraintes météorologiques. N’étant payé qu’aux heures travaillées, excluant celles où la piscine fermait à cause de la pluie, j’étais parfois salué pour mon abnégation (« Toi, quand tu restes au soleil à la piscine, tu luttes  ! »). Du fait de la situation sociale de mes parents que Pierre déduit de ses questions sur les études de ma sœur, je suis finalement renvoyé à une origine sociale plus privilégiée et moins valorisée. Cette attention de certains des campeurs pour ces signes soulignent que ma position sociale restait ambiguë pour une partie de mes répondants, parfois visiblement satisfaits de me contraindre à me dévoiler davantage. Ici, Pierre est insistant, voire s’obstine à classer socialement ma sœur par une série de questions sans rapport direct avec la perte de mon chèque de paye. Il s’amuse, voire jubile (il tape du poing sur la table) lorsqu’il me pousse à me révéler davantage comme un étudiant relativement privilégié, au-delà de ma « représentation frauduleuse » (Goffman, 1973 : 62) d’un surveillant de baignade payé au salaire minimum.

On a pu relever ici l’importance sensible d’un ethos populaire au travail dans mon acceptation au camping. J’ai été davantage accepté en tant que surveillant de baignade à la piscine qu’en tant qu’étudiant-chercheur bien que je n’aie pas caché auprès des campeurs et campeuses participant à ma recherche ma situation d’observation participante. Si les raisons principales de ma présence sur le terrain de camping ont pu parfois me sembler difficile à justifier auprès de mes participant-e-s du fait de mon emploi salarié, une autre ambiguïté a été également constitutive de mon expérience de terrain : la difficulté à expliquer ma démarche de recherche, quelle qu’ait été par ailleurs mon insistance à le faire.

 Une recherche en sciences « sociables » ?

Des rapports « obliques » aux sciences sociales

Une partie de mes difficultés d’accès à mes participant-e-s pourraient être interprétée en raison du sujet de ma recherche portant sur les rapports au politique. On retrouverait là des entraves propres au projet de mener à bien une ethnographie du politique (Mariot, 2010) et la confrontation à des formes classiques de rapports « obliques » à la politique en milieu populaire – mélange de défiance et de distance inspirée de la notion d’« attention oblique » chez Hoggart (1970). La remarque d’Olivier Schwartz (1991 : 79) à propos des rares « véritables conversations sur le sujet » politique auprès des ouvrières et ouvriers du Nord qu’il a étudiés ferait ainsi écho aux remarques de plusieurs campeurs à ce propos (« Comme je te dis, l’argent, la politique et la religion. C’est trois sujets que… t’abordes pas », « Mais je te dirais que les Québécois, parler politique, ça parle pas ben ben politique »). Cependant, j’ai bien davantage été surpris par le décalage entre des refus répétés de participer à mon enquête et la propension à parler de politique hors du contexte formalisé de l’entretien semi-direct. À l’image de Jacques Pouliot, 57 ans, employé au camping qui, tout en refusant fermement mes propositions d’entretien, prend cependant le temps à la fin d’une soirée de me parler longuement de politique sur une table de pique-nique et de conclure : « Je suis quelqu’un de ben simple. J’aime pas m’exposer au public. Ce que j’ai à te dire, je te l’ai dit ce soir ». Ne retrouve-t-on pas également ici des formes de rapports « obliques », non seulement à la politique mais aussi aux sciences sociales ? La seule présentation d’une démarche de recherche en science politique, par le flou qu’elle charrie et la distance culturelle qu’elle (ré)impose, n’est-elle pas une interaction sociale dont on « [tend] à se protéger en [la] rejetant dans l’irréalité du monde des ‟autres” » (Hoggart, 1970 : 297) ? Ainsi donc, je souhaite ici étudier de manière plus large l’opération de négociation auprès de ses participant-e-s, non plus de sa position sociale, mais plutôt de la pratique sociale à laquelle on s’adonne : la recherche en science politique.

Cette opération est loin d’être exclusive des enquêtes portant sur les classes populaires et peut soulever des difficultés propres auprès de dominant-e-s. Dans le cadre de sa campagne d’entretiens avec des hauts fonctionnaires de l’immigration en France, Sylvain Laurens souligne la mobilisation par ces enquêté-e-s de travaux en sciences sociales associée à une critique de l’intellectualisme (Laurens, 2007). Leur sentiment de compétence en la matière avait pour conséquence à la fois de déstabiliser l’enquêteur sur le moment mais aussi d’accentuer la difficulté à objectiver leurs propres positions sociales. Muriel Darmon dans le cadre de son enquête en milieu hospitalier sur l’anorexie analyse comment les refus des psychiatres qu’elle rencontre permettent d’esquisser une « sociologie de la place de la sociologie » comme hiérarchisation des discours et des disciplines (valorisant spécifiquement les sciences dites « dures ») auprès de ses enquêtés les plus dominants (Darmon, 2005 : 105). La capacité de mobilisation des travaux de sciences sociales par ses enquêté-e-s n’est donc pas en soi un gage d’un terrain de recherche facilité. Cette analyse des représentations que se font ses enquêté-e-s de sa propre pratique de recherche peut également informer sur les univers sociaux que l’on étudie. Christelle Coton mobilise, par exemple, l’objectivation de la perception qu’ont ses participant-e-s de son rôle d’étudiante-sociologue sur son terrain de recherche au sein de l’école d’état-major pour étudier le complexe culturel et scolaire des élites militaires (Coton, 2018). Or, appliquée à mon terrain de recherche, cette opération nécessite de garder à l’esprit les inégales compréhensions de ce qu’est une démarche de recherche en sciences sociales et des incidences qu’elles peuvent avoir sur les données recueillies.

Jeanne Francoeur : Parce que lui, il étudie un peu dans ces affaires-là.

Sa mère : Dans l’actualité ?

Jeanne Francoeur : C’est quoi donc, le métier que tu veux faire ?

₋ : Moi, je veux devenir enseignant.

Jeanne Francoeur : Enseignant en quoi ?

₋ : Enseignant en sociologie.

Jeanne Francoeur : Ok. C’est quoi donc, ça, sociologie ?

₋ : C’est comme l’étude du social.

Jeanne Francoeur : Hé crime, t’as pogné la bonne. Je suis sociable (rires). Bah c’est un peu pour ça d’ailleurs qu’il m’a accrochée. Parce que j’étais sociable. C’est pas compliqué.

Cet extrait de l’entretien que m’accorde Jeanne Francoeur, 48 ans, femme au foyer ayant travaillé par intermittence dans les exploitations agricoles de la région, souligne les malentendus, le flou, les stratégies de protection et de détournement que la présentation de ma démarche de recherche a pu provoquer au camping. Il illustre la distance que les campeurs et campeuses rencontrée-e-s entretiennent majoritairement avec le monde académique et souvent l’absence de représentations établies de ce que peuvent être les sciences sociales. Ici, l’interversion de Jeanne Francoeur de « social » et de « sociable » renvoie à sa faible compréhension de ce que signifie le terme « sociologie » tout en la réhabilitant comme une personne avenante et bien disposée à mon égard (« C’est pas compliqué »).

De fait, mes difficultés à expliciter au mieux ma démarche de recherche sont à contextualiser à l’aune des trajectoires scolaires et du niveau d’étude de bon nombre de mes participant-e-s. Plusieurs n’avaient pas complété leurs études secondaires et celles et ceux passées par le CEGEP [10] n’avaient pas toujours gardé un souvenir heureux des sciences sociales. Luc Bellemare, la quarantaine, ouvrier agricole dans une exploitation d’élevage porcin me précise au cours de notre entretien que « les cours de même [la psychologie, la sociologie, la philosophie], j’aimais pas ça. C’était compliqué pour moi. Et puis, c’est pas ça que je voulais faire pantoute. Ça m’intéressait pas pantoute »). Ces rapports de distance, de désintérêt, voire de méfiance à l’évocation de mon activité professionnelle, notamment dans son association au champ politique, expliquent ainsi bon nombre des refus que j’ai pu rencontrer. Mes premières semaines au terrain de camping ont été caractérisées par une très faible propension des campeurs et campeuses à se saisir de mon « offre de parole », à plusieurs refus parfois exprimés avec violence (Jeannette, 76 ans, la mère du propriétaire : « Tu mettrais ma tête dans le poêle, je pourrais te parler de tout un tas d’affaires »). Je retrouvais ainsi classiquement des rapports à la politique marquée par des formes de « remise de soi » (Bourdieu, 1979 : 489) – de délégation totale à autrui jugé plus compétent quant à ses propres opinions politiques – (Anne-Marie, la quarantaine, préposée au bénéficiaire : « Tu devrais en parler à mon fils »), ou d’indifférentisme (Michael, 45 ans, chauffeur de taxi : « Si c’est pour parler de chasse, pas de problème. Mais si c’est pour parler de politique, c’est non »). Mes demandes d’entretiens plus formelles ont pu être accueillies avec incompréhension, voire avec suspicion (Mélanie, 36 ans, préposée au bénéficiaire : « Tu vas mettre quoi dans ta thèse ? La Québécoise m’a dit qu’elle n’avait pas d’opinions et que les politiciens, c’étaient tous des menteurs ? »). Or, comment s’étonner de ces possibles incompréhensions sur la nature de la relation d’enquête si l’offre d’un entretien apparaît comme loufoque (« Je pensais que c’était une blague »), stressante (« Mon mari a de l’anxiété qui monte au plafond »), voire tout bonnement inconcevable (Nicolas, la quarantaine, employé dans une entreprise de démolition : « C’est bien la première fois que quelqu’un veut m’interviewer ») ?

Opérations de classements et définitions profanes de la science politique

Plus largement, la définition même de l’activité à laquelle se prêtaient au jeu les enquêté-e-s en participant à ma recherche a été largement discutée et négociée. Ma capacité à clarifier mon activité de recherche, variable selon les propres proximités de mes répondant-e-s aux sciences sociales, a aussi influencé la possibilité de recueillir des données d’enquête et leur nature.

Carnet de terrain

Mi-juillet 2015.

Un soir, autour d’un rond de feu, j’explique à Jean, la quarantaine, ouvrier dans la construction, que je suis aussi étudiant en science politique. « C’est quoi, ça, la science politique ? » demande Jean. Ses amis se mettent à rire. Je précise : « On peut dire aussi sociologie ». Un proche de réagir : « Ah, c’est comme de l’anthropologie ». Un autre de contester : « Mais non, il va pas étudier dans les cavernes ». Claudie, sa compagne, qui a ouvert sa propre garderie à domicile, l’une des rares du groupe à avoir complété une année d’étude au CEGEP, ferme le débat : « C’est l’étude des sociétés ».

La première embûche à la présentation de mon programme de recherche, notamment auprès de campeuses et de campeurs ayant pour certains quitté l’école au cours de leurs études secondaires, résidait dans les termes mêmes utilisés pour qualifier ma discipline. En effet, le terme « science politique » pouvait induire en erreur une partie de mes potentiels répondants et répondantes sur mes intentions, tant de recherche que professionnelles. Dans cet extrait de carnet de terrain, Claudie, au bagage scolaire plus important, n’est pas désarçonnée par l’évocation de mes études. Cependant, pour une partie du reste du groupe, mon activité fait surtout l’objet d’un court débat amusé et surpris. Au cours de mes interactions au camping, et ce malgré mes explications et mes dénégations répétées, j’ai ainsi été parfois perçu bien davantage comme un aspirant à une carrière politique. Je ferai d’ailleurs davantage référence, par la suite, comme avec Jeanne Francoeur, à la sociologie ou aux sciences sociales afin de ne pas entretenir plus de malentendus.

Lorsque je rencontre Patrick, la quarantaine, travailleur dans une entreprise d’excavation, à la piscine du camping, celui-ci me demande ce que je fais hors de mon emploi d’été. Je lui explique que j’étudie « en science politique ». « T’aimes ça le public ? » me répond-il. Je suis de prime abord décontenancé, ne sachant pas s’il fait référence à de possibles débouchés dans la fonction publique [11]. Il a en fait compris que j’étudiais dans les « sciences publiques » (« Mais la politique, c’est public » se rattrape-t-il). La persistance de cette ambiguïté se maintient également auprès de Philippe et Marianne Blanchet. Philippe est mécanicien de formation mais travaille au moment de l’enquête comme ouvrier agricole, faute de mieux. Marianne, son épouse, a repris récemment la boutique de meubles de ses parents à Québec. Premiers campeurs avec qui je sympathise au cours de la saison, ils me convient par la suite régulièrement aux feux qu’ils organisent le soir sur leur terrain. Je retourne également les rencontrer une fois le camping fermé, à leur domicile et pour assister à une course de « bazous » [12] à laquelle participe Philippe. Lors de notre première rencontre, Marianne me pose de nombreuses questions sur ce que je fais. Je lui explique que je suis étudiant en « science politique ». « Donc, tu veux devenir un maudit crosseur ?  » [13], me lance-t-elle, insinuant que je souhaiterais me tourner vers une carrière politique et son rejet d’une classe politique jugée corrompue. Je lui réponds que je préférerais poursuivre dans l’enseignement et la recherche. Je tenterai à plusieurs reprises et sans succès de me dissocier de cette catégorisation dépréciative de futur « crosseur  », parfois rappelée sur le mode de la plaisanterie (« Antoine va nous arranger ça », sous-entendant ma future position d’élu), notamment parce que Marianne et Philippe me font part à de multiples reprises de leur rejet virulent de la classe politique. Malgré leur accueil chaleureux et le temps prolongé que j’ai pu passer avec eux, Marianne, sans refuser explicitement mes propositions d’entretiens, ne se prêtera jamais au jeu, le remettant toujours à plus tard, voire faisant parfois la sourde oreille à mes relances. Nos conversations informelles et mes observations des conversations partagées au camping n’auront ainsi pas été complétées par un entretien semi-directif plus approfondi avec elle.

De même, j’ai également été quelque fois catalogué comme un journaliste ou parfois comme psychologue, sans doute du fait de la relation d’écoute et de disponibilité que présuppose l’entretien semi-directif. Hélène Brodeur, octogénaire ayant travaillé toute sa vie dans la restauration, est parfois perplexe quant à ma démarche de recherche. Si elle accepte volontiers de répondre à mes questions, elle me classe davantage comme un psychologue, bien que je lui aie expliqué en amont de l’entretien mon statut d’étudiant en sociologie et ma démarche de recherche comparative sur les rapports au politique en France et au Québec.

Hélène Brodeur : Si tu veux bien faire là-dedans, tu vas aider du monde. Moi, j’aurais aimé ça. C’est des sciences qui m’auraient attirée. Moi, j’ai fait… Je dis que j’en ai fait mais… Mais de la psychologie, j’en ai fait. Et puis j’ai été tellement près du public, on a vu tellement de monde, j’ai tellement discuté. Tu vois, la dame, qui est passée tout à l’heure, qui a guéri de son cancer… Moi, le public, ça ne m’a jamais effarouchée. Je pliais mon tablier… J’allais m’asseoir avec un café puis je nettoyais le coin de table, ça me dérange pas : l’ouverture de tout le monde… Les confidences des camionneurs, des travailleurs. Tout le monde a des petits problèmes.

La relation et les techniques d’enquête d’entretien, par leur accent sur une écoute bienveillante et empathique, peuvent être propices au recueil de récits intimes, voire de confessions. Cependant, la perception de l’entretien que nous menons avec Hélène Brodeur comme relevant de la psychologie n’est pas dissociable de ma difficulté à expliquer ma démarche de recherche, à conduire cet entretien et de la teneur des données recueillies. Celui-ci est rapidement réduit au seul espace des « confidences » et des « petits problèmes  ». Mon « offre de parole » est surtout mobilisée par Hélène Brodeur pour me parler entre autres de la maladie de sa fille et mes relances portant notamment sur l’actualité politique tombent le plus souvent à plat. Je peine tant à guider l’entretien que je cesse l’enregistrement négocié au préalable tout en poursuivant cependant la conversation pendant une heure et demi avec elle en endossant cette fois exclusivement le rôle de confident.

Ces difficultés exposées à expliquer mon activité professionnelle, si elles ne sont nullement propres aux études portant sur les classes populaires, peuvent cependant en partie se comprendre à l’aune de l’inégale diffusion des savoirs et des méthodes des sciences sociales dans l’espace public. En effet, comme on l’a vu, si des imaginaires sociaux associés aux élites politiques ou économiques étaient aisément mobilisables par les campeurs et campeuses que j’ai rencontrés, les représentations de ce que pouvait signifier une recherche en sciences sociales n’étaient souvent que liminaires, voire inexistantes. La proposition d’entretien, comprise dès lors comme une stricte répétition d’un jeu scolaire où tout est symboliquement à perdre ou entendue comme un échange avec un potentiel futur « crosseur » ne laisse que peu de prise au sociologue pour offrir un espace de parole libre et ouvert. Et passer, à son corps défendant, pour un psychologue ou un journaliste, mâtine nécessairement les données recueillies, tout en rendant parfois plus ardue la conduite d’entretien.

 Conclusion

Dans le cadre de ce retour de terrain, j’ai souligné les enjeux liés à la négociation de mon double rôle d’employé et d’étudiant-chercheur au camping. À cette négociation s’est par la suite ajoutée une incompréhension plus large à propos de mon activité de recherche. Inquiet à mon arrivée au camping de réussir à justifier ma présence, j’en repartais davantage marqué par mes difficultés à expliquer ma démarche de recherche en sciences sociales. Aussi, cet article a-t-il interrogé le risque d’incompréhension ou de méprise à propos de l’activité même de la pratique de la recherche en sciences sociales auprès de ces enquêté-e-s. Inhérent à tout travail d’enquête, j’ai proposé ici de l’analyser comme un enjeu à la fois méthodologique et éthique en mobilisant un terrain de recherche auprès de campeuses et de campeurs de classes populaires au Québec pour la plupart tenus à distance de la culture socialement construite comme savante et instruite.

À ce propos, ces remarques soulignent tout d’abord l’intérêt de combiner les approches méthodologiques, par exemple en mobilisant des entretiens nourris et contextualisés par des observations ethnographiques recueillies au long court. En s’inscrivant dans la durée sur un terrain de recherche et en multipliant les scènes d’observation et les contextes d’énonciation, la question de la définition du rôle que l’on joue et de ce que l’on fait devient moins pressante et structurante dans le rapport entretenu avec ses répondant-e-s (bien qu’elle ne suspende pas magiquement les malentendus comme on a pu le relever à travers l’exemple de Philippe et de Marianne Blanchet). De plus, ce retour de terrain, en soulignant l’importance de ne pas considérer comme allant de soi la compréhension intuitive de sa démarche de recherche par ses enquêté-e-s, invite à poursuivre la réflexion quant aux manières de se présenter et de présenter son travail scientifique. Comme on a pu l’illustrer au travers de l’exemple des représentations associées à la « science politique » – davantage comprise comme politique au sens partisan que comme science sociale – les évidences partagées de la communauté académique ne sont pas celles de nos participant-e-s et peuvent parfois même les induire en erreur. Ce retour de terrain nous rappelle ainsi que les rapports sociaux ne sont pas transparents et sont aussi des manières diverses et contradictoires de (ne pas) se représenter le monde social, monde académique compris.

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Notes

[1] Les « vacances de la construction » sont les périodes de congés de l’industrie de la construction au Québec. Traditionnellement durant les deux dernières semaines du mois de juillet depuis le début des années 1970, elles sont suivies par bon nombre d’autres secteurs d’activités et représentent une période charnière de la saison estivale pour les professionnels du tourisme.

[2] L’équivalent fonctionnel des « aides à domicile », profession genrée et associée aux classes populaires en France (Avril, 2014).

[3] Ou pour utiliser un faux anglicisme en camping-cars.

[4] Faisant référence à Jacques Cartier, navigateur français et premier européen ayant exploré le golfe du Saint-Laurent au XVIe siècle.

[5] Compris dans le sens du français québécois signifiant râleur, rouspéteur.

[6] Pour reprendre les termes employés sur le terrain de camping pour évoquer les campements en tente au sol, ce qui souligne en creux l’aspect étrange de mon installation sans tente-roulotte pour toute la saison aux yeux des autres campeurs.

[7] Le club social est une association de campeurs et de campeuses organisant la plupart des activités festives et de loisir du camping. Durant la saison, il propose un bingo le vendredi soir, une soirée festive le samedi soir ainsi que des tournois de jeux d’habiletés le dimanche après-midi.

[8] Luigi fait ici référence à mon statut de séjour au Canada comme étudiant étranger. Tandis que les propriétaires du camping souhaitaient initialement m’embaucher à temps plein – ce qui aurait grandement limité mes possibilités d’observations hors de la piscine – j’avais opportunément mis en avant le fait que mon permis d’étude ne me permettait de ne travailler que 20 heures par semaine hors du campus de mon université.

[9] Boisson fraîche québécoise.

[10] Collège d’Enseignement Général et Professionnel (CEGEP). Les CEGEP sont des établissements d’enseignement qui s’intercalent entre la fin des études secondaires et l’entrée à l’université. Des enseignements en philosophie et en sciences sociales y sont prodigués.

[11] Ce malentendu est d’ailleurs partagé. L’expression « travailler au public » au Québec signifiant un travail impliquant des relations de service et n’ayant pas nécessairement de rapport avec la « fonction publique ».

[12] Courses de voitures usagées.

[13] « Maudit crosseur » est une expression québécoise faisant référence à une personne malhonnête, un escroc.

Pour citer l'article


Mazot-Oudin Antoine, « Le politiste et le maître-nageur. Les enjeux de la présentation de soi dans un terrain de camping en milieu populaire au Québec », dans revue ¿ Interrogations ?, N° 29. In Vino Humanitas. Des usages du vin dans les sociétés, décembre 2019 [en ligne], http://www.revue-interrogations.org/Le-politiste-et-le-maitre-nageur (Consulté le 6 juin 2020).



ISSN électronique : 1778-3747

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