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Seca Jean-Marie

Baugnet Lucy et Thierry Guibert (éd.), Discours en contextes

 




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Baugnet Lucy et Thierry Guibert (éd.), Discours en contextes, Paris, PUF, 2011, 184 p.

Directement issu d’un colloque consacré aux Discours en contextes, à l’Université de Picardie Jules Vernes, dans le cadre du CURAPP (Centre Universitaire de Recherches sur l’Action Publique et le Politique), ce livre, édité sous la direction de Lucy Baugnet et Thierry Guibert, tous deux professeurs dans l’institution susmentionnée, rassemble sept contributions regroupées en deux parties (I. Analyses empiriques ; II. Réflexions et propositions théoriques).

Carine Érard, Karen Bretin-Maffiuletti et Marie-Françoise Lacassagne (Université de Bourgogne) livrent un premier chapitre original, tant sur la plan de l’invention méthodologique que par l’intérêt intellectuel du thème traité : « Essai d’application de l’analyse socio-psycho-historique au discours sur les athlètes non métropolitains dans l’Équipe (1946-1968)  ». Le travail effectué est notamment centré sur une lecture analytique complexe, reprenant des éléments d’analyse propositionnelle du discours (École et orientation provenant des travaux de Rodolphe Ghiglione et al.) et une typologie des périodes historiques d’après-guerre, résultant d’une classification des titres du fameux quotidien sportif français L’équipe. En articulant ainsi « approche historique », « catégorisation des contextes culturels », « discours du colonialisme » et « représentations idéologiques », les auteurs parviennent à retracer des régularités et des spécificités des marqueurs linguistiques spécifiques des préjugés mais aussi des modalités de reconnaissance de ces catégories d’athlètes non métropolitains. Dieu-Donné Boulingui et Philippe Castel (Université de Bourgogne) traitent, quant à eux, du phénomène sociosymbolique suivant : « Normes contextuelles et pratiques culturelles : une comparaison de discours sur la circoncision au Gabon et en France ». Cette pratique, fréquente en Afrique, y serait de plus en plus inscrite dans des espaces médicalisés et appliquée à des enfants toujours plus jeunes. L’analyse de contenu porte précisément sur une mise en comparaison des approches hybrides, hors contexte national (immigrés gabonais perçus comme minoritaires en France) et de celles traditionnelles (sujets vivant au Gabon interviewés sur la conduite de circoncision majoritaire). Diverses techniques (approches syntagmatique, propositionnelle, de similitude, des connecteurs phrastiques) permettent ainsi aux auteurs de décrire la représentation sociale d’un objet (corpus des discours d’interviews fait par un chercheur gabonais) fortement valorisé mais décliné différentiellement dans les deux contextes considérés. « La crise des banlieues dans les contextes social et institutionnel de la communication médiatique : territoires symboliques et identités en conflit » est abordée par Eduardo Márquez (Université de Paris-VIII) qui observe les représentations sociales générées par les événements et émeutes de 2005 dans trois quotidiens célèbres (L’Humanité, Le Figaro et Le Monde). Les résultats de l’analyse textuelle, construits avec le logiciel Tropes, sont interprétés à l’aide des théories du cadrage (et du framing) et des représentations : « Le cadrage est […] une organisation hiérarchique catégorielle des thèmes et des stratégies à traiter qui ne sera modifiée que si l’actualité porte sur un thème, un conflit, un événement ou un acte qui serait susceptible de bouleverser l’agenda-setting des journalistes  » (p. 64.) L’étude des formes d’ethnicicisation et de stigmatisation de la catégorie « jeunes de banlieue » est alors menée de façon comparative, dans la même logique analytique que celle réalisée, il y a plus de cinquante ans par Serge Moscovici, sur la conception de la psychanalyse dans la presse (Moscovici, 1976), mais avec des instruments statistiques plus sophistiqués et puissants. Dans un quatrième chapitre, Jessica Mange et Pascal Marchand (Université de Caen et Université de Toulouse-III) concluent la première partie de ce livre en se penchant sur trois discours de campagne (fin 2006) de chacun des postulants (Ségolène Royal, Dominique Strauss-Kahn et Laurent Fabius) au statut de candidat aux Présidentielles de 2007 : « Convaincre de ses similitudes tout en démontrant ses différences : un exemple d’analyse automatique des débats internes au PS ». Les deux psychosociologues utilisent un logiciel d’analyse morphosyntaxique, afin d’étudier la grammaire et l’organisation sémantique de ces discours, et des techniques lexicographique (Lexico3 et Hyperbase) dans le but de décrire le lexique et les types de registre mis en œuvre. L’hypothèse sous-jacente est que les trois ténors socialistes ont développé des thèmes identiques mais en se distinguant « sur la manière de s’exprimer (e.g. syntaxe ou débit de paroles) et/ou sur les lexiques employés  » (p. 89). À la différence de Fabius, militant et centré sur le parti et ses normes, de Strauss-Kahn, développant, avec un fort débit de parole, une argumentation techniciste et résolutoire de la crise économique, Royal s’était distinguée notamment par un registre lexical émotionnel et par un discours d’infotainment (centration sur le relationnel et l’identification des auditeurs à des situations sociales et culturelles partageables et convenues).

De ces quatre enquêtes détaillées, on passe ensuite aux trois textes de la partie spéculative. Le chapitre 5 (« Le contexte social de l’acte de parole ») est approfondi par Bruno Ambroise (CNRS). Ce dernier décrit une suite d’arguments, appuyée sur une lecture érudite des spécialistes de l’approche pragmatique du langage (Austin, Sperber, Strawson, Récanati…), en faveur d’une vision instituante et sociologisante des performatifs et des actes de parole. « Il s’agira donc de considérer qu’un énoncé donné ne fait quelque chose qu’à être situé dans certaines circonstances sociales marquées, et que ces circonstances ayant une pertinence sociale permettent à cet énoncé de faire quelque chose en ce sens très précis qu’il pourra être qualifié comme le faisant. On qualifiera alors l’efficacité performative d’efficacité symbolique (au sens bourdieusien du terme), autre nom d’une efficacité rituelle ou sociale qui ne dérive pas de la sémantique des termes employés, mais de la reconnaissance sociale qu’un énoncé est susceptible d’obtenir dans certains contextes d’énonciation » (pp. 106-107.) L’auteur décrit ensuite les conditions de félicité des actes de parole, la détermination sociale de leur reconnaissance et les inégalités des performances linguistiques. Cette première synthèse théorique est prolongée par une autre portant sur le processus général (mais « sauvage ») de catégorisation sociale : « Des ‟images dans la tête” à la ‟parole sauvage” : comment modéliser le rapport entre discours et cognition dans l’expression des stéréotypes sociaux », thème autour duquel plus de cinq chercheurs débattent (Olivier Klein, Cynthie Marchal, Nicolas Van der Linden, Sabrina Pierucci et Laurent Waroquier, tous de l’Université Libre de Bruxelles). Cette équipe plaide, sur la base d’une démonstration bien argumentée, soutenue par une lecture riche de la littérature sur la stéréotypie, que ce processus est surtout une représentation logique se traduisant ou non, selon les contextes, en représentation mentales ou publiques. Ces catégories (représentations logiques, mentales, publiques) sont reprises à Dan Sperber (1966). Thierry Guibert (Université de Picardie) ponctue l’ouvrage en décortiquant les dimensions sociolinguistiques et pragmatiques du thème principal du livre : « La représentation du contexte dans le discours ». Il expose alors les grilles d’analyse de Raphaël Micheli et Teun A. van Dijke. Il reprend les thèses de Dan Sperber et de Deirdre Wilson, de Norman Fairclough et de Ruth Wodak afin de répondre à diverses interrogations sur le statut épistémique (sa « descriptibilité » et son unicité), méthodologique (les critères de choix de ses items de description, le degré de fixité de sa définition), épistémologique (sémiotique du sens associé aux usages discursifs contextualisés ou/et des significations préalablement inscrites dans les lexèmes) du contexte.

Il faut bien souligner qu’on accède par cet ouvrage à un apport d’une réelle valeur méthodologique et théorique. Comme l’indiquent Baugnet et Guibert, dans leur introduction qui est aussi une explication et une présentation des thématiques de recherche analysées, les contributions exposées ressortent tant de la psychologie sociale que des approches discursives et pragmatiques. Ceci signifie que les travaux exposés dans ce livre permettent à des psychologues sociaux de faire un bilan sur des thématiques et des développements disciplinaires récents tout en autorisant une intégration de certaines techniques d’analyse dans une perspective pluridisciplinaire (méthodologies d’analyse du discours et approches textuelles utilisables par d’autres sciences sociales : anthropologie, histoire, sociologie). Ces textes questionnent par ailleurs des phénomènes contemporains (de la production de préjugés issus d’une institutionnalisation, d’un consensus ayant des effets de création du réel aux conduites de croyances ou à l’analyse de la presse) dans une perspective résolument interdisciplinaire. On ne peut donc que recommander aux étudiants de doctorat mais aussi à tout collègue désireux d’être tenu informé des avancées récentes de l’analyse de contenu et de ses applications de consulter ce livre qui, tout en soulevant des questions et des débats de spécialistes, offre des possibilités très utiles d’orientation de recherche.

Bibliographie

Moscovici Serge (1976), La Psychanalyse, son image, son public, Paris, PUF.

Sperber Dan (1966), La Contagion des idées. Théories naturalistes de la nature, Paris, Odile Jacob.

Pour citer l'article


Seca Jean-Marie, « Baugnet Lucy et Thierry Guibert (éd.), Discours en contextes », dans revue ¿ Interrogations ?, N°17. L’approche biographique, janvier 2014 [en ligne], http://www.revue-interrogations.org/Baugnet-Lucy-et-Thierry-Guibert-ed (Consulté le 30 septembre 2016).



ISSN électronique : 1778-3747

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