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Tran Tommy

La défaite électorale : entre mise en récit et reconversion des rétributions symboliques - Le cas des élections municipales 2014 à Evian-les-Bains

 




 Résumé

L’article propose d’analyser les conséquences politiques et symboliques d’une défaite électorale à travers des comportements des membres d’une liste d’opposition dans une commune de Haute-Savoie. Avec l’observation d’une entreprise d’une conquête électorale, cette étude appréhende sociologiquement les représentations sociales et politiques de la défaite électorale par le prisme des trajectoires des candidats. La perspective adoptée cherche dans un premier temps à restituer le caractère polysémique et protéiforme de la construction et de l’interprétation de la défaite électorale. Ensuite, l’article tente dans un second temps de tirer les conséquences politiques et symboliques de cet échec électoral sur la trajectoire des membres de la liste, notamment les logiques d’apprentissage du métier politique.

Mots clés  : défaite électorale, métier politique, notabilité, politisation

  Abstract

Electoral defeat is considered as a marginal topic in French electoral sociology. This paper examines political and symbolic consequences of electoral defeat through the behavior and trajectories of an opposition list members in a French resort area above Lake Geneva. Observing the electoral conquest during the whole campaign, vision and interpretation of the defeat firstly turns out to be polysemous and multifaceted. Secondly, the collective involvement converts into political and symbolic capital for each member in various ways. Keywords  : electoral defeat, political career, notability, politicisation process

Introduction

« J’ai comme beaucoup d’entre vous été quelque peu groggy après le résultat des élections. Il faut accepter la défaite, je prends ma part de responsabilité en mettant un point à ma carrière politique. Il est temps de passer à autre chose et de laisser la place aux jeunes. […] J’ai quelque peu le sentiment de vous abandonner. […] Nous avons beaucoup travaillé, nous attendions plus de reconnaissance des électeurs. Nous sommes un territoire frileux qui craint la nouveauté, qui ne va vers l’autre qu’avec une certaine appréhension. Ils ont eu peur de l’ouverture que nous avons eu l’audace de proposer. […] J’ai eu le grand plaisir de construire avec vous le programme que nous avons proposé. […] Et qu’Evian pétille ! ».

Georges Caron, tête de liste de « Changer pour Evian »

La défaite est un aspect bien réel de la vie politique en ce que la démocratie produit une alternance de victoires et d’échecs. La défaite en politique est toutefois rarement mise en récit, ainsi que peu constituée comme objet d’étude en sciences humaines. C’est effectivement une expérience peu glorieuse lorsque le pouvoir échappe à celui qui le brigue ; c’est un moment de sanction où une ambition se voit entravée, où parfois un destin projeté se voit brisé. La défaite fait partie intégrante de la politique à tous les niveaux, que ce soit dans l’incapacité de faire passer une réforme ou un message à l’opinion, ou bien un faible score lors d’une élection. La défaite électorale est la forme d’échec la plus fréquente en politique, dans une sphère qui se définit comme un système de luttes concurrentielles pour l’exercice du pouvoir.

C’est ainsi que toutes les défaites ne sont pas synonymes de mort politique des idées et des individus les portant. On pense par exemple à Nicolas Sarkozy, Président de la République Française de 2007 à 2012, battu par François Hollande en avril 2012, qui a annoncé son retour en politique en septembre 2014. Pour prendre le contre-pied de cet exemple, le cas de Lionel Jospin illustre à son tour un autre fait politique : en 2002, il est défait au premier tour des élections présidentielles alors qu’il était considéré comme un candidat crédible. Ce résultat a été interprété par les médias comme un rendez-vous manqué et irrattrapable avec l’opinion et l’homme s’est retiré de la vie politique et médiatique de premier plan suite à ce revers. Ces exemples signalent que tout programme peut s’effondrer lors d’un scrutin même s’il est minutieusement préparé et soutenu par une équipe militante. À travers notre enquête de terrain pendant les élections municipales 2014 d’Evian-les-Bains, nous tentons de dégager les mécanismes de construction et d’interprétation de la défaite, ainsi que les conséquences politiques et symboliques de la défaite sur les membres d’une liste électorale.

La municipalité d’Evian-les-Bains est localisée sur les bords du lac Léman et est peuplée de 8 408 habitants. Cette commune est notamment connue pour les accords de paix mettant fin à la Guerre d’Algérie en mars 1962 et d’autre part par la commercialisation d’une eau minérale exploitée par une société filière du groupe agro-alimentaire Danone.

De par sa configuration spatiale, la ville est enclavée entre lac et montagnes. C’est une zone frontière entre espaces ruraux et périurbanisation par la proximité avec les centres économiques de Haute-Savoie (Annecy, Annemasse) et avec la Suisse. Par son passé original, la ville dégage de la superbe grâce à ses nombreux bâtiments historiques, l’omniprésence du lac Léman, les efforts de voirie, etc. Toutefois, le développement d’infrastructures d’ampleur et de modernisation de la ville a pris fin dans les années 1990. Dès lors, les travaux entrepris sont essentiellement de la rénovation, de l’entretien ou des projets immobiliers. D’un point de vue démographique, selon l’Insee, la commune fait apparaître certaines particularités comme le vieillissement de la population : le taux d’accroissement naturel moyen relativement faible (0,2 % contre 0,4 % pour la France). Dans cette véritable carte postale, la ville n’a pas eu de renouvellement de population sensible, ce qui est facteur de renforcement des réseaux d’interconnaissance.

Nous sommes le 23 mars 2014 aux alentours de 20 h, après une rude journée de suspens. L’écran géant du Palais des Festivités d’Evian-les-Bains affiche les résultats : la victoire écrasante au premier tour de Marc Francina, maire sortant avec 52,89 % des suffrages, contre 29,45 % pour la liste de Georges Caron, « Changer pour Evian » (CPE) [1]. Ces résultats ruinent le travail d’une équipe initié depuis l’été 2013 [Fig. 1].

Fig. 1 : Résultat des élections municipales 2014 d’Evian-les-Bains (Premier tour)

Tendance politiqueTête de listeVoixVoix en %
Union de la droite Républicaine (UMP-UDI) Marc Francina 1686 52.88 %
Liste Divers Gauche (DVG) Georges Caron 939 29.45 %
Liste Divers Droite (DVD) Stéphane Arminjon 352 11.04 %
Liste l’Union des Démocrates et Indépendants (UDI) Alexis Lair 211 36.61 %
Nombre d’inscrits 5752
Nombre de votants 3292
Taux de participation 57.23 %
Blancs ou nuls 3.16 %

Quatre listes se sont affrontées le dimanche 23 mars 2014 : « Evian Passion », la liste du maire sortant Marc Francina (soutenu par l’UMP et l’UDI) qui brigue un quatrième mandat ; la liste « Evian pour vous » du dissident Stéphane Arminjon (Divers droite, DVD) ; la liste « Unis pour Evian » d’Alexis Lair (soutenue par l’UDI) ; puis la liste « Changer pour Evian » du candidat de l’opposition, Georges Caron (Divers gauche, DVG).

Nous nous focalisons sur la liste de Georges Caron « CPE ». C’est un retraité de soixante-dix ans ayant exercé le métier de kinésithérapeute. Ancien président du club de bridge d’Evian-les-Bains et membre du Lions Club, il tire sa notabilité de ses appartenances associatives et de son expérience politique puisqu’il est membre de l’opposition municipale depuis 2008, et encarté au Parti Socialiste (PS) depuis plus de trente ans. Ainsi, toutes les positions occupées par Georges Caron sont typiques d’un parcours politique : il est capable d’invoquer différents aspects biographiques pour s’adresser à des publics différents et il est en possession de ressources qu’il peut redistribuer aux potentiels électeurs en échange de leur soutien politique, et par extension mettre en place une logique de « réciprocité des faveurs » (Briquet, 2003 : 36).

L’équipe challenger « CPE » comprend vingt-neuf membres majoritairement amateurs du monde politique [Fig. 2]. En effet, d’une part l’équipe de Georges Caron est constituée d’un panachage équilibré en fonction du sexe, de l’âge, des catégories socioprofessionnelles car elle est le résultat d’un recrutement ciblé en vue de représenter le spectre le plus large possible des habitants de la ville. D’autre part, cette liste comporte des membres de la fédération PS de Haute-Savoie. Ces derniers offrent une garantie partisane et idéologique dans le cas d’une éventuelle élection et de clivage partisan durant la campagne électorale. Cependant, la tête de liste ne souhaite pas le soutien économique et politique du parti, préférant s’appuyer sur sa notabilité : « La section Chablais du PS [2] m’a proposé plusieurs fois son soutien, mais je n’en veux pas. Je pense que les élections municipales sont a-partisanes. De plus, je pense avoir fait des bonnes choses pour la commune pour espérer un retour de la part des habitants. Cependant, cette liste reste une liste “de gauche“ » [3]. Ainsi, le groupe affirme une sensibilité de gauche, même si il n’affiche pas de soutien du PS.

Fig. 2 : L’équipe « Changer pour Evian »

CandidatStatut politique pré-électionAppartenance politique (encartement)AgeProfessionStatut municipal en cas de victoireSituation post-élection
Georges Caron Conseiller sortant Membre du Parti Socialiste (PS) section Chablais 70 ans Kinésithérapeute, retraité Maire Retrait de la vie politique
Pascale Escoubès Conseillère sortante Membre du PS section Chablais 54 ans Avocate Première adjointe chargée de l’intercommunalité Chef de file de l’opposition
Anselme Paccard Conseiller sortant Membre du PS section Chablais 57 ans Directeur d’école, retraité Adjoint chargé de l’urbanisme Conseiller de l’opposition
Claire Perrin Conseillère sortante Membre du PS section Chablais 60 ans Travailleuse sociale, retraitée Adjointe chargée des questions sociales
Yves Depeyre Conseiller sortant 54 ans Agent des finances Adjoint aux finances
Marie-Claude Guidolin 60 ans Fonctionnaire, retraitée Adjointe sur la question scolaire
Gilles Hondu 55 ans Chef d’entreprise Adjoint chargé de l’environnement
Christine Gavillet 56 ans Formatrice indépendante en entreprises Adjointe à la culture
Marc Mathonnet Membre de la liste de Pascale Escoubès en 2008 51 ans Agent ERDF Adjoint aux sports Conseiller d’opposition
Sabine Clerc Membre de la liste de Pascale Escoubès en 2008 33 ans Enseignante Conseillère
Serge Dupessey Membre de la liste de Pascale Escoubès en 2008 Membre du PS section Chablais 71 ans Dentiste, retraité Conseiller
Christine Barbier Membre de la liste de Pascale Escoubès en 2008 41 ans Chimiste, chômage Conseillère Conseillère de l’opposition
Jean Guillard 53 ans Ingénieur de recherche Conseiller Adhésion au PS section Chablais
Corinne Pral 49 ans Responsable de structure culturelle Conseillère
Laurent Bavoux 50 ans Technicien DRH Conseiller
Marie-Louise Jacquier Membre de la liste de Pascale Escoubès en 2008 Membre du PS section Chablais 67 ans Salariée de la SAEME, retraitée Conseillère
Tommy Tran 26 ans Étudiant Conseiller Adhésion au PS section Chablais
Odile Antoni Membre de la liste de Pascale Escoubès en 2008 66 ans Cadre de la Poste, retraitée Conseillère
Christophe Vanlerberghe Membre de la liste de Pascale Escoubès en 2008 Membre du PS section Chablais 44 ans Employé dans l’agro-alimentaire Conseiller
Judith Bruchon Membre du PS Rhône 56 ans Sans emploi Conseillère Adhésion au PS section Chablais
Raymond Servoz 60 ans Pêcheur professionnel
Eriam Schaffter Membre du PS section Chablais 34 ans Consultant
Fabienne Leroy 32 ans Ingénieur dans l’agro-alimentaire
Alain Boccard 51 ans Chauffeur d’autocar
Brigitte Ducret 68 ans Employée municipale, retraitée
Laurent Vergé 35 ans Ingénieur
Armelle De Piccoli 46 ans Comptable
Yves Arnulf 68 ans Commerçant retraité
Vincent Villeminot Conseiller sortant 42 ans Écrivain

Face à un maire en fonction depuis 1995 et possédant un parcours politique identifié à la droite républicaine (RPR puis UMP [4]), la liste « CPE » a mis en place une stratégie basée sur le changement et sur la non-politisation des débats et des problématiques de la ville, à l’instar du stationnement ou du développement économique. Cette tactique vise aussi à minimiser l’appartenance partisane de la liste dans un contexte national difficile pour le PS, préférant mettre en avant la figure notabiliaire de Georges Caron. Comme le slogan « Le changement c’est maintenant » de François Hollande pour les présidentielles de 2012, c’est un registre typique des campagnes de challenger.

À la lecture de ces éléments introductifs, nous supposons que les élections municipales dans les petites et moyennes communes peuvent se gagner à la fois en jouant sur des « crédos idéologiques » (Wylie, 1972 : 262) ainsi que sur des réseaux de relations localisés ou sur des « caractères personnels de la relation politique » (Briquet, 2003 : 33). Nous cherchons, via la défaite électorale, à mettre en évidence une forme de compétition « a-partisane » que peuvent revêtir ce type d’élections municipales, « en dépassant un présupposé qui consiste à présenter les luttes pour le pouvoir municipal comme une parodie de la “vraie“ politique » (Vignon, 2014 : 1).

L’analyse de la défaite de la liste « CPE » a été possible grâce à l’observation ethnographique. En effet, nous avons été en immersion au sein de la liste que nous avons étudiée pendant plus d’un an, avec une posture privilégiée car étant partie prenante. Ceci a rendu nécessaire la prise de précautions dans l’enquête, c’est pour cela que nous avons fait des retours incessants entre terrain, recherche documentaire et archivistique, puis prise de recul. Nous entreprenons d’analyser l’interprétation de la défaite et les conséquences politiques et symboliques de la défaite au regard des comportements des membres d’une liste électorale. Pour cela, nous réalisons une étude à travers le regard des acteurs avec leurs points de vue ainsi que leurs points d’aveuglement, dans le but de déconstruire leur vécu. Nous faisons le choix de raconter les faits tels que les protagonistes les racontent sur le moment : nous avons réalisé des entretiens formels et informels avec des membres de la liste avant et après la défaite, avec des militants et individus gravitant autour de la liste ; nous avons eu accès au travail hebdomadaire de l’équipe (réunions, communication autour de celles-ci, positionnements lors des conseils municipaux, prises de position diverses, etc.) ainsi qu’aux ressources municipales (archives, documents administratifs comme les registres de vote). La diversité du matériau permet alors de raconter et d’analyser cette défaite électorale de l’intérieur.

Au regard des résultats des élections de mars de 2014, nous cherchons à comprendre comment les différents membres de la liste « Changer pour Evian » construisent l’histoire de la défaite. Quels éléments mobilisent-ils pour légitimer leur lecture ? Nous essaierons de restituer le caractère polysémique et protéiforme de la construction et de l’interprétation de la défaite électorale, en ce qu’il informe sur les tentatives de rationalisation d’une entreprise de conquête électorale. En effet, les membres de la liste ont minimisé l’idée de défaite de manière collective grâce à l’inertie du groupe, ce qui a encouragé la course aux municipales et a, de fait, engendré une vision enchantée de la campagne par les membres de « CPE ». Par la suite, cette vision désajustée a renforcé l’idée de traumatisme suite à la débâcle électorale. Autrement dit, la croyance partagée en la force du groupement d’individus dans la possibilité de remporter le scrutin a pris le pas sur la configuration sociale localisée. De plus, la mise en récit de l’échec nous permet de retracer les propriétés politiques de la liste « CPE » en ce que les acteurs relatent leur déception, en faisant une comparaison entre ce qu’ils espéraient du scrutin et le résultat obtenu.

Ensuite, d’un point de vue individuel, il nous convient d’observer et d’appréhender l’impact d’une défaite électorale sur la trajectoire sociale et politique des battus et de leur entourage. Quelles sont les attentes et quels sont les positionnements des membres de « CPE » durant cette entreprise de conquête ? Comment s’attachent-ils à rebondir après une défaite ? Quelles sont les logiques de reconversion politique par la suite ? À quelles conditions une défaite peut-elle devenir synonyme de fin de carrière politique ? Nous chercherons à tirer les conséquences analytiques de l’échec sur la trajectoire des membres de la liste, notamment les logiques d’apprentissage du métier politique. Les membres de l’équipe interrogés n’ont pas envisagé la défaite dès le premier tour, d’où l’ampleur du choc ressenti à l’annonce des résultats. Nous avons alors assisté à une désillusion partielle, à l’instar de la tête de liste qui a fait le choix de ne pas siéger comme conseiller municipal de l’opposition, tout en songeant à créer une association citoyenne pour continuer le travail politique de la liste, et ainsi surmonter la déception du score.

 La mise en récit de la défaite électorale : entre traumatisme et rationalisation

Les membres de la liste « Changer pour Evian » prennent la défaite de plein fouet. Parmi les images fortes du premier tour des élections municipales du 23 mars 2014, il y a les visages fermés et ternes des membres de « CPE » qui contrastent avec les cris de joie et de soulagement du maire sortant et de son équipe. Chacun essaie d’accuser le coup à sa manière : « Il y a des soirées où il faut savoir encaisser », déclare un membre de la liste. Devant la presse locale, Georges Caron invoque le fort taux d’abstention, la situation nationale difficile pour les socialistes, et affirme accepter la défaite : « Il faut accepter la défaite. Une élection c’est comme cela, il faut être bon perdant ».

Par ailleurs, il annonce son retrait de la vie politique évianaise dans les médias, ce qu’il présente comme « un choix stratégique » pour assurer un renouvellement politique. D’ailleurs, le retrait de Georges Caron est accompagné de huit démissions, ce qui ralentit le travail du groupe d’opposition et accentue par la même occasion la violence de la défaite et la dramaturgie de la campagne électorale. Dès lors, nous constatons, à travers les observations et entretiens, deux phénomènes parallèles : une forme de mise en deuil ainsi qu’une rationalisation de la défaite.

La défaite comme acte de décès

« La défaite, c’est comme les étapes d’un décès. On ressent la perte, la colère, la tristesse, et puis on finit par l’accepter », analyse Serge Dupessey, membre de la liste « CPE ». Il ajoute : « C’est aussi fulgurant qu’un décès. On ne méritait pas ça. C’est comme si on allait voir la tombe de Georges et qu’on disait “Pas lui… C’était un chic et bon gars“ ». Même si la résurrection politique n’est pas rare dans l’absolu, l’immédiateté de la défaite interdit toute perspective réaliste à court terme, comme par exemple un éventuel retour dans l’arène politique. La défaite est plutôt considérée comme la fin d’une carrière politique avec ses réalisations et succès éventuels. Le traumatisme est amplifié par le caractère possessif et absorbant de l’activité politique (Lefebvre, 2014) : « On a mis toute notre énergie et notre enthousiasme dans cette aventure et ce projet. On a investi une partie de notre vie. Durant près d’un an, on a vécu, parlé et respiré politique. L’équipe a fait partie de ma vie. Quand cela t’est retiré prématurément, il y a bien sûr déception », mentionne Vincent Villeminot. Christine Gavillet parle aussi de « brutalité » : « On est mis KO, net ».

Même si certains membres de la liste prétendent avoir envisagé leur défaite notamment au second tour, cela constitue un coup dur car cela se produit en public. Ils croyaient « mériter mieux », sont étonnés et n’y sont pas préparés. La défaite représente l’apogée du rejet : « On a été humiliés par 52,88 % des Evianais », remarque Serge Dupessey, Christine Gavillet parle de « carnage ». On voit que certains membres de l’équipe, embarrassés, se sont repliés sur eux-mêmes : « J’ai même pensé à déménager  », raconte un membre. D’autres tentent d’oublier cet événement, à l’instar de Christine Gavillet : « Après la défaite, je n’ai parlé à personne. […] J’ai baissé le rideau totalement. J’ai donné tout mon coeur pendant un an, et toutes mes espérances, mais là je n’en parle absolument pas. J’ai dit qu’on a perdu, mon entourage est triste pour nous ». Ce sentiment de deuil est d’autant plus renforcé que l’on observe chez les membres de la liste un fort réinvestissement dans le monde social : « Je me réoriente sur autre chose, je m’occupe d’autres choses, j’ai d’autres soucis dans ma vie. J’ai des trucs à gérer, c’est compliqué… Et je m’investis ailleurs, j’ai monté un spectacle  », ajoute Christine Gavillet, consultante dans le milieu du théâtre.

Ensuite, le deuil n’est pas réservé aux candidats battus et peut s’étendre à l’entourage qui éprouve aussi la déception et la tristesse : « On peut vraiment parler de deuil. J’ai été en deuil, mon mari aussi. On n’a pas pu dormir. Il était très en colère. Plus en colère que moi parce que les électeurs n’avaient pas été loyaux. C’était très triste », raconte l’épouse de Georges Caron. De plus, la métaphore du décès se renforce car elle suscite une série d’appels téléphoniques et de visites de sympathie de la part des membres de la famille, d’amis et d’électeurs tâchant d’apporter consolation et réconfort aux battus.

Ainsi, l’analogie avec le décès permet de mettre en relief le caractère affectif et sacrificiel de l’activité politique (Demazière & Le Lidec, 2014). La défaite suscite aussi un sentiment d’impuissance car le candidat battu cherche à comprendre ce qui est arrivé. D’après nos observations, Georges Caron ne met pas en avant sa déception ni sa tristesse, mais poursuit plutôt un cheminement intellectuel pour comprendre les raisons de la défaite. Avec le temps et l’aide de son entourage, l’outsider défait finit par adopter une série d’explications servant à réduire son sentiment de culpabilité afin de rendre l’échec acceptable.

Chercher des réponses à l’échec : une tentative de rationalisation

D’après notre travail de terrain, les types d’explication invoquées par les acteurs défaits servent à faire dévier la responsabilité des résultats et justifier que l’issue des élections est hors du contrôle du candidat. Ces explications sont invoquées à différents degrés selon la position sociale des candidats. Parmi elles, on retrouve la gestion de l’identité partisane, le travail des autres listes durant la campagne, et une critique introspective et rétrospective du travail de la liste.

« C’est la faute de Hollande tout ça ! J’ai envie des fois de monter à Paris et leur balancer ma carte à la g***** !  ». Cette parole rapportée par un membre de la liste encarté au PS durant une réunion informelle illustre que la gestion de l’identité partisane est un élément important à gérer, notamment dans le cas où on assiste à une politisation durant la campagne (Demazière & Le Lidec, 2014). Rémi Lefebvre, dans ses analyses sur le Parti Socialiste, souligne que « les socialistes vivent de et pour les collectivités » (Lefebvre, 2009 : 131). En effet, le PS, avant les municipales de 2014, est « le premier parti local » de France en contrôlant la majorité des collectivités territoriales, en plus de sa victoire historique aux élections municipales de 2008 avec sept des dix premières villes françaises sous la direction d’un édile socialiste. De plus, « la politisation des élections locales a toujours été historiquement le fait des partis classés à gauche. L’apolitisme est traditionnellement l’idéologie défendue par les élus locaux de “droite“ » (Lefebvre, 2009 : 132). Pour ce scrutin à Evian-les-Bains, les rôles sont inversés. Sur ce point, la tête de liste de « CPE » a mené des recherches préalables en amont de la campagne sur les éléments déterminants le comportement électoral des Français pour les municipales 2014, notamment un sondage indiquant « qu’une majorité des Français déclarent que leur vote aux prochaines élections municipales ne constituera pas un jugement à l’égard de l’exécutif. Ce sont les enjeux locaux qui seront déterminants dans la campagne municipale : 90 % des Français accordent beaucoup ou assez d’importance aux enjeux locaux dans leur vote aux municipales » [5] et que « la personnalité du candidat reste déterminante. […] 78 % des Français déclarent que la personnalité des candidats est susceptible d’influer beaucoup ou assez sur leur vote en mars prochain. […] Les scrutins municipaux resteront donc très personnifiés » [6].

Ensuite, la liste « Changer pour Evian » a une gestion de l’identité partisane ambivalente. Elle se dépouille au maximum de toute référence à la dimension partisane pour être prête à mener une lutte concurrentielle pour l’exercice du pouvoir, où l’identité partisane et les ressources associées sont considérées comme disqualifiantes et stigmatisantes. Elle joue la carte de la discrétion de l’identité partisane de ses membres les plus en avant, car « ça serait du suicide politique de dire qu’on est une liste socialiste dans cette situation-là  », précise Yves Arnulf. Cela justifie le refus des subventions proposées par le PS, et l’équipe opte pour la mise en lumière de la figure notabiliaire de Georges Caron. De plus, l’absence de logo du PS sur les affiches électorales et autres supports visuels de la campagne en atteste. Toutefois, la couleur rouge foncé rappelle celle utilisée par les partis de gauche. Ce choix est l’illustration d’une vision potentiellement désajustée de l’électorat évianais, correspondant aux représentations idéal-typiques que la liste a elle-même produit.

Le travail et l’investissement des membres de la liste dans la construction du programme aboutissent à une feuille de route, une sorte de plate-forme qui développe des thématiques peu discriminantes politiquement, avec l’idéologie de la « proximité dépolitisée et dépolitisante » (Lefebvre, 2009 : 135) comme élément central de son discours. On émet l’hypothèse que le programme de « CPE » a suivi les recommandations réalisées par le PS pour les municipales de 2014 [7]. En effet, le parti a produit un slogan peu clivant, « La ville qu’on aime pour vivre ensemble », ainsi qu’une charte de cinq pages portant les « valeurs communes » des élus et candidats socialistes déclinant des mots d’ordre consensuels : la ville socialiste doit être « créative », « douce à vivre », « écologique », « attractive », « engagée », « citoyenne », « solidaire », « sûre », « bien gérée », etc. On retrouve ces recommandations dans la rédaction du programme : « La ville d’Evian-les-Bains doit être plus belle, plus ouverte, et plus bienveillante envers ses citoyens ». La liste a donc mené un fort travail intellectuel de définition et de conceptualisation programmatique : l’équipe a misé sur la réflexion et la rationalité des électeurs ainsi que sur leur capacité de mettre dans la balance les différentes offres électorales pour choisir leur maire.

Après la défaite, l’équipe a perpétué ce travail intellectuel en se réunissant pour débriefer : « Après le coup de massue […] le choc était tel que nous n’avons rien dit. Et pour enfoncer le clou, Georges allume la télévision pour voir l’ampleur des dégâts. Merci Hollande », raconte un membre de la liste. Ce récit rapporté par un colistier permet de pointer un retournement contre les instances nationales partisanes, étant pour les membres en partie responsables de l’échec de leur liste. D’ailleurs, rétrospectivement, Georges Caron ajoute qu’ « en voyant Hollande élu en 2012, je me suis dit ça va être difficile de gagner en 2014, car la situation va s’inverser, la droite va être dans l’opposition ». On ressent ici une sorte de fatalité qui renvoie à l’idée de la « nationalisation » de la vie politique française, qui met en lumière un phénomène d’uniformisation des marchés électoraux, et des logiques d’alternance politique (Gaxie & Lehingue, 1984).

La deuxième explication invoquée par les membres de la liste pour rationaliser la défaite est le travail des autres listes électorales lors de la campagne. Le maire Marc Francina, par ses prérogatives, est en perpétuelle représentation, d’autant plus lorsqu’il sort du rôle administratif pour endosser la posture politique dans le but de reconquérir son siège. Ainsi, le maire est « à la fois l’élu des citoyens et le grand ordonnateur des rites, cérémonies et manifestations civiques » (Agulhon, 1992 : 470). C’est avec ses multiples rôles que le maire sortant fait campagne, disposant à la fois des ressources issues du monde administratif et du monde politique. C’est avec cet avantage qu’il peut imposer une définition de la situation électorale selon ses intérêts et sa position. Autrement dit, il a « l’emprise sur les perceptions publiques [en maîtrisant] les trois moteurs principaux [à savoir] “l’agenda politique, l’agenda médiatique, l’agenda public“ » (Gerstlé, 2004 : 138).

Malgré la législation qui restreint la communication institutionnelle durant la période électorale, le maire use de son corps administratif pour donner « une symbolique et une “territorialité républicaine“ en patronnant la sociabilité, faite de banquets, de fêtes » (Bellanger, 2014 ; Ihl, 1996 : 180-220) et d’inaugurations dans le but de promouvoir le corps politique. C’est avec cette focale que l’on analyse la série d’inaugurations qui ont eu lieu entre janvier et mars 2014 à Evian-les-Bains. On pense par exemple au lancement en février 2014 de l’exposition de la collection d’œuvres d’art du baron Vitta, un notable italien installé à Evian au début du XXe siècle. C’est à cette occasion que Marc Francina a mis en avant son bilan touristique et culturel, qu’il promeut à la même période lors de la réouverture après rénovation du centre de vacances « VVF » en front de lac. Ainsi, les membres de la liste « CPE » ont pu mesurer la force des liens entre le maire et ses réseaux. D’ailleurs, Vincent Villeminot, ancien conseiller municipal de l’opposition, parle de storytelling pour révéler la construction de l’action municipale du maire : « Je pense qu’on est dans un phénomène de storytelling. C’est-à-dire que Francina a réussi à imposer […] l’idée que sa politique a réussi à réveiller Evian. C’est une illusion ! Si on regarde les chiffres de l’économie et du tourisme par rapport aux investissements mis dans la ville et l’emploi créé par rapport à nos voisins, sa politique est un échec. […] La presse l’a repris, et globalement tout le monde le reprend […]. Personne n’a osé dire que le maire a échoué  ». Cette déclaration participe à la prise de recul post-défaite qui marque un retour à la réalité des membre de la liste, dans la mesure où cette mise en récit continuelle du maire n’a pas été perçue comme influente sur l’électorat par « CPE » durant la campagne, et cela même par les membres de l’opposition en capacité de connaître de manière précise l’action du maire.

Par la suite, le maire sortant a eu une communication ambivalente envers ses adversaires. En effet, en apparence, il désigne la liste de Georges Caron comme challenger et ignore les deux autres listes en lice. Cela se traduit par des attaques en filigrane à la liste « CPE » dans ses différentes déclarations à la presse locale. En fait, le maire considère que la campagne est polarisée entre lui-même et les autres listes. Au contraire, la liste « CPE » pense que les listes de Stéphane Arminjon et d’Alexis Lair sont une opportunité de diluer les voix de Marc Francina, afin de sortir en tête des suffrages au premier tour, pour ensuite finir en duel avec Marc Francina - Georges Caron au second tour. Vincent Villeminot affirme : « Si j’ai un regret, c’est d’avoir fait une erreur d’analyse, concernant Alexis Lair et Stéphane Arminjon, considérant comme des personnes pouvant manger des voix de Marc Francina alors que ce n’est pas le cas  ».

Nous avons fait état des considérations en termes d’identité partisane qui se conjugue avec des calculs prévisionnels de la répartition des voix (la dilution de la droite dans les trois listes en présence). Cette stratégie n’a pas fonctionné, ce qui pointe, selon l’équipe « CPE », ses faiblesses, et principalement le manque de ressources financières face à un maire sortant qui « a sorti l’artillerie lourde  ». Nous abordons donc la dernière explication de la défaite selon les acteurs, à savoir une critique introspective et rétrospective du travail de l’équipe « CPE ».

Faute de ressources financières, la liste « CPE » ne possède pas de local de campagne et mise donc sur une campagne de proximité à travers le répertoire d’action du porte-à-porte, de la distribution de tracts et des réunions de quartier. Ainsi, les membres de la liste peuvent se rendre compte de leurs soutiens selon l’accueil qui leur est réservé par les habitants. Toutefois, l’équipe du porte-à-porte a de nouveau une vision simplificatrice et réductrice de l’activité, comme s’il suffisait d’être écouté pour convaincre et accumuler les voix. Christine Gavillet fait à ce sujet un retour critique : « Le porte-à-porte, je ne suis pas convaincue du tout. Parce que j’en ai fait avec Georges et Judith. Avec Georges c’est génial, car il connaît tout le monde, donc on fait deux portes et on boit des cafés. Mais je ne suis pas du tout convaincue, les gens tu les déranges, ils t’envoient c**** et les autres votent pour toi. Je n’y crois plus  ».
Dans cette même activité, l’enjeu partisan est omniprésent. Il a par exemple été reproché à plusieurs reprises aux colistiers de ne pas afficher d’étiquette PS. De même, un membre relate : « Je me revois frapper aux portes, et la personne qui criait après moi pendant quinze minutes. Il disait : Georges est un type formidable, mais je ne peux pas me permettre de voter PS surtout avec ce qui se passe avec Hollande ». On constate alors que la sensibilité partisane ne garantit ni adhésion, ni rejet de la part des habitants, et cela quel que soit le candidat porteur de la sensibilité. De même, au-delà des clivages partisans, Vincent Villeminot tente de préciser une dimension trop peu prise en compte par le groupe « CPE », à savoir l’électorat évianais dans sa spécificité. Pour lui, c’est un «  électorat montagnard et conservateur ». Cela supposerait que la population évianaise ne réponde pas aux logiques politiques évoquées précédemment, c’est-à-dire un électorat rationnel sachant faire un choix sur la base des programmes politique proposés.

Pour conclure, ce sont la gestion de l’identité partisane, la compétition durant la campagne électorale, et le travail de critique qui permettent de co-construire la mise en récit de la défaite avec une explication collective. Ces explications sont invoquées par les personnes les plus actives durant la campagne, prises par l’inertie du groupe. De plus, en filigrane, cette rationalisation révèle les propriétés politiques de la liste, à savoir une liste challenger relativement novice politiquement et peu dotée en ressources financières et matérielles. Ce processus met en évidence l’illusion politique créée de toute pièce par les acteurs durant la campagne, à partir d’une vision enchantée de la politique et d’un électorat réifié. En effet, les membres de la liste ont joué le jeu et ont accepté les règles et contraintes du monde politique, tout en omettant sa complexité.

Durant la campagne, on observe donc, à travers le répertoire d’action de la liste et les entretiens menés, une forme de dissonance cognitive (Festinger, Riecken, Schachter, 1993 : 233-252) : que cela soit lors des réunions de campagne, des porte-à-porte ou des distributions de tracts, les acteurs ont tendance à voir le verre à moitié plein. Ils mettent par exemple en avant qu’ils ont frappé à 2 500 portes et convaincu une majorité. Cela a forgé leur illusion car ils ont adopté une vision biaisée et réductrice de l’électorat. C’est comme si les colistiers avaient parié sur leur connaissance de la ville, de ses quartiers, de son quotidien et des réseaux d’interconnaissance pour penser convaincre une majorité, et jouer sur le bouche-à-oreille caractéristique d’une petite ville.

Au contraire, la défaite permet de rompre avec cette illusion, d’une manière violente et sans retour : désormais, les acteurs voient rétrospectivement leurs actions comme le verre à moitié vide, en se concentrant sur ce qui aurait dû être mieux fait et sur les obstacles majeurs à leur réussite. Ainsi, c’est le temps des regrets qui permet la prise de recul et qui débloque une forme d’apprentissage de l’expérience politique. Les membres se sont investis dans l’aventure électorale et se sont projetés dans les rétributions symboliques (Gaxie, 1977) potentielles, à savoir les postes d’adjoints et de conseillers municipaux. Au fur et à mesure de la progression de la campagne et au fil de l’acquisition de savoir-faire politiques, les individus ont renforcé leur vision désajustée de la réalité municipale, participant de ce fait au réenchantement de la politique comme jeu rationnel.

Cette sorte de retour à la réalité, avec la démission de Georges Caron et de huit membres de la liste, enclenche sa reconfiguration. En effet, analyser la démarche de rationalisation de la défaite permet de retracer les attentes de rétributions symboliques et politiques [8] et les positionnements des acteurs. L’aventure de la campagne a été vécue par un collectif d’individus œuvrant pour l’élection d’un seul homme, unis par les mêmes ambitions malgré leurs orientations sectorielles (pôle culture, pôle environnement, pôle social, etc.). Avec le départ d’un tiers des membres, les divergences se révèlent : tous n’ont pas eu les mêmes attentes en matière de rétributions et de positionnements lors de la tentative de conquête, tant et si bien que huit membres se sont soustraits de leur responsabilité de siéger dans l’opposition, les uns après les autres (huit retraits dans les treize premières positions).

À travers ce processus de rationalisation, on observe que la liste « CPE » est située à la frontière du monde politique amateur et du monde politique professionnel. Ainsi, la défaite et le traumatisme qui en découle initient un processus d’apprentissage du métier politique que les acteurs intériorisent avec des postures et rôles à adopter afin « d’être du métier » (Lagroye, 1994 : 5-15).

 Y’a-t-il une vie après la défaite ?

L’analyse de la défaite de la liste « Changer pour Evian » nous amène à étudier et développer de manière individuelle sa composition, au regard des attentes de rétributions symboliques et des positionnements de ses membres. La situation de chaque colistier est constituée de la convergence de souhaits et de représentations préalables sur l’activité politique, et de l’offre d’éventuelles rétributions politiques suite à la campagne. C’est à partir de cette lecture que la création d’une association se comprend comme la perpétuation de l’activité politique et comme une forme de compensation de la défaite électorale. Lors des entretiens post-défaite, les membres de la liste évoquent en premier lieu leur réaction personnelle, puis en second lieu une analyse de l’échec des idées de « CPE » (« Une ville solidaire, ouverte, bienveillante, etc. »).

Les positionnements des membres et leurs attentes en matière de rétributions symboliques lors de la campagne : une clé de compréhension des suites de la défaite

Au regard de la configuration de l’équipe, on distingue deux pôles sans toutefois qu’ils soient matérialisés ou définis ainsi par les acteurs. Un pôle incarné par Georges Caron, la tête de liste, et un autre par la figure de Pascale Escoubès, considérée comme la première adjointe potentielle. D’un côté, Georges Caron cherche à devenir maire comme il est dans la vie de tous les jours, en mettant en avant sa notabilité : il valorise ses appartenances associatives et locales (présidence d’associations caritatives, subvention de kermesse paroissiale, etc.). C’est l’homme que l’on croise au marché et qui glisse un mot bienveillant en tutoyant. Nous supposons qu’il possède le « caractère personnel de la relation politique » (Briquet, 2003 : 33). Autrement dit, le poste de maire constituerait un dernier acte social, une façon de boucler la boucle de son riche parcours social local. Ainsi, Georges Caron est le cœur du rapport dépolitisé de la campagne.

D’un autre côté, cela est différent pour Pascale Escoubès : elle est plus jeune de quinze ans, encore en activité professionnelle, et issue d’une famille de notables (son grand-père était un résistant de renom et a participé à la reconstruction de la ville  ; son père était un chirurgien estimé dans la commune), puis elle est dotée de propriétés politiques plus affirmées. Pascale Escoubès a en effet une expérience politique plus conséquente puisqu’elle est dans le paysage politique évianais depuis 1995 comme candidate de l’opposition. Elle a donc un vécu politique et a saisi par corollaire les logiques de ce monde-là, notamment en jouant l’identité partisane. Elle s’est présentée deux fois comme candidate à la mairie d’Evian-les-Bains et une fois en tant que députée de Haute-Savoie sous l’étiquette PS. Lors de la campagne 2014, elle s’est positionnée sur les questions relatives à l’intercommunalité, cette thématique constituant pour elle une alternative pour accéder à des postes politiques : ne briguant par le poste de maire, elle envisageait de devenir présidente de la communauté de commune en cas de victoire de « CPE ». En effet, elle favorise « la création de nouvelles positions de pouvoir qui modifie les stratégies de carrière des élus locaux » (Vignon, 2010). Ces nouveaux postes constituent une véritable perspective pour l’occupation de positions de pouvoir, en élargissant le champ des possibles politiques. Ainsi, cela favorise « la mise en circulation de nouveaux “trophées“ sur les marchés politiques locaux [permettant] à des élus [ou des candidats] d’accéder à des leaderships inédits » (Vignon, 2010 : 191).

Ces deux pôles que nous considérons sont entrés en conflit durant la campagne, notamment au sujet de la stratégie : faut-il politiser ou non la campagne  ? Il n’y a pas eu d’échanges ouverts entre « blocs » au sein du groupe, mais des discussions omniprésentes en début de campagne parmi les membres afin de déterminer la marche à suivre. De manière idéal-typique, il existe deux tendances (politisation et non-politisation) incarnées par Georges Caron et Pascale Escoubès. Toutefois, nous ne les affirmons pas comme deux catégories dans la mesure où les discussions de la liste autorisent des porosités entre les deux pôles. Par ailleurs, on observe que ceux qui ont eu l’investissement le plus important se sont inscrits dans une volonté de politisation, et ont considéré l’activité politique comme une possibilité de reconversion professionnelle, enclenchant ainsi un processus de professionnalisation. Autrement dit, l’investissement durant la campagne électorale permet de procurer des satisfactions individuelles. C’est le cas de Jean Guillard, chercheur à l’Institut national de la recherche agronomique (Inra) : à cinquante-trois ans, il se projette à l’âge de la retraite dans une activité politique à plein temps, qu’il envisage comme une posture critique du pouvoir avec preuves à l’appui, et qu’il inscrit dans sa propre logique professionnelle scientifique. Pour Christine Gavillet et de Gilles Hondu, les ressources sectorielles acquises dans le champ professionnel (culture et environnement) ont été mises à disposition du projet de « CPE » dans une optique de regroupement d’individus autour d’une personne centrale (Georges Caron). Ainsi, ces acteurs ont enclenché un processus de professionnalisation politique en ce qu’ils convertissent des capitaux acquis dans le monde social en tant qu’amateurs dans l’aventure politique. Ils font par exemple jouer leurs réseaux, utilisent leurs savoir-faire, etc. C’est cependant une vision qui réduit la complexité du métier politique, regroupant quatre dimensions : la construction du lien avec la population locale, l’investissement dans d’autres arènes institutionnelles, la mise en œuvre des politiques publiques locales, et la gestion de l’identité partisane (Lefebvre, 2014 ; Le Bart, 2003 : 21-116). Ainsi, en comprenant la configuration de la liste « CPE » pendant la campagne, on peut envisager l’après-défaite dans la trajectoire du candidat et de ses colistiers.

L’après-défaite : mandatures, reconversions et engagements des membres de la liste

La démission de Georges Caron prend tout son sens à la lumière des analyses précédentes. En effet, l’accession au poste de maire aurait été un acte social capital ne pouvant être compensé par un siège en conseil municipal. Pour lui, la posture d’opposition dans l’instance délibérative municipale n’est pas envisageable comme lot de consolation, contrairement au leadership. Georges Caron se positionne comme porteur de projet avec des attentes, des idées de réalisations concrètes selon ses intérêts et non la discussion autour des propositions de la majorité élue.

Parallèlement à cela, l’aventure politique de « CPE » a occasionné la professionnalisation et l’engagement de deux membres à la section locale du Part Socialiste. C’est le cas de Jean Guillard, son encartement est une conséquence directe du travail de rationalisation de la défaite, à savoir l’absence de politisation des débats lors de la campagne : il était pour l’affichage partisan. D’ailleurs, c’est ce dernier qui est en charge de créer une association citoyenne. Ensuite, les huit démissionnaires de la liste « CPE » ne sont pas tous absents du projet associatif. Dans cette idée, bien que les ex-colistiers se soient retirés de la vie politique et publique évianaise, les idées qu’ils ont portées ainsi que le désir de perpétuer le travail de groupe n’ont pas disparu. Après ces départs, quatre personnes sont entrées au conseil municipal composé de vingt-neuf membres, dont vingt-trois de la majorité. Parmi eux, Pascale Escoubès est la chef de l’opposition : elle organise les réunions de préconseil et diffuse les décisions prises en mairie. Elle semble être inamovible du paysage politique évianais de gauche, et incarne à ce titre dans le contexte de la ville ce que Marc Abélès qualifie de « loser de la politique ». Selon lui, les losers sont des acteurs « enfermés dans la spirale de l’échec » (Abélès, 2005), ce que l’on retrouve dans son parcours car elle a été battue à quatre reprises aux municipales. Au final, la liste « CPE » est une organisation outsider de par sa configuration, et n’accède qu’à peu de positions professionnalisantes (Juhem, 2009) que sont les quatre places au conseil municipal. Cela donne une clé de compréhension pour la création de l’association.

Durant les entretiens et observations, les membres de « CPE » soulignent le fait que la forme associative permet aux membres de retrouver une place légitime dans une organisation afin d’exposer des idées et de les discuter en groupe, et par extension de garder une forme de sociabilité. C’est une forme de rétribution symbolique de substitution face à une défaite considérée comme non méritée par les acteurs. Selon nous, la détermination à continuer le travail politique collectivement constitue une posture critique du jeu politique matérialisé par les élections municipales à fréquence de six ans. De même, nous proposons de prendre du recul par rapport à notre démarche ethnographique : l’entité du groupe a pris le pas sur la forte personnification des enjeux électoraux. En effet, chez les électeurs, on entend davantage les noms des candidats têtes de listes que de ceux qui les composent, ce qui participe à des raccourcis interprétatifs quant à la couleur politique de « CPE » (Georges Caron étant socialiste, sa liste est socialiste). Pourtant, les membres de « CPE » ont investi leurs ressources propres lors de la campagne et souhaitent prolonger cette démarche initiée huit mois en amont du lancement officiel de la campagne. Après les opérations de rationalisation de la défaite vécue dans un entre-soi réduit (une cinquantaine de personnes, comprenant les ex-membres de la liste et leur entourage), le projet associatif compte proposer des réajustements dans les objectifs et angles de traitement des enjeux sélectionnés. De plus, la forme associative est ouverte à tout habitant de la ville, tout comme ses axes de travail sont larges et génériquement rassemblés sous l’idée de « cadre de vie évianais ». Le collectif pourrait ainsi constituer un vivier potentiel de recrutement en vue des élections municipales de 2020. En fait, l’association s’envisage comme la continuité du travail d’opposition politique dans la ville. À ce titre, une partie des démissionnaires de « CPE » est membres de l’association  ; ils ont donc refusé des postes dans l’opposition officielle et publique, et travaillent de manière moins institutionnalisée politiquement.

Pour finir, l’association souhaite se projeter comme laboratoire d’idées et de mobilisation des savoirs, ce qui perpétue la logique de conversion des compétences sociales en compétences politiques. Les suites individuelles de la défaite ne sont pas uniformes à l’échelle du groupe : les trajectoires sont hétérogènes, avec des reconversions dans la vie politique partisane, la professionnalisation politique, l’engagement associatif autour d’un projet évianais, et le retrait de la vie politique.

 Conclusion

Pour comprendre les effets d’une défaite, il faut analyser les attentes des acteurs, de la première à la dernière position en matière de rétributions. Par l’étude d’une équipe électorale, on observe le réenchantement du monde politique : la politique serait un levier d’action en capacité de changer les choses. Cela confirme que le monde politique est à part et répond à des logiques spécifiques malgré les interpénétrations entre monde social et monde politique. En dépit de la sympathie de Georges Caron dans sa vie sociale, les membres ont dû intérioriser les normes et règles du jeu politique sans se contenter de la seule figure du candidat. Au-delà d’un score marquant la défaite, c’est donc l’histoire du parti pris de ne pas avoir politisé la campagne, dans une ville pourtant marquée par de fortes logiques partisanes et d’interconnaissance. Comme nous l’avons vu, le métier politique ne se définit pas individuellement mais prend sens sur le terrain. Ainsi, les losers ne sont pas uniquement des candidats à un moment T, les listes constituées autour des candidats ne sont pas monolithiques mais révèlent des logiques internes plurielles et complexes. Ces dernières sont décryptables par l’étude du recrutement, des positionnements et des attentes en matière de rétributions des membres, ainsi que du processus d’élaboration du programme, des actions de campagne, tout comme l’analyse de l’après-victoire ou de l’après-défaite le cas échéant.

 Bibliographie

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Notes

[1] Nous utilisons l’acronyme « CPE » pour parler de la liste « Changer pour Evian ». Ce n’est pas la reprise d’un usage des acteurs sur le terrain mais plutôt une façon de fluidifier notre texte.

[2] Le PS Haute-Savoie est divisé en 16 sections. Le Chablais est une zone géographique située au nord-est de la Haute-Savoie et regroupe des villes comme Evian-les-Bains, Thonon-les-Bains et Morzine.

[3] Afin d’éviter toute confusion, les propos des acteurs incorporés dans le corps du texte sont placés en italique.

[4] Les Républicains depuis mai 2015.

[5] CAP’COM, « Élections municipales, regard sur les attentes des citoyens, [en ligne] <http://www.cap-com.org/content/%C3%A9lections-municipales-regard-sur-les-attentes-des-citoyens#sthash.wAkbn1Ah.dpuf> consulté le 1 mars 2014).

[6] Ibid

[7] PARTI SOCIALISTE, « Découvrez la charte des municipales du Parti socialiste », [en ligne] <http://www.parti-socialiste.fr/articles/decouvrez-la-charte-des-municipales-du-parti-socialiste>, (consulté le 5 avril 2014).

[8] Pour préciser, Daniel Gaxie définit ce qui constitue une rétribution. Cette notion est liée à la position sociale d’un individu, à ses aspirations, et ce qui représente une satisfaction pour les uns ne le sera pas nécessairement pour les autres. La notion de rétribution renvoie donc à du « matériel » et à du « symbolique » et recouvre des éléments hétérogènes comme « l’attachement de la cause ou la satisfaction de défendre des idées ».

Pour citer l'article


Tran Tommy, « La défaite électorale : entre mise en récit et reconversion des rétributions symboliques - Le cas des élections municipales 2014 à Evian-les-Bains », dans revue ¿ Interrogations ?, N°22. L’enquêteur face au secret, juin 2016 [en ligne], http://www.revue-interrogations.org/La-defaite-electorale-entre-mise,514 (Consulté le 11 décembre 2016).



ISSN électronique : 1778-3747

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