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Gateau Matthieu

Julian Mischi, Servir la classe ouvrière. Sociabilités militantes au PCF

 




Julian Mischi, Servir la classe ouvrière. Sociabilités militantes au PCF, PU Rennes, coll. « Histoire », 2009.

Julian Mischi, Servir la classe ouvrière. Sociabilités militantes au PCF, PU Rennes, coll. « Histoire », 2009 {JPEG}

Tiré d’une thèse de sociologie soutenue en 2002, ce livre de Julian Mischi est bien plus qu’une énième contribution à l’analyse de ce qui a été jadis l’une des principales forces politiques nationales. En effet, l’auteur propose une analyse renouvelée de l’appareil communiste français et de ses formes de sociabilité sur la période 1920-1970. En étudiant les manières dont les agents de cette organisation opèrent un travail d’unification et de promotion des catégories populaires, il s’agit de critiquer la perspective qui associe « de façon trop automatique militantisme communiste et mondes populaires » (p. 14) pour déconstruire l’image unifiée du « Parti de la classe ouvrière ». A partir d’une analyse localisée de l’engagement communiste dans quatre départements français (Allier, Isère, Loire-Atlantique, Meurthe-et-Moselle), l’auteur démontre à travers une analyse socio-historique que le travail de mobilisation politique dans les milieux industriels comme agricoles n’est pas réductible à une forme de délégation par laquelle ouvriers et paysans s’en remettraient totalement au parti. Il existe des expressions militantes locales relativement autonomes par rapport au modèle partisan diffusé par les dirigeants communistes, voire des indices d’insubordination des catégories populaires au sein même de la mobilisation communiste.

C’est tout d’abord une histoire sociale et politique du PCF en région qui est proposée avec une analyse de la place symbolique et des pratiques des classes populaires dans les fédérations locales. On voit alors que les établissements industriels (chapitre 1) sont au cœur de l’entreprise communiste de politisation des classes populaires puisque les militants sont appelés à s’organiser en cellules communistes sur leur lieu de travail. Cette action dans les entreprises prime sur l’organisation dans les communes. Cependant, à travers l’étude du bassin de Longwy (Meurthe-et-Moselle), il apparaît que cette priorité donnée à l’implantation sur le lieu de travail ne va pas de soi mais qu’elle est « le fruit d’un long travail de mobilisation reposant sur la diffusion d’orientations nationales plus ou moins bien appliquées localement » (p. 36). L’analyse met aussi en évidence une tension entre militantisme syndical et action partisane qui amène à briser la représentation selon laquelle le syndicat, qui serait noyauté par les militants du PCF, en serait la « courroie de transmission ». On voit aussi que les sections syndicales et les cellules d’entreprises constituent des instances de formation d’élus, ce qui illustre l’emboîtement des scènes syndicales, associatives, partisanes et familiales.

Le second chapitre s’appuie sur les données recueillies dans le bocage bourbonnais (Allier) pour donner à voir l’importance de l’audience du PCF dans les espaces ruraux et ainsi contrer l’image trop ouvriériste du parti. Si l’organisation reste dirigée par des permanents d’origine ouvrière – induisant une marginalisation des ruraux dans la hiérarchie partisane –, il existe une forme de promotion de ces militants à l’échelle locale à travers des voies électives et syndicales où prime le poids des sociabilités locales et partisanes. Ensuite, dans la région industrielle de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique) considérée comme un « bastion rouge », l’audience du PCF est réduite et n’arrive pas à concurrencer celle du parti socialiste, sauf dans l’arrière-pays rural du marais de Brière où résident de nombreux salariés de la construction navale. En identifiant des processus relatifs à une histoire sociale et politique (prééminence de l’action syndicale sur l’engagement partisan, pouvoir municipal de la SFIO, forte affiliation ouvriériste à FO, etc.), l’auteur énonce que le socialisme dans l’entre-deux-guerres apparaît localement comme le plus légitime pour représenter les classes populaires. On apprend aussi que de nombreux cégétistes ne prolongent pas leur engagement syndical par un soutien politique au PCF, conduisant les militants communistes à une forme de marginalisation sur la scène municipale de la ville industrielle. Dans le quatrième chapitre, l’auteur s’intéresse à la région de Grenoble (Isère) qui, dans les années 1960-1970, connaît une profonde mutation économique et sociale avec une hausse de la qualification ouvrière dans la métallurgie et l’essor du monde universitaire qui interrogent le rapport au PCF des professions intellectuelles, cadres et techniciens de l’industrie. Ces catégories sociales sont en effet attirées par d’autres organisations de gauche, voire d’extrême gauche, qui viennent concurrencer « la prétention des leaders communistes au monopole de la représentation de la ‘classe ouvrière’ et plus largement des catégories populaires » (p. 152). Dans ce contexte particulier, c’est la figure de l’élu qui incarne le militantisme communiste et qui, en même temps, semble de plus en plus éloignée des milieux populaires.

A l’issue de cette première partie, on retiendra que le communisme apparaît « pluriel dans ses formes d’expression  » (p. 180) et ne peut être assimilé à une institution uniquement caractérisée par son centralisme. On notera enfin que si « l’ouvriérisation » des directions fédérales est commune à l’ensemble des sites investigués, les différenciations sociales internes au parti et à ses réseaux invitent à reconsidérer le lien supposé mécanique entre le PCF et les ouvriers d’usine.

La seconde partie de l’ouvrage est centrée sur l’étude du processus d’homogénéisation de l’organisation politique. Julian Mischi commence par s’intéresser aux mécanismes d’encadrement, de formation et de contrôle du militantisme censés « produire des militants partisans locaux peu différenciés et unis dans leur dépendance à l’égard du centre parisien  » (p. 185, chapitre 5). En montrant comment se forment des élites militantes départementales, l’auteur met en lumière un système politique bureaucratique dans lequel la régulation des rapports de pouvoir dépend à la fois de normes formelles et informelles. Le rôle des écoles du parti et l’injonction à une forme d’engagement totale encadrée par un contrôle strict des trajectoires biographiques en témoignent. Ce chapitre, notamment les passages consacrés à l’usage des « bios » et à l’encadrement biographique des cadres syndicaux, est très instructif et offre la possibilité de bien prendre la mesure de l’importance du « don de soi » dans les échelles d’évaluation du militantisme mises en place par les dirigeants du parti. En outre, l’exposition de plusieurs cas de figures « dissidentes » est passionnante et montre le pouvoir de l’organisation partisane sur ses membres dont elle peut assurer la promotion comme la destitution. Le chapitre suivant traite de la manière dont la sociabilité militante est créée et encadrée par les cadres du parti. En partant des dispositifs pratiques de socialisation politique (réunions de cellules, création et diffusion de la presse militante, « éducation personnelle »), l’auteur met à jour le travail de politisation de l’engagement et de rationalisation idéologique opéré par les cadres du parti pour que les militants deviennent et se sentent communistes. A travers l’étude du centralisme démocratique caractéristique du parti, Julian Mischi vient ensuite rappeler que ce qui prime pour les leaders de l’organisation, c’est le maintien de la cohésion des rangs militants afin de donner l’image d’un parti unifié. C’est alors tout le travail produit par l’institution pour homogénéiser le parti et faire émerger une culture communiste unifiante qui est passé au crible (chapitre 7). L’auteur insiste sur la manière dont les discours nationaux prennent certaines inflexions locales, par exemple à travers le travail mémoriel partisan (célébrations relatives à la Révolution ou à la Résistance) qui doit créer les conditions d’une « unification idéologique des mondes ouvriers autour de la ‘classe ouvrière’ » (p. 274).

Le dernier chapitre porte sur les appropriations populaires du PCF qui contribuent elles aussi à façonner le parti et invitent in fine à ne pas considérer la politisation des classes populaires sous le seul angle d’un rapport de domination qui serait marqué par « la délégation inconditionnelle à des ‘professionnels’ du ‘champ politique’ » (p. 285). Ici, l’auteur affirme sa thèse selon laquelle les classes populaires s’inscrivent dans le mouvement communiste sans s’y conformer complètement, montrant que l’on est loin d’une emprise totale du parti sur « les moindres aspects de la vie quotidienne des classes populaires » (p. 286). La fin de l’ouvrage revient sur le désengagement des classes populaires à partir des années 1980 où beaucoup de militants cessent de militer voire quittent le parti. Avec une institutionnalisation et une bureaucratisation très fortes qui se traduisent par une hausse significative du nombre de permanents, le lien unissant les militants issus des milieux populaires et le cadres du parti perd de sa force. Ces mutations creusent encore un peu plus le fossé entre les militants et l’appareil partisan dans lequel les catégories populaires se reconnaissent de moins en moins. Au-delà des transformations du paysage socio-économique français, l’accentuation de la perte du caractère proprement ouvrier du parti traduit l’incapacité du PCF à représenter les milieux populaires dont il avait réussi à se présenter comme l’unique porte-parole pendant plus de cinquante ans.

Pour conclure, on dira que cet ouvrage, par sa densité et sa capacité à intéresser un lectorat pluriel, spécialiste ou non du monde communiste, réussit le pari de présenter le PCF, aujourd’hui en déclin, sous un jour nouveau. En déconstruisant certaines prénotions que de nombreuses recherches comme l’institution communiste elle-même ont longtemps véhiculées, l’auteur inscrit son travail dans une forme de sociologie critique très instructive. On attend désormais la suite de ce premier volume passionnant qui devrait être consacré au déclin du parti, au net recul de la place qu’y tiennent les ouvriers et aux transformations des manières d’être communiste.

Pour citer l'article


Gateau Matthieu, « Julian Mischi, Servir la classe ouvrière. Sociabilités militantes au PCF », dans revue ¿ Interrogations ?, N°10. La compétence, mai 2010 [en ligne], http://www.revue-interrogations.org/Julian-Mischi-Servir-la-classe (Consulté le 11 décembre 2016).



ISSN électronique : 1778-3747

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