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Comité de rédaction, Cultiaux John

Préface au n°38 - Apports conceptuels et méthodologiques des entrecroisements entre productions artistiques et sciences humaines et sociales : une hybridité féconde

 




Numéro coordonné par Agnès Vandevelde-Rougale et John Cultiaux

Graph clandestin sur un chantier

« Les relations entre milieux scientifiques et artistiques, bien qu’elles ne soient pas récentes, ont connu un regain d’intérêt récent  » souligne Marie-Christine Bordeaux (2022 : 349). Cet intérêt tient notamment à des logiques d’acteurs, enjoints à coopérer dans une « injonction à l’innovation et à l’interdisciplinarité » (ibid. : 350) par les financeurs et autres partenaires institutionnels, mais aussi à la fécondité de rencontres permettant l’émergence d’œuvres au statut composite, entre processus de connaissance et de création. Elle précise : « Les œuvres issues des coopérations entre artistes et scientifiques ont une particularité car elles existent et se déploient sous plusieurs formes, dans des espaces et des temporalités différentes et dans des mondes qui n’ont pas de liens entre eux : performance artistique, protocole de recherche, publication scientifique, recherche et développement, marketing de l’innovation, etc. Une partie de ce qui a été produit va s’accomplir et se développer loin et hors du champ culturel. » (ibid. : 360). Les articles qui composent la partie thématique de ce trente-huitième numéro de larevue ¿ Interrogations ?illustrent cet écart potentiel – les collaborations arts-sciences donnent lieu à différentes productions qui peuvent évoluer dans des champs différents – mais aussi la fécondité permise par la rencontre qui peut aussi permettre l’émergence d’« objets hybrides » (Marc, Richardier, 2022). Comme le rappellent Patrice de La Broise et Pierre Morelli (2022 : 342),« des différences essentielles entre art et sciences naît une tension : la rencontre gagne à être rejouée, tant dans ses modalités que dans la distribution des rôles du scientifique et de l’artiste qui s’accordent et dialoguent ».

Le 34e numéro de la revue ¿Interrogations ? coordonné par Mireille Diestchy et Maylis Sposito-Tourier considérait l’image dans les collaborations entre arts et sciences. Les 37e et 38e numéros constituent un diptyque poursuivant les réflexions engagées en s’intéressant aux échanges qu’effectuent les sciences humaines et sociales et les pratiques artistiques. Le premier volet soulignait que l’art constitue un objet d’étude central pour la recherche et, en retour, que les pratiques artistiques puisent souvent leur inspiration dans les observations et les analyses propres aux SHS. Les différentes contributions composant ce recueil montraient également qu’art et sciences partagent des enjeux de fond et des convergences d’ordre méthodologique. Les contributions qui constituent ce nouveau dossier thématique poursuivent dans cette voie et illustrent à leur tour, sur le terrain de la recherche comme de l’intervention, les interactions et les collaborations possibles et fertiles entre pratiques artistiques et sciences sociales et l’enrichissement de leurs approches respectives autour de productions spécifiques. Trois fils seront ici suivis.

 Lorsque l’art se nourrit de la science

Tout d’abord, les avancées scientifiques ont ouvert de nouvelles voies pour le développement de propositions artistiques innovantes. Les artistes contemporains explorent les frontières de la créativité en intégrant de nouvelles technologies et de nouvelles épistémologies dans leurs pratiques artistiques. Ces collaborations entre artistes et scientifiques donnent naissance à des œuvres qui transcendent les disciplines traditionnelles, offrant de nouvelles perspectives en mobilisant des questionnements inédits et les défis éthiques et sociétaux qui en découlent.

La recherche-action qu’expose le texte d’Hélène Brunaux, Marie Doga et Fanny Tuchowski a ainsi mobilisé différentes sciences humaines et sociales (sociologie, arts, sciences du langage, droit) pour interroger les économies morales et les dynamiques émotionnelles au cœur de projets artistiques à destination d’enfants, d’adolescents et de jeunes adultes précarisés. En repérant et en déconstruisant les mécanismes discriminatoires induits par les consommations culturelles dominantes, la recherche sert de guide pour interroger et orienter des pratiques artistiques (arts plastiques, danse, théâtre, vidéo) destinées au développement du pouvoir d’agir de ces publics. Les autrices font un retour sur les éléments-clés de leur coopération avec les intervenants artistiques et les acteurs institutionnels et la manière dont elle est remobilisée dans les pratiques auprès des publics, dans une perspective qui vise aussi, au travers de dynamiques émotionnelles, l’empowerment et l’émancipation des bénéficiaires par la création et l’interprétation.

Sur un tout autre terrain, Simon Hagemann revient sur la collaboration entre historiens et concepteurs de supports vidéoludiques, en s’attardant plus particulièrement sur la manière dont les représentations de l’histoire dans certains jeux vidéo peuvent être guidées par les innovations scientifiques de cette discipline. En mobilisant l’étude des rapports entre histoire et fiction, l’auteur illustre son propos à travers l’exemple de jeux récents, tels que Pentiment, dont certains ont interpelé les médias et le monde scientifique en ne mobilisant pas les représentations traditionnelles de l’histoire mais en empruntant aux approches historiographiques contemporaines.

 Lorsque l’art inspire la science

Dans un mouvement inverse, les pratiques de recherche en sciences humaines et sociales peuvent aussi trouver une source d’inspiration potentielle dans les pratiques artistiques, puisant dans leur capacité à capturer l’essence de l’expérience humaine et à susciter l’émotion et la réflexion. Comme les contributions du précédent dossier l’ont déjà montré, les méthodes ethnographiques, par exemple, empruntent souvent à la démarche artistique en privilégiant une approche immersive et participative, tandis que l’analyse des discours et des représentations sociales peuvent s’appuyer sur des outils conceptuels empruntés à la critique culturelle et à la théorie esthétique.

C’est ce que montre également le texte de Pascale Naveau qui revient sur une recherche menée en collaboration avec des artistes mexicaines auprès d’un collectif de victimes de disparitions forcées au Mexique. Partant de deux actions artistiques différentes mais se caractérisant toutes deux par une matérialisation de l’absence et des absents dans l’espace public, l’auteure aborde les apports de pratiques artistiques dans le soutien à des victimes en demande de justice et dans la création d’une mémoire collective visible. Elle montre aussi combien la coopération entre sociologie et performances artistiques a ouvert la voie aux registres du subjectif et de l’intime, auxquels ne permettaient pas d’accéder les méthodes d’entretien ou d’observation qui font partie de l’arsenal classique du chercheur. La création d’un rapport de confiance entre les victimes et les artistes, ainsi que le dialogue suivi qu’entretenaient ces dernières avec la chercheuse, ont permis d’accéder au sensible mais aussi de surmonter le déficit sémiotique qui entrave le témoignage d’expériences extrêmes auprès de tiers.

Basée sur une sélection d’articles de presse, l’étude menée par Aude Montlahuc-Vannod explore le récit institutionnel forgé par les médias spécialisés sur le parcours professionnel des cadres dirigeants confrontés au reclassement. Dans son article, elle montre la portée heuristique de la référence à l’œuvre symphonique Une vie de héros de Strauss. Celle-ci lui a permis de mettre en lumière le façonnement des enjeux identitaires de ces cadres au prisme d’une narration héroïque qui préserve et diffuse le discours gestionnaire.

Le texte de Natacha Chetcuti-Osorovitz, Sandrine Lanno et Esther Carierillustre les opportunités de renouvellement méthodologique des pratiques collectives en recherche lorsqu’elles entrent en dialogue avec les outils de la création théâtrale. Elles l’explorent à partir du dispositif de recherche-création mobilisé dans le cadre d’une recherche conduite avec des étudiantes et étudiants de l’enseignement supérieur et ayant pour objet l’analyse des pratiques professionnelles de l’équipe éducative d’un centre fermé pour mineures. Elles montrent que l’enjeu d’exploration que partagent le travail ethnographique et le travail de création a non seulement permis le rapprochement de deux mondes, celui des chercheuses et étudiantes et étudiants, d’une part, celui des professionnelles et des mineures délinquantes, d’autre part, mais a pu aussi faciliter l’expression de ces dernières du fait, notamment, du cadre expressif et de la finalité créative à laquelle elles étaient invitées à participer.

 Lorsque l’art interpelle la science

Enfin, en amont de toute collaboration effective, le dernier article de notre dossier rappelle combien des démarches artistiques peuvent également stimuler la recherche. De fait, que ce soit à travers la représentation de phénomènes sociaux, la critique des normes culturelles ou l’exploration des identités individuelles et collectives, les artistes ont souvent été des observateurs attentifs de la société et de ses enjeux (Becker, 2009). Leurs propositions artistiques non seulement révèlent des problématiques sociales, mais offrent également un espace pour la réflexion critique et la sensibilisation du public, convoquant ainsi le débat et la pertinence d’une démarche scientifique.

C’est ce qu’illustre le travail bibliographique de Nathanaël Wadbled qui montre que des pratiques artistiques peuvent être directement impliquées dans la mise en lumière et la caractérisation d’un fait social, tout en fournissant un matériau pour son exploration par les sciences humaines et sociales. Il revient plus particulièrement sur l’intérêt qu’ont pu susciter l’esthétique des ruines abandonnées et les pratiques d’exploration urbaine (urbex) auprès de scientifiques à la croisée des cultural studieset de la géographie culturelle.

Ces six articles thématiques donnent ainsi à voir comment les concepts et pratiques scientifiques et artistiques dialoguent, se mettent en question, se soutiennent, se transforment, dans une perspective associant création,compréhension et/ou intervention.

La rubrique Notes de lecture revient ensuite sur l’ouvrage de Julien Damon,Toilettes publiques. Essai sur les commodités urbaines, publié aux Presses de Sciences Po (2023). Comme l’écrit l’auteur de la note, Alexis Christodoulou, ce livre explore une question « frappée par des tabous » à travers cinq chapitres dédiés à l’histoire des commodités urbaines, aux inégalités qui les traversent, aux mobilisations qu’elles suscitent et aux enjeux qu’elles charrient pour l’avenir. Pour notre contributeur,cet ouvrage,adoptant un angle « macro-social », appelle au développement de travaux de terrain « […]permettant de comprendre les usages que les acteurs sociaux font des toilettes publiques et les représentations qu’ils en ont ».

Pour finir, nous exprimons notre gratitude à l’ensemble des experts qui ont contribué à la réalisation de ce numéro : Véronique Anderlini-Pillet, Lionel Arnaud, Karelle Arsenault, Richard Bégin, Maurice Blanc, Claire Bodelet, Vincent Boutonnet, Patrice De la Broise, Chloé Delaporte, Sylvia Faure, Pascal Fugier, Christian Gerini, Frédérique Giraud, Anne-Sophie Gosselin, Mélanie Guyonvarch, Sophie Hamisultane, Violaine Houdart-Merot, Chloé Langeard, Magali Nachtergael, Maud Navarre, Christophe Niewiadomski, Bruno Péquignot, Jean-Baptiste Roy, Florent Schepens, Maylis Sposito-Tournier, Alexia Stathopoulos, Sophie Suma, Yannis Thanassekos, Olivier Thévenin, Sylvie Thieblemont-Dollet, Mathieu Tremblin, Silvère Tribout, Jean Vandewattyne, Romain Vincent, Anne Vincent-Buffault.

 Références

Becker Howard Saul (2009), Comment parler de la société : artistes, écrivains, chercheurs et représentations sociales, Paris, La Découverte.

Bordeaux Marie-Christine (2022), « Les nouvelles configurations des relations entre milieux scientifiques et milieux artistiques dans les dispositifs et projets “art-science” : promesses et impensés »,Questions de communication, n°41, octobre, pp. 349-368.

Dietschy Mireille, Sposito-Tourier Maylis (dir.) (2022), N°34. « Suivre l’image et ses multiples états dans les collaborations arts/sciences », Revue ¿Interrogations ?, juin, [en ligne] http://www.revue-interrogations.org/-No34-Suivre-l-image-et-ses- (consulté le 27 septembre 2022).

La Broise (de) Patrice, Morelli Pierre (2022), « Repenser la médiation au prisme de l’art et des sciences sociales », Questions de communication, n° 41, octobre, pp. 341-348.

Marc Claire, Richardier Verena (2022), « Mettre en dessins le travail scientifique »,Images du travail, travail des images, n° 14, décembre, [en ligne] http://journals.openedition.org/itti/3680 (consulté le 23 février 2023).

Vandevelde-Rougale Agnès, Cultiaux John (dir.) (2023), N°37. « Apports conceptuels et méthodologiques des entrecroisements entre pratiques artistiques et sciences humaines et sociales : accéder à l’autre, agir sur les territoires », Revue ¿Interrogations ?, décembre, [en ligne] http://www.revue-interrogations.org/-No37-Apports-conceptuels-et- (consulté le 11 mai 2024).

Pour citer l'article


Comité de rédaction, Cultiaux John, « Préface au n°38 - Apports conceptuels et méthodologiques des entrecroisements entre productions artistiques et sciences humaines et sociales : une hybridité féconde », dans revue ¿ Interrogations ?, Numéros [en ligne], http://www.revue-interrogations.org/Preface-au-no38-Apports (Consulté le 21 juin 2024).



ISSN électronique : 1778-3747

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