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François Stéphane, Schmitt Olivier

L’extrême-droite française contemporaine et le monde : une vision ’alternative’ des relations internationales

 




 Résumé 

Les différents courants de l’extrême-droite française contemporaine partagent une vision spécifique des relations internationales, basée sur un anti-impérialisme (compris comme un anti-américanisme) et une approche géopolitique totalisante de la vie internationale, selon laquelle « tout est lié ». Dans cet article, nous établissons une généalogie de cette grille d’analyse et nous montrons certaines de ses manifestations à travers l’antimatérialisme de l’extrême-droite, son rejet des droits de l’homme et ses ambiguïtés face à l’islam. Cette grille de lecture est ainsi utile pour comprendre les prises de position du Front National (et d’autres courants d’extrême-droite) sur des évènements internationaux récents tels que les crises ukrainienne ou syrienne.

Mots-clefs : Extrême-droite, relations internationales, géopolitique, anti-impérialisme, idées politiques.

 Abstract

The French far-right and the world : an « alternative » view of international relations

The various groups composing the French far-right share a specific vision of international relations, based on anti-imperialism (justifying anti-americanism) and a « geopolitical » and totalising understanding of international life, according to which « everything is connected ». In this article, we establish the genealogy of this analytical grid, and illustrate some of its expressions, notably the anti-materialism of the far-right, its rejection of Human Rights and its ambiguities towards islam. This frame of reference is useful in order to understand the statements of the Front National (and other far-right movements) on recent international events such as the ukrainian or syrian crises.

Keywords : Far right, international relations, geopolitics, anti-imperialism, political ideas.

 Introduction

Les crises internationales actuelles en Syrie et en Ukraine ont permis au Front national (FN) de présenter une ligne de politique étrangère en opposition systématique à celle adoptée par le gouvernement français. Le soutien à Bachar El Assad y est affirmé, le président syrien étant présenté comme un « rempart contre l’islamisme », tandis que le parti de Marine le Pen a défendu Moscou dans la crise ukrainienne, reprenant à son compte les arguments avancés par le Kremlin (la Crimée n’a jamais été ukrainienne, Moscou ne fait que se défendre face à l’impérialisme occidental, etc.). De nombreux articles de presse ont évoqué la stratégie russe consistant à capitaliser sur le principal parti d’extrême-droite français, pour disposer d’un relais d’opinion dans l’hexagone, et ont listé les liens personnels entre des membres du Front National et des figures de l’appareil économico-politique russe (Bolshakov, 2012 ; Jauvert, 2014). Mais ces affinités s’expliquent aussi par une compatibilité idéologique entre les cercles dirigeants russes actuels et la vision du monde de l’extrême-droite française, principalement les tendances nationalistes-révolutionnaires et révolutionnaires-conservatrices, dont nous analysons les principaux ressorts dans cet article. Il s’agit en effet d’une approche cohérente, fondée sur un anti-américanisme maquillé en anti-impérialisme et une vision géopolitique totalisante des relations internationales, qui entraîne un rejet du matérialisme, des droits de l’homme et entretient des ambiguïtés face à l’Islam. Déconstruire cette grille d’analyse des relations internationales permet de mieux comprendre les prises de position récentes du Front National ou d’autres courants d’extrême-droite sur les enjeux internationaux contemporains.

Nous nous sommes donc posé plusieurs questions. Tout d’abord, existe-t-il une vision des relations internationales propre à l’extrême droite ? Comment celle-ci se structure-t-elle à propos de l’anti-américanisme ? Ces questions, novatrices, n’ont que rarement été étudiées d’un point de vue universitaire. Afin d’atteindre nos objectifs, nous privilégierons une approche historique (généalogique) du mouvement extrémiste de droite. Notre méthode porte ainsi sur plusieurs aspects, envisagés sous l’angle des contenus, des réseaux et des réceptions. Cette méthode généalogique est associée à une analyse philosophique et sémiologique de ces discours (choix du vocabulaire, idées exprimées et façons de les exprimer, etc.). Elle se fait donc à plusieurs niveaux (analyses externe et interne des textes et vocabulaire employé), privilégiant les textes et les auteurs de références de la nébuleuse extrémiste de droite.

 Un combat soi-disant anti-impérialiste

Première motivation des auteurs de l’extrême-droite française se penchant sur les relations internationales : le combat anti-impérialiste. Précisons d’emblée que l’« impérialisme » ici visé est l’impérialisme des États-Unis en tant qu’ils se présentent comme le « pays du Bien » et de la « guerre juste ». Les États-Unis, selon ces discours, sont devenus un problème capital pour la sécurité mondiale. Nos auteurs condamnent aussi la tendance qu’ont les États-Unis à se présenter comme une nation élue, à mettre en avant leur destinée manifeste, cherchant à guider le monde sur le chemin du Bien.

Les points de rapprochement idéologique ont été facilités par les guerres contre l’Irak et la mise sous contrôle américain du pétrole irakien. En effet, les différents milieux étudiés dans ce texte voient dans la guerre de l’Irak, non pas une volonté de libérer le pays du dictateur Saddam Hussein, mais une volonté délibérée d’impérialisme politique et économique (Vlajki, 2003). Et de fait, selon William Pfaff (2002 : 295), journaliste américain basé à Paris, les États-Unis ont, à la faveur de la mondialisation née de la chute de l’URSS :

« (…) mobilisé leur immense pouvoir politique et économique pour déréguler l’économie internationale, ouvrir toutes les économies étrangères aux investissements américains, procurer à leurs entreprises l’accès à tous les marchés, à toutes les sources de matières premières et à tous les bassins de main d’œuvre, afin d’assurer l’expansion d’un libre-échange généralisé fonctionnant selon des règles essentiellement américaines et au profit des intérêts américains ».

Dans cette analyse, partagée par les différents courants, étudiés, les États-Unis apparaissent de plus en plus comme un facteur de désordre international, entretenant là où ils le peuvent l’incertitude et le conflit. L’un des moyens d’expression de cette politique économique serait la volonté de la part des Américains d’imposer les politiques économiques néolibérales, nées et/ou conceptualisées dans ce pays, en particulier par les économistes de l’École de Chicago comme Milton Friedman.

Dans ces milieux, le 11 septembre 2001 serait providentiel, les attentats offrant un prétexte à l’application de cette politique étrangère. Cette perception de la politique américaine a été facilitée par la politique étrangère agressive de l’administration Bush, qui serait une illustration brutale de l’impérialisme étatsunien. Cette idée est renforcée par le fait que les néoconservateurs américains (Robert Kaplan, Charles Krauthammer, Max Boot, etc.) ont écrit et répété que les États-Unis, jouissant d’une puissance sans pareil, doivent user et abuser sans complexe de leur force pour réorganiser le monde à leur guise, seuls ou avec des coalitions de circonstances. Pour cela, les théoriciens néoconservateurs de l’ère Bush ont postulé que les États-Unis devaient s’émanciper de la tutelle des organisations multinationales. Bref, les États-Unis tenteraient d’imposer un nouvel unilatéralisme, l’URSS ayant disparu. Cette analyse dépasse le cadre des seules extrêmes droites. Ainsi, le souverainiste Pierre-Marie Gallois (2002 : 2) affirme : « Devenue la capitale de la seule superpuissance après le démantèlement de l’URSS, Washington s’est rendu compte que les organismes internationaux pouvaient être des obstacles à une bonne politique américaine lorsqu’ils ne lui étaient pas totalement asservis. ». Par conséquent, il faudrait sortir du piège américain. Pour cela, nos auteurs cherchent de nouvelles figures tutélaires.

L’un de leurs hérauts, dans cette optique, est le chef d’État vénézuélien Hugo Chavez. Bête noire de la politique étrangère américaine, il est perçu comme la figure de proue du combat contre l’impérialisme américain. Pour les anti-impérialistes d’extrême droite, Chavez est un acteur du réveil identitaire des peuples indigènes, se rebellant contre la « macdonaldisation » forcée imposée par les États-Unis. Il est à la fois encensé par Alain Soral et son association Égalité & Réconciliation (les membres de cette association souhaitaient même un « Chavez français » [1]) ; par l’humoriste antisioniste Dieudonné ; par Jean-Claude Martinez, alors membre du FN, qui cherchait un rapprochement avec le leader vénézuélien ; par la Nouvelle Droite d’Alain de Benoist, qui l’apprécie pour son anti-américanisme et son populisme ; par le nationaliste-révolutionnaire Christian Bouchet (proche d’Égalité & Réconciliation et membre du FN).

Depuis le décès du leader vénézuélien, Vladimir Poutine a acquis ce rôle d’opposant principal aux États-Unis, et donc de modèle envié. Alain Soral le qualifie de « sauveur du monde multipolaire » lors d’un débat avec le national-révolutionnaire italien Gabriele Adinolfi à Nice [2], et « d’avenir du monde » lors d’une interview donnée à la radio francophone iranienne (Irib) en décembre 2014 [3]. Dans la biographie élogieuse qui lui est consacrée et publiée aux éditions d’extrême-droite Perspectives libres, Yannick Jaffré (2014) le compare à Bonaparte et voit en lui un espoir pour la France. De son côté, Marine le Pen ne tarit pas d’éloges sur le dirigeant russe, le qualifiant de « patriote attaché à la souveraineté de son peuple. Il [Poutine] a conscience que nous défendons des valeurs communes. Ce sont les valeurs de la civilisation européenne » (Le Scan, 2014).

Enfin, il faut tenir compte du fait que, pour les milieux étudiés, le « refus du système », c’est-à-dire le rejet de l’« américano-sionisme », concrétisé par un soutien à Mouammar Kadhafi, à l’Iran de Khomeyni, ainsi qu’à partir de 1989 à Saddam Hussein, masque très réguliérement un antisémitisme virulent, l’antisionisme radical, en soutien à la cause palestinienne, n’en étant qu’un paravant. La condamnation d’Israël masque difficilement un antisémitisme agressif, par exemple chez Soral. L’une des figures importantes de la mouvance antisioniste et nationaliste-révolutionaire reste Gilbert Dawed [4].

Ce discours est structuré par une série d’amalgames : le judaïsme et le sionisme fusionnent et deviennent des synonymes de racisme et de colonialisme. Par un effet miroir, l’antisémitisme, quant à lui, est assimilé à un « contre-racisme » et à un anticolonialisme. Ce type de formulation était fréquent, par exemple, chez Pierre Gripari, un compagnon de route à la fois de la cause arabe et de l’extrême droite néo-droitière et nationaliste-révolutionnaire. Ses essais, ainsi que ses articles dans Défense de l’Occident ou Rivarol, se caractérisaient par une dénonciation obsessionnelle de l’idéologie fondatrice du « racisme juif », ou du « racisme de l’État d’Israël » : le sionisme (Gripari, 1981, 1983, 1988). Son mécanisme est construit sur le syllogisme suivant : « Les Juifs sont tous des sionistes plus ou moins cachés ; or le sionisme est un colonialisme, un impérialisme et un racisme ; donc les Juifs sont des colonialistes, des impérialistes et des racistes déclarés ou dissimulés ». Pour asseoir ce type de “démonstration”, nos auteurs font valoir les liens qui unissaient dans les années 1980 Israël à la République sud-africaine, dont le régime appliquait l’apartheid.

La logique anti-impérialiste, pris dans ce sens bien précis, est ainsi la première référence intellectuelle clairement observable dans les écrits d’extrême-droite.

 Une vision géopolitique du monde

Cet anti-impérialisme se conjugue à une vision spécifique des enjeux mondiaux, les membres de l’extrême-droite se piquant d’une analyse des relations internationales se réclamant souvent de l’analyse géopolitique. Par exemple, l’ancien conseiller aux affaires internationales et député européen Aymeric Chauprade, qui a enseigné cette discipline à l’Ecole de Guerre, a publié un volumineux ouvrage sur le sujet (Chauprade, 2007) qui a connu trois rééditions et il anime un site internet dont le sous-titre est « La géopolitique sur le net ». Il convient de préciser que le terme géopolitique peut revêtir différents sens dans le contexte français. En fonction des situations et des interlocuteurs, il peut désigner une tentative d’une partie de la géographie universitaire (regroupée à l’Université Paris VIII autour d’Yves Lacoste et de ses successeurs) de créer un courant spécifique qui a donné lieu à de nombreuses controverses entre tenants de la « géographie politique » et tenants de la « géopolitique » (Rosière, 2003). Plus fréquemment, le nom ou l’adjectif géopolitique se réfère en fait à tout savoir qui relève de l’international et des enjeux de puissance : on entendra ainsi des journalistes parler de la « situation géopolitique » d’une région du monde. De même, on pourra trouver dans le commerce des ouvrages de culture générale, généralement destinés aux étudiants des concours aux IEPs ou aux écoles de commerce, sur la politique intérieure et extérieure d’un État ou d’une région du monde en particulier, qui sera souvent intitulé « géopolitique de … ». Là encore, l’emploi du terme ne recouvre aucune prétention théorique ou épistémologique spécifique.

Mais c’est d’une autre tradition que se réclament les auteurs d’extrême-droite, celle d’une géopolitique en tant que discipline produisant un savoir spécifique sur les relations internationales, qui a pourtant de longue date été discréditée par les spécialistes universitaires, qui ont largement listé ses erreurs et impasses conceptuelles. De fait, la géopolitique classique des fondateurs (Haushofer, Spykman, etc.) souhaite étudier l’influence de la géographie (physique et humaine) sur le comportement des États. Or, cette approche s’engage dans une double impasse. Si son seul apport est de dire que la géographie est importante pour comprendre le comportement des acteurs sur la scène internationale, elle n’a aucun intérêt puisque personne ne nie ce fait. Mais si elle veut se constituer en tant que production d’un savoir spécifique, elle en vient immanquablement (et malgré les dénégations de ses partisans), à verser dans le déterminisme géographique (qui est scientifiquement absurde puisqu’il exclut tout autre facteur matériel ou idéel de l’analyse), niant de fait toute contingence aux événements et considérant la politique mondiale comme un immense échiquier où tout événement serait réductible à un affrontement des puissances, lui-même expliqué par leur position géographique (Guzzini, 2013). Fondamentalement, la vision du monde géopolitique telle qu’elle est ici entendue est que « tout est lié », et que la contingence n’existe pas dans les relations internationales : un coup d’État en Afrique est ainsi dans cette optique forcément à mettre en lien avec la compétition planétaire des grandes puissances, qui ont choisi un nouveau champ de bataille pour leur affrontement. On comprend bien que, dans cette vision, une révolution telle que celle d’Euro-Maïdan est forcément interprétée comme faisant partie d’une compétition plus large entre les États-Unis et la Russie, déniant ainsi aux manifestants toute autonomie et niant la dynamique sociale propre à une crise politique interne à l’Ukraine.

De plus, la géopolitique a une fâcheuse tendance à passer d’une position qui se veut descriptive et objective à des recommandations pratiques, c’est-à-dire passer d’une théorie du fonctionnement du système international à des conseils en matière de politique étrangère. Cette position est d’ailleurs contradictoire, puisque si l’analyse géopolitique explique le comportement des États (en fonction de leur géographie), il ne devrait pas y avoir la nécessité de conseiller aux dirigeants la meilleure marche à suivre, celle-ci s’imposant d’elle-même. Or la tentation des auteurs à fournir des conseils de politique étrangère révèle à la fois la faillite de la prétention explicative de la géopolitique, mais aussi la mise en avant d’un projet politique (puisque toute politique étrangère est fondée sur la représentation qu’a une communauté politique de son rôle et de ses relations avec les autres communautés politiques) qui avance sous le faux-nez d’une prétendue objectivité analytique. Plusieurs géopoliticiens d’extrême-droite tentent ainsi de faire passer pour des nécessités objectives [5] des préférences de politique étrangère inspirées par leur idéologie, la faiblesse épistémologique de la géopolitique permettant facilement ce transfert de la dimension analytique à la dimension prescriptive, tout en permettant de se draper dans la posture flatteuse du rebelle intellectuel qui refuse les oukases imposés par l’Université à une discipline qui dérangerait les conformismes bien-pensants. Il faut d’ailleurs noter que l’intérêt de ces mouvements d’extrême-droite pour la géopolitique rencontre opportunément la passion russe actuelle pour le sujet, la vision géopolitique du monde étant actuellement très prégnante à Moscou (Wilson, 2014 ; Schmitt, 2015). Plus généralement, cet état d’esprit conduisant à toujours vouloir identifier les causes ’cachées’ des événements internationaux selon la grille d’analyse de la géopolitique et du supposé projet impérialiste américain conduit naturellement à une vision complotiste des relations internationales qui trouve une large résonnance dans le contexte politique actuel (Bronner, 2013).

Parmi les auteurs régulièrement invoqués par la littérature géopolitique d’extrême-droite, quatre figures reviennent souvent. La première est celle de Carl Schmitt, à travers son concept de nomos de la Terre, c’est-à-dire des « dispositifs indissolublement spatiaux et juridiques ayant permis d’organiser le monde  » (Motte, 2011 : 3), et son opposition entre les puissances telluriques et les puissances maritimes. La référence philosophico-politique croise l’anti-américanisme, puisque les États-Unis (et leurs partenaires britanniques), puissance maritime par excellence, sont accusés d’être en conflit avec les puissances telluriques, dont l’incarnation est la Russie, et par extension l’Europe centrale et occidentale. Ces auteurs rattachent naturellement la France au camp des puissances telluriques, ce qui justifie l’alliance avec la Russie (quel que soit la nature du régime politique de ce pays) pour faire face aux États-Unis. La référence à Schmitt est courante dans le milieu et elle est même mise en avant par le mouvement néo-fasciste La Dissidence Française, qui précise dans le point VI de son programme : « contre les forces thalassocratiques d’assombrissement du monde, contre l’Internationale des Marchands qui entendent substituer l’Avoir à l’Être, fidèle à l’idée de l’Imperium, la Dissidence Française promeut l’idée d’une résistance continentale, à la fois géopolitique et civilisationnelle, et s’associe à la démarche eurasiste » [6].

Cette référence à la démarche eurasiste renvoie au deuxième auteur régulièrement mobilisé par les géopoliticiens d’extrême-droite, Alexandre Douguine, dont les ouvrages ne sont publiés que par des éditeurs d’extrême droite, tous issus du courant nationaliste-révolutionnaire, et tous proches de Christian Bouchet : La Quatrième théorie politique : La Russie et les idées politiques au XXIème siècle‎ (2012) et Pour une Théorie du Monde Multipolaire (2013) chez Ars Magna ; les autres, Le Prophète de l’eurasisme (2006), La Grande guerre des continents (2006), l’Appel de l’Eurasie. Conversation avec Alain de Benoist (2013), l’étant chez Avatar Editions. Douguine est le principal théoricien du néo-eurasisme, un concept en vogue à Moscou (Chaudet, Parmetier et Pélopidas, 2007). Comme l’ont montré Marlène Laruelle (2007) d’un côté et Andreas Umland et Anton Shekhovtsov (2012) de l’autre, Alexandre Douguine a synthétisé au sein d’une pensée complexe, parfois déroutante, des éléments hétérodoxes allant de l’ésotérisme à la philosophie politique. Des principes géopolitiques, des références à la notion d’« Empire » et des éléments de métaphysique, et même d’ésotérisme, y sont visibles dans des proportions diverses, ainsi que des références plus précises à Karl Haushofer, Ernst Niekisch, Carl Schmitt, Jean Thiriart, Julius Evola, René Guénon ou Jean Parvulesco. Cette synthèse, pour le moins originale, a intéressé dès le début des années 1990 diverses tendances de la droite radicale française.

La troisième référence est l’ouvrage de Samuel Huntington, Le Choc des Civilisations, traduit en français en 1997, qui a immédiatement suscité un intérêt dans les cercles différentialistes du fait de son essentialisation des facteurs culturels comme causes des conflits internationaux. De fait, Huntington relève directement de la tradition géopolitique, puisqu’il représente une carte du monde visuellement découpée en « aires civilisationnelles » potentiellement conflictuelles. Cette conception des relations internationales intéresse directement des auteurs d’extrême-droite, tels Aymeric Chauprade dans son Chronique du Choc des Civilisations (2011) ou, plus récemment, des responsables du Bloc Identitaire (Cattin, 2015), qui souscrivent tous à cette thèse pourtant elle aussi empiriquement et théoriquement disqualifiée un nombre incalculable de fois.

Enfin, la dernière référence classique, qui permet de mélanger anti-américanisme et géopolitique, est l’ouvrage Le Grand Echiquier de Zbigniew Brzezinski (1997), l’ancier conseiller à la Sécurité nationale du président américain Carter. L’auteur, qui se présente lui-même comme un géopoliticien, décrit un programme idéal dans lequel les États-Unis parviendraient à neutraliser la Russie en encourageant la création de régimes pro-occidentaux autour de l’étranger russe proche. Ayant les mêmes défauts que tous les géopoliticiens, Brzeszinski a une approche déconnectée de toute considération pour les souhaits des populations locales, et s’exprime en termes généralistes sur une situation stratégique qui serait idéale pour les États-Unis. Prenant les écrits d’un retraité de l’administration américaine pour l’exposition de la grande stratégie de Washington, et évacuant de fait toutes les études sur la complexité du processus de prise de décision en politique étrangère aux Etats-Unis (et leur démonstration de l’absence de plan unifié et cohérent) (David, 2015), les auteurs d’extrême-droite pensent ainsi avoir trouvé la preuve de la rapacité américaine et l’explication unique de tous les événements survenus depuis la chute du mur de Berlin en Europe de l’Est et aux marges de la Russie, et forcément lié au plan de Washington de déstabiliser Moscou. Le dernier exemple récent de cette paranoïa a été une longue exégèse de l’ouvrage de Breszinski par un proche d’Aymeric Chauprade sur le site les crises.fr, blog extrêmement populaire (classé comme le deuxième blog le plus influent de l’Internet français en mars 2015 par le site spécialisé teads.tv.labs), et qui reprend les arguments russes sur la crise ukrainienne (Raggi, 2014).

Ces différentes références sont parfois contradictoires, et les divers mouvements d’extrême-droite vont privilégier l’une ou l’autre en fonction de leur propre corpus intellectuel. Mais cette vision géopolitique d’un monde dont les événements, tous liés entre eux, sont toujours explicables par les affrontements entre grandes puissances structure la manière dont les différents courants d’extrême-droite abordent par exemple les liens avec la Russie, et la question ukrainienne. On comprend mieux ainsi pourquoi le programme du FN propose une « alliance stratégique poussée avec Moscou fondée sur un partenariat militaire et énergétique approfondi », une « union paneuropéenne (…) incluant la Russie » capable de « s’extirper de la logique euro-atlantique » [7].

Le croisement de l’anti-impérialisme et d’une vision géopolitique du monde prend plusieurs formes dans les discours d’extrême-droite. Nous analysons ici l’antimatérialisme ainsi que le refus des droits de l’homme et les ambiguïtés face à l’Islam qui en découlent.

 Un antimatérialisme

Les milieux analysés sont hostiles au matérialisme (au sens de l’accumulation de biens de consommation), au capitalisme, à l’uniformisation du monde et à la mondialisation. Le modèle américain viserait selon eux à universaliser le primat absolu de la société marchande et de l’égalitarisme individualiste. Certains dans une frange de la droite radicale vont affirmer que cette politique est une conquête culturelle délibérée : en imposant sa culture, les États-Unis imposent implicitement leur vision du monde. En outre, le capitalisme mondialisé mettrait en danger le terreau culturel sur lequel les civilisations et les démocraties se sont épanouies : les valeurs de transmission, de solidarité, le lien social, etc., un discours très largement repris par les milieux étudiés. Des discours américanophobes se développent opposant à l’hégémonie américaine l’éloge d’un certain conservatisme, voire de l’enracinement. Il existe ainsi une contestation des États-Unis, de ses valeurs, de son mode de vie et de sa politique étrangère, hérités de la mentalité puritaine et de la philosophie des Lumières, foncièrement hostile, selon eux, à l’Europe. Ainsi, Alain de Benoist, peut écrire en 1992, dans un texte republié en 2002 – montrant une belle cohérence idéologique, que « l’Europe n’a jamais déclaré la guerre aux États-Unis. Il est en revanche évident que dès leurs origines, les États-Unis ont eu un compte à régler avec l’Europe » (de Benoist, 2002 : 140). Cette idée est l’ossature du livre de Romolo Gobbi (2005), Un grand peuple élu, publié par un éditeur de la mouvance décroissante, Parangon. Dans ces discours, les États-Unis sont donc à la fois une puissance impérialiste et un vecteur de déculturation des populations. Ils sont présentés a fortiori comme un antimodèle sociétal, comme une sorte d’“anticivilisation” imposant sa culture, ou plutôt sa non-culture : l’American way of life. Ils présentent aussi le libéralisme comme une idéologie qui repose exclusivement sur la liberté individuelle, qu’elle soit économique ou politique (Power, 1996), une liberté qui met en péril les modèles holistes des sociétés traditionnelles. Cette modernité est placée sous le signe de la nourriture et de la digestion, pour reprendre le mot de Nietzsche (Blondel, 2006 : 244). Il s’agit d’un monde vide de sens, bassement matérialiste, dont le symbole est les États-Unis, qui s’exprime par une idéologie : le néo-libéralisme.

Les milieux étudiés proposent au contraire une défense du local et des différences contre la « macdonaldisation » (ou la « coca-colanisation ») du monde. Cette vision du monde se manifeste chez les localistes de l’extrême droite (Nouvelle Droite et Identitaires), dont la doctrine est un ensemble d’idées soutenues par certains mouvements antiproductivistes, anticonsuméristes et écologistes radicaux. Chez eux, le XXe siècle, marqué par le modèle de développement économique américain, devient le siècle du gaspillage.

 Un refus des droits de l’homme

Ce refus de l’hégémonie américaine se manifeste aussi par un refus des droits de l’homme (le « droit-de-l’hommisme » tant détesté). En effet, ces milieux ont élaboré une critique originale des droits de l’homme, afférente à leur refus des États-Unis. Cette contestation de la valeur des droits de l’homme est ainsi liée à un refus de l’individualisme des sociétés libérales, en particulier de l’American way of life. Enfin, elle est perçue comme un instrument de domination de l’Occident blanc, mais surtout des États-Unis, sur les différents peuples… Cette critique est ancienne : ainsi Carl Schmitt (1993 : 302) a pu écrire dès 1928 que « Les droits fondamentaux au sens propre ne sont que les droits libéraux de l’homme comme personne individuelle  », et avant lui, il y eut les critiques de Herder ou de Burke, sans parler de celles des contre-révolutionnaires français (Berlin, 1988, 1992). De fait, les droits de l’homme sont à la fois une reconnaissance de l’individu en tant qu’entité indépendante et une acception de l’universalisme uniformisateur, qui s’imposerait de façon hégémonique, indépendamment de la culture, de l’histoire et des contextes sociaux particuliers. C’est ce côté abstrait de l’universalisme qui est violemment critiqué. Enfin, les droits de l’homme iraient aussi à l’encontre d’un monde multipolaire, d’un monde défendant le relativisme culturel cher à Lévi-Strauss ou à Jaulin (François, 2013a, 2014). Ces milieux postulent aussi l’idée selon laquelle les droits de l’homme sont devenus une idéologie à part entière, le « droit-de-l’hommisme », ayant acquis le statut de religion moderne (de Herte, 2002 : 3). Nos auteurs analysent donc les droits de l’homme comme la dernière religion séculière.

Les milieux étudiés constatent enfin l’extrême fragilité des fondements de ces droits. La centaine d’intellectuels consultés avant l’élaboration de la Déclaration universelle des droits de l’homme, proclamée par l’ONU en 1948, n’a pas réussi pas à s’entendre sur la définition et le contenu de la Déclaration. Enfin, à la suite de Claude Lévi-Strauss (1983) et de Robert Jaulin (1970, 1995), ils mettent en avant la contradiction/opposition entre les droits de l’homme (unité du genre humain) et les droits des peuples (reconnaissance de la diversité des cultures).

Les milieux d’extrême-droite, en défendant la diversité des cultures, la différence, contre l’uniformisation occidentale, c’est-à-dire contre le modèle américain de développement, et l’universalisme sont influencés par le discours de ces deux anthropologues, qu’ils citent régulièrement. En effet, selon ceux-ci, l’idéologie des droits de l’homme, universaliste, ne serait qu’un facteur de déculturation et de domination, l’Occident s’érigeant en juge moral du genre humain (Stoczkowski, 2008). Dans les années 1970, les droits de l’homme ont été utilisés comme une arme contre le bloc soviétique. À la suite de la chute du mur de Berlin, en 1989, les droits de l’homme ont été, écrivent-ils, utilisés contre les États qui s’opposent à la volonté messianique et hégémonique des États-Unis. Nos milieux, approfondissant cette analyse, concluent que l’utilisation des droits de l’homme par l’Occident n’est qu’un moyen d’affirmer sa supériorité sur le reste du monde, partant sur les sociétés non occidentales. En outre, il ne faut pas oublier que les États-Unis se bercent d’une illusion née des Lumières, selon Pierres-Yves Pétillon (1986 : 99) : « que chaque homme “au fond de son cœur” veut le bien, que crimes et violences ne sont que des aberrations temporaires, des ratés de la trajectoire qui mène au bonheur du genre humain ». La mentalité américaine estimerait donc que le bonheur humain ne viendrait que du libéralisme des Lumières et de la défense, voire de l’imposition des droits de l’homme, au travers des « guerres justes ».

 Les ambiguïtés face à l’islam

Pour une frange de l’extrême droite, l’islam est une religion virile combattant la féminisation croissante de nos sociétés, antioccidentale, antimatérialiste et antimoderne, et proche de la Tradition (certains d’entre eux qualifiant cette religion de « monothéisme quasi parfait » [8]), une analyse qui rejoint celle d’une frange radicale des catholiques français (Besançon, 2002).

L’extrême droite française a toujours eu, depuis la fin du XIXe siècle, des rapports ambigus et fascinés avec le monde arabo-musulman, vu comme une entité ethno-religieuse homogène dans le contexte de la vague d’orientalisme prégnante à l’époque. Ainsi, l’écrivain antisémite Edouard Drumont, fasciné par cette civilisation, rêvait d’une alliance entre les chrétiens et les Arabes pour combattre le judaïsme (Birnbaum, 1993 : 96). Certains antisémites suivirent ses pas dont Henri Rochefort et Abel Clarin de la Rive, l’animateur de la revue La France antimaçonnique. Charles Maurras (1940) a lui-même succombé à l’arabophilie comme le montrent ses Pages africaines, récit d’un séjour en Algérie en 1935.

Plus proche de nous nous trouvons, par exemple, le théoricien Claudio Mutti, un Italien qui représente le pôle traditionaliste-révolutionnaire, « nazi-maoïste » de la Nouvelle Droite italienne (il est le traducteur et l’éditeur de textes consacrés à la Garde de Fer roumaine) et référence importante de l’extrême droite nationaliste-révolutionnaire française, a écrit en 1985, un article sur son évolution spirituelle intitulé « Pourquoi j’ai choisi l’Islam » (Mutti, 1985 : 37-39) dans lequel il explique les raisons de sa conversion [9]. Son traditionalisme étant nourri des théories guénoniennes, il considérait logiquement que « l’Islam se révélait à moi, non comme une nouvelle religion liée au milieu humain arabe, mais comme la forme la plus récente (adaptée aux conditions de la phase actuelle de notre cycle d’humanité) prise par la Tradition Primordiale dont ont dérivé les traditions indo-européennes » (Mutti, 1985 : 37-39). Mutti se réfère aussi, dans d’autres textes, à l’islamophilie de Julius Evola, ce dernier, à l’instar de Guénon, voyant dans l’islam une forme traditionnelle complète, c’est-à-dire exotérique et ésotérique. De plus, Evola était fasciné par le Jihad et sa double interprétation : la petite guerre sainte (la guerre matérielle) et la grande guerre sainte (la guerre spirituelle intérieure), le Jihad étant selon lui, une « tardive renaissance d’une hérédité aryenne primordiale » (Evola, 1987 : 19). Ce traditionalisme ésotérique est un stimulant puissant dans la fascination qu’éprouvent certains néo-droitiers pour cette religion.

Nous trouvons chez Claudio Mutti un autre intérêt pour les pays arabes : celui-ci a soutenu le terrorisme d’État de certains pays arabes, en particulier libyen. En effet, comme d’autres négationnistes – outre une version italienne des Protocoles des sages de Sion, Mutti a publié des traductions de Rassinier, de Faurisson ou de Christophersen –, il a eu des liens, dans les années 1980, avec des pays arabes comme la Libye. Il animait l’Association Italie-Libye qui deviendra par la suite Association Europa-Islam (Boutin, 1992 : 424). Ce courant philo-arabe incitait au djihad au nom du combat contre le « plouto-judaïsme » (Duranton-Crabol, 1991 : 67). Continuant ce combat, Claudio Mutti fonda en 1984 la revue néo-fasciste Orion qui devint par la suite le point de ralliement du négationnisme de droite mais qui ouvre également ses pages aux négationnistes issus de l’ultragauche (Milza, 2002 : 188). De fait, Claudio Mutti est un vieux militant d’extrême droite. Il est aussi l’un des meilleurs connaisseurs de la réception de l’œuvre de René Guénon en Roumanie et un spécialiste de la Hongrie. Il est enfin connu pour ses études sur Corneliu Codreanu et la Garde de Fer ainsi que sur le fondateur des Croix Fléchées, Ferenc Szálasi. Il fut proche du « nazi-maoïste  » Giorgio Franco Freda, un éditeur d’extrême droite. Comme lui, il a été un adepte de la stratégie de la tension : il a été lié au groupe terroriste ayant perpétré l’attentat meurtrier de la Banca Nazionale dell’Agricultura à Milan en décembre 1969. L’islamophilie de Mutti doit donc être mise en parallèle avec un antisémitisme persistant dans les milieux d’extrême droite. Dans les années 1980, Mutti a eu un rôle important en tant que référence intellectuelle dans les franges radicales de l’extrême droite française, en particulier chez les nationalistes-révolutionnaires, chez les « traditionalistes-révolutionnaires » de l’équipe de la revue Totalité (qui s’est transformée au début des années 1980 en maison d’éditions sous le nom de Pardès) et chez la tendance ésotérisante de la Nouvelle Droite. Cette importance est encore visible chez les nationalistes-révolutionnaires français d’Avatar qui éditaient la version française de la revue de géopolitique de Mutti, Eurasia (trois numéros sortis entre 2006 et 2009) [10] (François, 2011).

Nous trouvons aussi à l’extrême droite une arabophilie liée à une forme de tiers-mondisme sous l’influence des thèses du théoricien belge Jean Thiriart. Il n’a jamais été intéressé par l’islam car il soutenait les régimes nasserien et baasistes : il a prôné toute sa vie l’alliance avec les nationalistes arabes, en particulier syriens et palestiniens, dans une entreprise de ’libération’ de la Palestine et de l’Europe d’une occupation censément américano-sioniste. Ses sympathies pour les régimes laïcs arabes et turcs s’expliquent entre autre par sa détestation jamais démentie de l’islam. Malgré tout, il a eu des disciples qui ont été fascinés par cette religion. L’un d’entre eux est le français Christian Bouchet. Il a été pro-irakien et pro-libyen. En 2002, il a publié une étude sur l’islamisme qui en minimise la dangerosité :

« Aujourd’hui l’Occident tremble devant l’islamisme, alors que celui-ci n’est plus que l’ombre portée de sa grandeur. […] Qu’on nous comprenne bien. L’islamisme, tel que l’avons défini, existe toujours et il est toujours capable de mobiliser des foules. Ses éléments les plus extrémistes sont capables d’organiser des opérations médiatiquement impressionnantes. Soit. Mais les jeunes Iraniens ou les jeunes Pakistanais (voire, à un moindre degré, les jeunes Afghans), ont tous un parent proche ou éloigné à l’étranger et ils regardent tous, ou presque, les chaînes par satellites. Le monde moderne et ses valeurs ne leur sont pas étrangers. […] Dans les pays où il a accédé au pouvoir, l’islamisme n’a pas “changer la vie”, il n’a pas apporté une alternative au monde moderne, mais uniquement, revêtu d’une chape de moraline la modernisation de la société. En ce sens son échec est total et c’est pour cela que, à terme, il est appelé à disparaître  » (Bouchet, 2002 : 109-110).

Christian Bouchet, actuellement membre du FN, représente la minorité pro-arabe et pro-musulmane de ce parti. D’ailleurs, il a fait en 2007 une conférence sur le thème de « l’islam et le combat national » dans le cadre de l’association Égalité et Réconciliation (Bouchet, 2008). Il a été aussi proche pendant une période de l’essayiste Alain Soral et participa au défunt bimestriel Flash.

Un proche de Bouchet, Arnaud Guyot-Jeannin, un catholique disciple de Guénon et d’Evola et ancien de la Nouvelle Droite, a publié une tribune libre dans le n° 7 du périodique Flash, dans laquelle il a affirmé qu’il fallait en finir avec l’islamophobie (Guyot-Jeannin, 2009 : 10). Selon Guyot-Jeannin, cette attitude est liée à la volonté des États-Unis de se trouver un nouveau bouc émissaire, à la suite de la disparition de l’URSS. En lisant cette tribune, il ressort surtout qu’Arnaud Guyot-Jeannin condamne l’« américanisation » du monde, le « mondialisme américanocentré », et qu’il voit en l’islam un allié dans ce combat. De fait, un certain nombre de traditionalistes d’extrême droite, se convertissent à l’islam, détestant tout autant que les islamistes l’Occident, le matérialisme et l’athéisme [11].

D’autres auteurs d’extrême-droite ne partagent pas nécessairement cette ligne, notamment sur la question de l’islamisme. Le cas d’Alexandre del Valle, essayiste qui se présente comme « géopoliticien », présente ainsi un exemple intéressant. Cet auteur, dont le nom réel est Marc D’Anna, a commencé par publier ses écrits dans la revue païenne d’extrême-droite Muninn et la revue néo-nazie Réfléchir et Agir, participant à plusieurs événements militants des groupes d’extrême-droite dans les années 1990, comme les universités d’été de Synergies européennes (mouvement dissident de la Nouvelle Droite) ; le Forum de la Nation à Lyon en 1999, coorganisé par l’œuvre Française, en présence de Pierre Sidos, de l’ancien SS Jean Castrillo et du révisionniste Vincent Reynouard ; ou encore un réunion du Forum Jeunesse Lepéniste en janvier 2002 (Monzat, 2002). Del Valle a depuis rejoint les rangs de l’UMP, où il a confondé le mouvement La Droite Libre, qui se présente comme un courant de « droite décomplexée ». Son premier ouvrage, initialement publié en 1997 et intitulé Islamisme et États-Unis, une Alliance contre l’Europe, fait le lien entre une religion musulmane présentée comme fondamentalement agressive (le prophète Mahomet étant affublé dans l’ouvrage du titre de « premier islamiste ») et l’instrumentalisation politique qui en est faite par la « démocratie totalitaire » des États-Unis, qui encouragent l’islamisme (fondamentalement compatible avec le capitalisme mondialisé), afin de forcer les nations européennes à définitivement intégrer l’ordre euro-atlantique sous domination américaine (Del Valle, 1997). Dans la vision totalisante traditionnelle de la géopolitique où « tout est lié », des mouvements sociaux de nature variée (montée de l’islam politique, émergeance du phénomène djihadiste international) sont associés à la main invisible mais volontaire des Etats-Unis qui favorisent consciemment le « fascisme vert ».

Si Del Valle a atténué ses propos anti-américains après les attentats du 11 septembre (en se rapprochant de la droite conservatrice israélienne), son cheval de bataille reste la lutte contre l’islamisme qui lui sert de grille d’interprétation des dangers que poseraient selon lui l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne (Del Valle, 2004). Del Valle ne proclame plus, comme il le faisait, l’alliance des États-Unis et de l’islamisme, mais son interprétation reste prégnante dans les cercles d’extrême-droite. Ainsi, le site complotiste Réseau International annonçait-il récemment disposer de « preuves » que les États-Unis soutiendraient en fait le groupe Daesh en Irak, au lieu de le combattre [12], tandis que Thierry Meyssan affirmait que la CIA avait créé ce même groupe [13].

C’est dans ce contexte d’ambivalences face à l’islam que doit se comprendre la controverse ayant agité l’extrême-droite en 2014 autour du Manifeste pour une nouvelle politique étrangère de la France présenté comme une potentielle doctrine du FN sur le sujet (Chauprade, 2014). Dans ce texte, Aymeric Chauprade écrivait que le 11 septembre était la conséquence de la « collusion probable entre l’État profond américain et l’État profond saoudien », et la suite logique de « l’alliance monstrueuse née dans la guerre d’Afghanistan », une position dans la ligne du Del Valle de 1997. Toutefois, dans le même texte, il affirmait soutenir la participation de la France aux frappes contre le groupe État Islamique et un rapprochement avec Israël au nom de la lutte contre l’islamisme (la ligne Del Valle post-11 septembre), cette proposition lui ayant été beaucoup reprochée par ceux qui considèrent que l’ennemi principal reste l’impérialisme américano-sioniste. Pour les tenants de cette approche, il convient de distinguer entre les « bons » musulmans conservateurs et patriotes, et les « islamo-racailles », « cette nouvelle génération de paumés, […], porteurs d’une idéologie délinquante américaine libérale prolongeant désormais dans un salafisme bricolé et superficiel […] leur haine revancharde d’une France coloniale qui ne l’a jamais été de leur vivant » (Soral, 2011 : 233-234). La boucle est bouclée, l’islamisme étant finalement une invention américaine, il devient possible de s’y opposer sans contrevenir à une certaine arabophilie d’extrême-droite, et de réinterpréter les événements récents selon la grille de lecture de l’alliance objective entre les États-Unis et l’islamisme. Le soutien affiché par une large partie de l’extrême-droite à Bachar El Assad, qui a le double avantage de résister à l’impérialisme américain tout en étant soutenu par Moscou, et de se présenter comme un rempart contre l’islamisme, se comprend ainsi parfaitement dans ce cadre.

 Conclusion

Comme nous l’avons montré, il y a une vraie cohérence de la grille d’analyse anti-impérialiste et géopolitique des relations internationales telle qu’elle est développée par une certaine extrême-droite. Les débats au sein de ce courant se font sur l’interprétation de certains événements en fonction de la grille mais ils ne remettent pas en cause les catégories d’analyse elles-mêmes. De par sa logique interne, et la réduction de la complexité internationale à quelques critères explicatifs (rôle des États-Unis, importance des déterminismes géographiques) dont elle procède, cette lecture peut s’avérer d’autant plus séductrice qu’elle s’appuie sur un anti-impérialisme partagé par de nombreuses cultures politiques françaises (en particulier l’extrême-gauche et certains courants néo-gaullistes) et favorise les interprétations complotistes et déterministes des événements internationaux susceptibles de plaire à un certain public avide d’informations ’alternatives’. Comprendre la vision du monde de l’extrême-droite permet ainsi de mieux comprendre l’attractivité actuelle de cette tendance.

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Notes

[1]  Cf. http://www.egaliteetreconciliation….. Consulté le 15 octobre 2011. Voir aussi la campagne d’Égalité & Réconciliation « Pour un Chavez français », http://www.egaliteetreconciliation….. Consulté le 22 mai 2012.

[2] Vidéo disponible à http://www.youtube.com/watch?v=R5eXYWRWqFs#t=260. Consulté le 16 mars 2015.

[3] http://www.egaliteetreconciliation.fr/Alain-Soral-sur-le-bras-de-fer-entre-la-Russie-de-Poutine-et-le-camp-occidental-29459.html. Consulté le 16 mars 2015.

[4] Gilbert Dawed est un vieux militant du nationalisme-révolutionnaire et du solidarisme. Palestinien chrétien, se définissant comme un « fasciste de gauche » (il a pris position contre l’« impérialisme yankee », en soutenant les Nord-vietnamiens et les Palestiniens), il a été membre au milieu des années 1970 du Front des Étudiants Nationalistes (FEN), du Groupe Action Jeunesse (GAJ) et du Mouvement National-révolutionnaire (MNR) de Jean-Gilles Malliarakis. Il a été proche des milieux nationaliste-révolutionnaires italiens dès les années 1970 et publie aujourd’hui, via sa maison d’édition Avatar, la revue de Mutti, Eurasia. Il a aussi été l’un des initiateurs du réseau radical en 2002. Il a été enfin à l’origine du port du keffieh dans les milieux nationalistes (Chatillon, Lagane, Marchal, 1995 : 97).

[5] Le site Internet animé par Aymeric Chauprade s’intitule par exemple Realpolitik, ce qui suggère une analyse prétendument dépassionnée et objective des intérêts ’réels’ de la France.

[6] http://www.la-dissidence.org/2014/03/26/la-charte-de-la-dissidence-francaise/. Consulté le 16 mars 2015.

[7] http://frontnational.com/le-projet-de-marine-le-pen/politique-etrangere/notre-politique-etrangere/. Consulté le 16 mars 2015.

[8] Voir par exemple le n°8 de Totalité, 1979. Son sommaire est éloquent : Antonio Medrano, « L’Islam et l’Europe. La valeur de la Tradition islamique pour la révolution européenne » ; Claudio Mutti, « Quand l’Europe brûle à Téhéran… La Tradition contre le monde moderne » ; Feirefiz (pseudonyme de Claudio Mutti), « Les communautés musulmanes d’Europe » et « Bibliographie islamique ».

[9] Claudio Mutti s’est converti sous le nom d’Omar Amin.

[10] La version italienne paraît toujours. Son numéro 36 est paru en hiver 2014. Elle a un site : http://www.eurasia-rivista.org/. Consulté le 17/03/2015.

[11] Cf. la note n°8.

[12] http://reseauinternational.net/laide-americaine-a-daesh-se-confirme-des-marines-et-des-helicopteres-apaches-chez-les-djihadistes/. Consulté le 16 mars 2015.

[13] http://voltairenet.org/article186993.html. Consulté le 16 mars 2015.

Articles connexes :



-Extrême droite et identité négative : le côté obscur de Hans em Schnokeloch, par Bihr Alain

Pour citer l'article


François Stéphane, Schmitt Olivier, « L’extrême-droite française contemporaine et le monde : une vision ’alternative’ des relations internationales », dans revue ¿ Interrogations ?, N°21. L’actualité de l’extrême droite, décembre 2015 [en ligne], http://www.revue-interrogations.org/L-extreme-droite-francaise (Consulté le 25 septembre 2016).



ISSN électronique : 1778-3747

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