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Zaganiaris Jean

De la sociologie (critique et pragmatique) de la littérature à la posture de l’écrivain (et vice-versa)

 




 Résumé [1]

A partir d’une combinaison de la « sociologie pragmatique » et de la « sociologie critique », notre but est d’étudier les pratiques sociales des écrivains du champ littéraire marocain. Reprenant l’apport de Boltanski sur le refus de séparer le monde du chercheur et le monde des enquêtés ainsi que des expérimentions sociologiques de Wacquant consistant à pratiquer lui-même les pratiques sociales étudiées, nous avons voulu comprendre de quelle façon un écrivain marocain produit une œuvre littéraire, utilise son existence comme matériau artistique, parle de ses personnages et des lieux figurant dans ses textes, construit socialement l’identité composite qui est la sienne au sein du champ littéraire. Pour cela, nous avons publié nous-même plusieurs textes littéraires à partir de 2014 et avons investi notre terrain à la fois en sociologue et en écrivain, afin de mieux saisir le sens que les enquêtés donnent à leurs pratiques littéraires.

Mots-clés : Littérature marocaine – acteur – champ littéraire – identité

 Summary

From a mixture of « sociologie pragmatique » and of « sociologie critique »,our goal is to study the author’s social practices within Morocco’s literary field. From Boltanski’s contribution on the refusal to separate the researcher’s world and the respondent’s world as well as Wacquant’s sociological experimentations consisting in practicing himself studied social practices, we wanted to understand how a Moroccan writer produces a literary work, uses his existence as an artistic material, speaks about his personalities and the places appearing in his texts, builts socially his own composite identity within the literary field. For that purpose we published ourselves several literary texts since 2014 and invested our field as sociologist as well as writer in order to seize better the sense that the investigated persons give to their literary practices.

Keywords : Moroccan literature – actor – literary field – identity

« Je ne construis pas un personnage de fiction. Je déconstruis la fille que j’ai été.  »

Annie Ernaux, Mémoire de fille

Comment se perçoit-on aujourd’hui lorsqu’on se présente publiquement comme « écrivain » ? De quelle façon les personnes qui publient « de la littérature » définissent-elles leur rapport à ce type d’écriture distinct de l’essai ou du récit de vie ? De quelle façon évoluent-elles et se positionnent-elles dans les différents univers sociaux qu’elles fréquentent ? Même si ces interrogations sont objectivées et analysées différemment selon que les sociologues soient proches du courant « pragmatique » (Heinich, 1996, 2000 ; Boltanski, 2012) ou « critique » (Bourdieu, 1998 ; Sapiro, 1999) [2], elles s’intéressent néanmoins de manière empirique aux univers artistiques et aux perceptions qui existent en leur sein. Dans un ouvrage récent portant sur la sociologie des écrivains dans le contexte de Mai 68, Boris Gobille effectue certains rapprochements entre le cadre théorique de la « sociologie critique » (champ, habitus, capital) et les « grammaires » utilisées par les écrivains étudiés, notamment au niveau des « contraintes de justification » auxquels ils sont soumis (Gobille 2018 : 145-146). Ces formes « d’hybridités épistémologiques » entre « sociologie critique » et « sociologie pragmatique » peuvent apporter un cadre d’analyse heuristique pour travailler sur les œuvres et les pratiques des écrivains.

Pierre Bourdieu avait reconnu lui-même à plusieurs reprises que ses concepts sociologiques n’avaient pas pour but d’être « commentés  » mais plutôt « utilisés  » dans de nouvelles recherches (Mauger 2004 : 378). Dans ce texte, nous prendrons au mot cette invitation à l’utilisation opérationnelle des concepts et partirons de l’idée que certains apports de la « sociologie critique », notamment le concept de « champ », peuvent être combinés avec ceux de la sociologie pragmatique. Celle-ci rompt avec la « sociologie du dévoilement » (Bourdieu 1984 : 19-36 ) et amène le chercheur à intégrer dans le travail d’objectivation les discours et les ressentis des acteurs (Lemieux 2018 : 10-13). Luc Boltanski a insisté sur ce point : « Dans l’ordre du social, la réalité que connaissent les acteurs et la réalité que dévoile le chercheur ne sont pas des mondes opaques l’un pour l’autre » (Boltanski 1990 : 46). Dans De la critique (2009), il propose la voie d’une « sociologie pragmatique de la critique », privilégiant la prise en compte des « situations » plutôt que des « dispositions » ou des « structures  » (Boltanski 2009 : 39-51). Celle-ci s’intéresse à la façon dont les acteurs agissent et se comportent avec les autres, interprètent les données ou les enjeux de l’espace dans lequel ils évoluent, argumentent et justifient leurs actes ou leur prise de position en entretenant un certain rapport aux valeurs et à des conceptions plurielles de la justice. C’est dans un registre analogue, avec certaines variantes, que se situe l’approche de Bruno Latour, invitant à ne plus chercher « la présence cachée de certaines forces sociales spécifiques » susceptibles d’expliquer les comportements mais plutôt à se pencher sur les « associations » et les « connexions » d’éléments hétérogènes, humains et non humains (les objets), en suivant les acteurs eux-mêmes au sein des imbrications complexes d’environnements interconnectés (Latour 2006 : 13-25).

A priori, cette approche pragmatique serait en rupture avec ce que Nathalie Heinich nomme « la posture classiquement bourdieusienne  » (Heinich, 2007 : 39), considérant que le but du chercheur est de dévoiler les réalités du « social » en prenant ses distances avec la parole des « profanes » appartenant au sens commun. Nathalie Heinich appelle à privilégier l’observation approfondie en situation plutôt que les approches statistiques et la multiplication des entretiens semi-directifs prônées par le « paradigme bourdieusien » (Heinich, 2017). Refusant de focaliser sur les clivages entre « la sociologie critique » et la « sociologie pragmatique », construits notamment par des chercheurs qui ont fréquenté Pierre Bourdieu et ont pu d’ailleurs intégrer ses concepts dans leurs analyses [3], notre approche vise au contraire à chercher certaines « affinités électives » – pour reprendre une expression de Michaël Löwy (1988 : 13-21) [4] – entre ces deux courants, susceptibles de créer de nouvelles pistes programmatiques de recherche dans le domaine de la sociologie de la littérature. Selon Nathalie Heinich, le fait d’objectiver sociologiquement ce que signifie « être écrivain » (2000) implique de restituer empiriquement les différentes façons de se définir à travers cette expression, notamment à partir du sens que les auteurs donnent à leurs activités d’écriture et de création. Notre travail poussera jusqu’au bout la démarche de Nathalie Heinich invitant à « baigner dans le même paradigme littéraire » que l’objet, mais en cherchant non seulement à « partager » avec nos enquêtés les représentations d’un espace d’expériences mais aussi à « participer  » avec eux à certaines pratiques au sein de cet espace littéraire (Heinich, 2000 : 18-19). Depuis 2015, nous nous sommes mis à investiguer les pratiques du champ littéraire marocain en devenant nous-même « écrivain ». Cela nous a conduit à fréquenter d’autres auteurs qui nous reconnaissent désormais comme l’un des leurs et non plus comme un chercheur les contactant pour faire des entretiens ou assistant à leurs présentations publiques avec un carnet et un stylo (Zaganiaris, 2014). Il ne s’agit pas de dire qu’il faut être écrivain pour comprendre les pratiques du champ littéraire marocain. Cet article montrera de quelle façon une combinaison des deux postures, à la fois celle du chercheur distancié et de l’écrivain baignant dans les socialisations littéraires, peuvent s’avérer complémentaires pour penser les pratiques sociales des auteurs d’un point de vue pragmatiqu e. L’un des enjeux sera de comprendre jusqu’où l’on peut aller lors des phases d’investigation, notamment au niveau des tentatives d’effacement des distances entre le « chercheur » et les « écrivains » sur lesquels il travaille en devenant l’un d’entre eux. En d’autres termes, il s’agit de reposer autrement la question soulevée par Pierre Bourdieu (1984 [5]) sur les positions sociales, en la confrontant aux apports de la sociologie pragmatique : quel type de sciences sociales peut-on faire à partir de positions sociales multiples ? Comment mettre en perspective les représentations scientifiques de la recherche et les façons de se positionner vis-à-vis de la littérature ? Comment repenser l’objectivation des pratiques d’écrivain en s’étant immergé soi-même dans le champ littéraire marocain et en pratiquant les mêmes activités que nos enquêtés ?  

La première partie du texte présentera les nouveaux processus d’objectivation des pratiques littéraires à partir de notre posture d’écrivain, en insistant sur l’apport de la sociologie pragmatique. La seconde partie partira d’un cas pratique et montrera le nouveau rapport vis-à-vis du terrain et des enquêtés après la publication de notre premier roman.

 Travailler sur les pratiques littéraires en tant qu’enseignant-chercheur et écrivain 

Après avoir soutenu notre thèse à l’université d’Amiens en 2004, nous sommes partis au Maroc retrouver celle qui est aujourd’hui notre épouse et vivons actuellement dans ce pays en expatrié, où nous exerçons les fonctions d’enseignant-chercheur dans un établissement d’enseignement supérieur privé marocain. Depuis le début des années 2010, notre recherche porte sur les représentations du genre et des sexualités chez un certain nombre d’auteurs marocains ou d’origine marocaine, vivant au Maroc ou en France, et publiant en langue française chez des éditeurs marocains ou européens (Zaganiaris, 2014) [6]. Au fur et à mesure de nos investigations terrain, des liens d’amitiés ont pu se tisser avec certains enquêtés et nous ont donné envie, après le dépôt de notre HDR en janvier 2014, de publier notre premier texte littéraire au sein de l’espace social que nous avions investigué sociologiquement. Ce travail d’écriture nous a permis de construire un nouveau type de rapport à l’objet, au terrain et aux enquêtés. Au cours des mois qui précédèrent le bouclage de notre manuscrit littéraire, les échanges avec les enquêtés intégrèrent de plus en plus des discussions à propos de nos romans respectifs et du rapport au statut d’écrivain [7]. En février 2015, notre livre, intitulé Le périple des hommes amoureux, est sorti aux éditions marocaines Casa Express. Entre 2015 et 2018, nous avons également publié plusieurs nouvelles au Maroc et en France. Contrairement à Loïc Wacquant (1989), dont les travaux nous ont été forts utiles pour penser ce nouveau rapport à l’objet, l’idée de départ n’était pas forcément d’investiguer le champ littéraire en y produisant des textes fictionnels. L’écriture littéraire était une façon de rompre provisoirement avec le champ académique et de nous orienter, dans le cadre de nos loisirs, vers d’autres formes d’écriture que nous pratiquions, à l’instar de nos enquêtés, depuis l’adolescence. Une fois notre roman publié, nous avons été amené à en faire la promotion au SIEL (Salon International de l’Edition et du Livre) à Casablanca, investigué les années précédentes en sociologue, et c’est là que l’idée de se servir de cette expérience « d’entrée en littérature » (Boschetti, 1985) pour faire autrement du terrain nous est venue. A l’instar de l’expérience vécue par Loïc Wacquant dans le milieu de la boxe (2010 ; 2015), investi en expérimentant sur son corps la façon dont les habitus pugilistiques sont incorporés par les enquêtés, nous avons voulu vivre nous-mêmes les pratiques sociales des écrivains que nous étudions précédemment sur le terrain en recourant aux entretiens semi directifs et aux observations ethnographiques.

Après la publication de notre premier roman, dont les phases d’écriture au cours de l’année 2014 ont consisté principalement à mettre en forme des textes rédigés antérieurement, nous avons décidé d’en écrire un second et de traverser les phases d’apprentissage de l’écriture littéraire avec certains de nos enquêtés qui nous ont fait part de leurs remarques sur le premier manuscrit. Ce deuxième roman, intitulé Un cœur marocain, est sorti en avril 2018 aux éditions Marsam situées à Rabat. Il a été écrit entre juin 2015 et janvier 2018, avec certaines retouches en mars 2018 au moment de la correction des épreuves. Outre le travail d’écriture régulier, difficilement combiné avec une activité professionnelle prenante (Lahire, 2006 : 121-160), les deux ans et demi consacrés à notre deuxième roman nous ont permis de prolonger la socialisation en situation avec nos enquêtés et de les suivre non uniquement en chercheur mais aussi en écrivain [8]. La plupart nous perçoivent désormais comme un auteur faisant partie du champ littéraire marocain et non plus comme un enseignant-chercheur étranger enquêtant sur eux de l’extérieur [9]. Nous avons pris conscience très vite que ce nouveau statut, qui est aussi un rôle social à tenir à vis-à-vis notamment des lectrices et des lecteurs faisant partie de notre entourage, nous permettrait de suivre d’une autre manière nos enquêtés, en vivant nous-même les pratiques sociales étudiées. Depuis 2015, nous travaillons désormais sur les écrivains marocains en « performant » – quasiment au sens où Judith Butler entend cette expression (2005 : 256-266) – leurs attitudes au sein de notre recherche. Ces performances ont consisté, par exemple, à lire régulièrement des textes littéraires (romans, nouvelles, poésie…), citer les auteurs « classiques » ou les contemporains dans les discussion avec ses pairs, garder toujours à portée de main son carnet de note (conjointement au carnet de bord recherche), passer des nuits blanches à travailler sur nos textes littéraires (parfois en restant plusieurs heures sur un seul paragraphe, voire une seule phrase), fréquenter régulièrement des écrivains sans avoir en tête sa recherche, travailler son capital relationnel pour être invité aux événements littéraires, parler de ses romans devant les différents publics venus assister à vos présentations de romans (et qui s’adressent non pas à un chercheur mais à un écrivain, dont ils veulent parfois connaître la vie intime), esthétiser la nature de ses dédicaces (bien choisir le stylo, faire une « jolie » signature), jouer le jeu de la médiatisation en fréquentant des journalistes, faire la promotion de ses romans sur les réseaux sociaux. Superposer la position de chercheur à celle d’écrivain nous a conduit à vivre de l’intérieur les socialisations du champ, en fêtant les sorties d’ouvrages ou les reconnaissances institutionnelles (que ce soient celles des amis ou bien les nôtres) ou bien en discutant avec des auteurs plus expérimentés des difficultés rencontrées durant le travail d’écriture pour tisser la trame de l’histoire, renforcer l’épaisseur des personnages ou soigner la syntaxe.

La restitution de ces expérimentations doit rompre avec la tentation narcissique (Wacquant, 2015), se contentant de décrire la dimension stimulante de cette aventure (qui se poursuit encore aujourd’hui), et utiliser ces situations vécues pour repenser avec un autre regard les analyses sociologiques déjà effectuées. Le fait de travailler de cette façon pose un certain nombre de biais, notamment au niveau des précautions et des nuances prises à l’égard de nos enquêtées au moment de l’objectivation ou bien du parti-pris assumé de ne pas utiliser dans l’analyse un ensemble de confidences. Comme le souligne Marie-Pierre Anglade (2007), la construction de l’objet passe également par l’intégration du rapport spécifique que l’on va entretenir avec nos enquêtés. Le fait d’exister aussi en tant qu’écrivain a permis d’être invité à certains événements tels que le Festival du livre de Marrakech 2015, 2017 et 2018, le Salon international de l’édition et du livre de Casablanca en 2015, 2016, 2017 et 2018, le Salon de Paris en 2016 et 2017, les rencontres au quai des Créateurs organisées à la Marina de Salé par l’écrivaine Nadia Essalmi en octobre 2017, qui rassembla une quarantaine d’auteurs du Maroc pour des séances de dédicaces, et de vivre en situation des expériences analogues à celles vécues par nos enquêtés. Lors des différents festivals, nous avons pu observer les sociabilités, les rencontres amicales entre auteurs mais aussi les clivages. Peut-on dès lors parler de « champ littéraire » (Bourdieu, 1998) au Maroc ? Compte tenu de certaines caractéristiques, notamment au niveau du nombre de publications, de structures institutionnelles réduites et d’un faible lectorat quant à la langue française, Isabelle Charpentier pense qu’il est difficile d’apposer ce concept de Bourdieu au Royaume chérifien (Charpentier, 2013 : 23-32). Toutefois, si certaines précautions méthodologiques doivent être de mises [10], les changements structuraux, notamment au niveau des nouveaux entrants (auteurs publiant régulièrement au cours des années 2010, nouvelles maisons d’éditions) et des allocations du ministère de la culture, ainsi que les événements importants advenus ces dernières années (le salon de Paris 2017 où le Maroc a été pays invité d’honneur) autorisent actuellement à parler de « champ littéraire marocain », entendu au sens d’espace de positions distinctes et d’enjeux de luttes latents ou explicites, notamment autour de la reconnaissance symbolique. Pour ce qui concerne les publications en langue française, le champ comprend deux grandes catégories. D’une part, il y a les auteurs marocains, d’origine marocaine ou européens, vivant et publiant en France, notamment chez des éditeurs reconnus [11]. D’autre part, nous trouvons des auteurs marocains, d’origine marocaine ou européens, vivant au Maroc et publiant soit chez des éditeurs marocains pour lesquels une bonne vente se situe entre 1000 et 4000 exemplaires (rares sont ceux qui vont au-delà), soit aux éditions L’Harmattan en faisant venir eux-mêmes leurs romans et en les diffusant dans quelques librairies des grandes villes du Royaume.

Les observations ethnographiques et les échanges avec nos enquêtés sur les façons de faire pour construire un capital relationnel nous ont conduit à une certaine prise de distance avec les logiques de la domination évoquées par la « sociologie critique ». Des collectifs d’auteurs, pas forcément en lutte entre eux, pouvant muer ou pas au gré des années, se constituent en « associations » (Latour, 2006 : 7-30). Il s’agit de faire du « réseau  » tantôt collectivement, tantôt individuellement, avec les organisateurs de rencontres littéraires dans tel ou tel lieu culturels (les centres Culturel français, la villa des arts de Casa ou de Rabat, la librairie Kalila Wa Dimna de Rabat ou la librairie Préface à Casablanca, etc.). L’observation participante nous a permis de voir également de quelle façon nos enquêtés utilisaient les réseaux sociaux pour construire autour d’eux une communauté de lecteurs plus ou moins importante et fidèle que l’on peut exhiber publiquement. Le fait d’apparaître en photo sur Facebook avec un ami auteur, l’un tenant le livre de l’autre, ou bien dans des photos de groupes lors des salons littéraires, est une façon de construite ensemble du capital symbolique au sein d’un marché du livre plutôt réduit au Maroc. Même si le jeu consiste à ne rien laisser paraître, être invité (ou pas) à présenter ses ouvrages dans ces espaces de socialisation qui sont aussi des espaces de consécration et de rencontre avec un lectorat potentiel est un enjeu énorme pour la plupart des écrivains. Nous avons commencé à construire socialement un capital relationnel en adressant nos ouvrages à différents acteurs du champ, notamment des journalistes et des organisateurs d’événements culturels, en créant une page Facebook conjointement à notre compte et en y faisant la promotion de nos romans, en répondant de manière assidue aux mails des quelques lectrices et lecteurs qui nous suivent et parmi lesquels figurent aussi certains écrivains vivant au Maroc. Comme nous avons pu l’observer chez nos enquêtés, nous nous sommes également pris au jeu consistant à trouver des personnes susceptibles de construire notre « grandeur » au sein du « champ » (Bourdieu, 1998 : 280), notamment des journalistes pouvant faire un article sur le roman (qu’ils l’aient lu ou non) ou des lecteurs posant en photo avec nos romans sur les réseaux sociaux. Par-delà les enjeux de luttes dont parle la « sociologie critique », l’approche pragmatique permet de rendre compte empiriquement du sentiment « d’injustice » (Boltanski, 1990) ressenti par des acteurs qui ont investi énormément dans le travail d’écriture, parfois financièrement dans celui de l’édition, et qui estiment mériter une certaine reconnaissance au même titre que les autres, ceux dont ils voient le nom parmi les invités de tels salons ou bien le visage et la couverture de leurs livres dans les médias. Nos investigations empiriques montrent que ce n’est pas tant du côté de la « racialisation » (Delphy, 2011 [12]) qu’il faut aller voir pour saisir ce sentiment d’injustice mais plutôt dans la façon dont les enquêtés perçoivent chacun à leur manière leur rôle et leur identité « d’écrivain marocain ». Évoluant en relation avec les acteurs culturellement hétérogènes, qui ne les réduisent pas forcément à leurs appartenances culturelles, ces derniers sont susceptibles de mettre en œuvre différents types de régimes d’action et de s’autonomiser, comme nous le verrons en 2ème partie, des déterminismes culturalistes.

Les « hybridités épistémologiques » entre « sociologie critique » et « sociologie pragmatique » permettent également de combiner les logiques de « l’habitus » lettré, notamment l’incorporation des prédispositions sociales à lire et à écrire de la littérature, et les « intentions » des différents écrivains évoluant dans le champ, que cela soit au niveau de la façon dont ils parlent des contenus de leurs textes littéraires ou lors de la constitution de leur capital relationnel. Au cours d’un diner entre amis écrivains en novembre 2017, l’un de nos enquêtés nous avait dit : « Jean, maintenant que tu as sorti ton premier roman et que tu bosses sur un deuxième, tu as pigé ce qui est important pour un écrivain… On s’en fout qu’on nous aime ou pas, qu’on aime ou pas nos livres… Ce qu’on veut, c’est être lu, bordel de merde, c’est que les gens nous lisent, c’est tout, c’est pour ça qu’on écrit, pour qu’on nous lise  ». Les prédispositions sociales des agents ne sont pas incompatibles avec la part d’autonomie de l’acteur, notamment au niveau des logiques d’action qui sont les siennes lors de certaines situations où il s’agit de faire la promotion de ses romans. Le nombre de tous ceux qui publient au Maroc en langue française, et savent très bien qu’ils ne font pas partie de l’univers institutionnel de reconnaissance de Leïla Slimani, de Abdellah Taïa ou de Fouad Laroui qui sortent leurs livres chez des éditeurs français et ont remporté des prix littéraires prestigieux, peut être estimé à un peu plus d’une centaine d’auteurs environ. La plupart de ces personnes se connaissent, se voient régulièrement et ont conscience de partager, à quelques nuances près, un monde commun d’écriture où ils peuvent connaître des moments épanouissants. Si un sentiment d’amertume est parfois exprimé lors des rencontres, les socialisations, notamment sur les stands du salon littéraire de Marrakech au moment des temps calmes où l’on a le temps de bavarder avec ses voisins, permettent de voir de quelle façon la plupart des écrivains présent trouvent une certaine rétribution symbolique d’être là, exprimée de manière plus ou moins enthousiaste notamment lorsque quelques lecteurs finissent par surgir et vous complimenter ou bien lorsque des badauds se présentent au stand et achètent le livre en vous demandant une dédicace. Nous avons pu également observer lors de ces événements de quelle façon une certaine improvisation organisationnelle permet à chacun d’avoir sa chance d’être sur le devant de la scène, même si ce n’était pas prévu au départ. Les enquêtés ont parfaitement conscience de cette donne et ne s’inscrivent pas forcément dans des rapports de force avec des concurrents dotés de capitaux plus importants que les leurs. Lors d’une journée au salon du livre de Casablanca en 2015, l’éditeur Philippe Broc était venu nous chercher sur notre stand de dédicace pour nous inviter avec Mehdi El Kourti, un autre écrivain, à participer sur-le-champ à la présentation de l’ouvrage 100% Auteurs en conférence de presse sous l’un des chapiteaux extérieurs. La présentation de ce recueil de nouvelles auquel nous avions contribué n’était pas prévue dans le programme officiel. Elle avait pu avoir lieu suite à l’annulation de dernière minute d’une table ronde et nous avait permis à tous les trois, devant le public présent, de parler de cet ouvrage non encore publié ainsi que de nos romans. Ce jour-là, en compagnie de l’écrivain Mehdi El Kourti, faisant partie tout comme nous des nouveaux entrants dans le champ, nous avons compris l’ambivalence de notre posture, ni dominante mais ni tout à fait dominée, prise entre les incorporations sociales qui sont inévitablement les nôtres et les formes d’autonomie vécues en situation.

Même si la participation à ces événements n’est que peu fréquente pour certains auteurs, la satisfaction d’avoir vécu ces moments est encore plus intense et appréciée des enquêtés qui ne se préoccupent pas forcément de savoir quelle est leur position au sein du champ. Si nous avons passé nombre de soirées, parfois arrosées, à discuter avec ces derniers de certains rêves d’écrivain difficilement réalisables compte tenu de notre position dans le champ, notamment être invité à l’émission « La Grande librairie », nous ne pensons pas pour autant que les personnes que nous fréquentons au Maroc se sentent être pour la plupart des dominés sur le marché de la littérature mondiale en raison de ce qu’ils ne perçoivent d’ailleurs pas être forcément une exclusion. Le fait de passer de temps en temps sur les chaines de télévision marocaines ou dans d’autres médias nationaux suffit amplement pour sentir que l’on est reconnu en tant qu’écrivain ; sans parler de tous ceux qui ne sont pas intéressés par le jeu de la médiatisation et construisent autrement leur identité d’auteur littéraire. Même s’il ne s’agit pas de nier les hiérarchisations sociales des productions culturelles (Casanova, 1999) ou bien la violence des verdicts sociaux existant dans le champ littéraire, notamment en termes de classes sociales (Eribon, 2015), nous ne reprendrons pas à notre compte les propos de Bernard Lahire (2011) insistant sur le fait que ce n’est pas parce que les enquêtés ne ressentent pas la domination qu’elle n’existerait pas dans la réalité sociale. La sociologie pragmatique permet de prendre du recul avec la posture du chercheur qui aurait mieux compris que ses enquêtés les mécanismes sociaux dans lesquels ils se trouvent. L’approche pragmatique privilégiant la situation vécue par les acteurs plutôt que les positions de dominant ou de dominé des agents montre la pluralité des façons de jouer son rôle d’écrivain. Certains de nos enquêtés ne reconnaissent pas forcément de « grandeur » à des auteurs tels que Leïla Slimani ou Abdellah Taïa qui sont consacrés institutionnellement. Une partie ne les ont jamais lus et ne s’intéressent pas à ce qu’ils font au niveau de la promotion de leurs ouvrages. Lors de nos diners avec des écrivains vivant et publiant au Maroc ou même à l’occasion de certaines présentations publiques dans les lieux culturels marocains, nous avons pu voir que ces auteurs consacrés font l’objet de critiques de la part de certains écrivains marocains censés faire partie des « dominés », que cela soit pour leur proximité avec la francophonie ou pour leur style d’écriture.

Certains de nos enquêtés savent également se réjouir des formes de reconnaissance des autres écrivains, aussi rares soient-elles, et ne vivent pas forcément leur rapport à la littérature de manière aigrie ou concurrentielle. Une partie d’entre eux poursuit son jeu de rôle d’écrivain (à défaut d’en faire une carrière), conjointement à une activité professionnelle parfois épanouissante et souvent prenante, et focalise sur le travail d’écriture littéraire en tant que tel, ne cherchant dès lors pas à multiplier les présentations d’ouvrages et la participation aux salons du livre [13]. Nous ne savons pas si, comme le prétend Abdelmalek Sayad, les spécificités de notre posture de chercheur ont amené nos enquêtés à avouer « ce qu’ils savent à celui qui le sait déjà » (1999 : 251 et 280-287) mais elles nous ont permis de comprendre certaines choses en rompant avec les formes d’épistémocentrisme sociologisant qui réifient la recherche (Zaganiaris, 2011). Faire la sociologie de la littérature sans prendre en compte la dimension proprement littéraire (c’est-à-dire esthétique) des pratiques sociales étudiées amène à passer à côté d’une part importante de la réalité sociale. Il ne s’agit pas simplement d’analyser les façons dont les écrivains cherchent à se positionner dans un champ (Sapiro, 1999) ou à rentrer dans des enjeux de luttes symboliques et de prise de position (Bourdieu, 1994 : 61-80 ; 1998), mais également de comprendre, à travers les situations vécues par les acteurs, ce sentiment d’agapé (Boltanski, 1990 : 199-203), c’est-à-dire cette forme d’amour désintéressée à l’égard de la littérature entendu à la fois comme pratique spécifique d’écriture et comme univers social. Ce sentiment d’amour désintéressé à l’égard de la littérature n’est pas incompatible avec certaines quêtes de reconnaissance (Sapiro, 2007) ou même de rétribution financière mais il peut se matérialiser dans des pratiques sociales diverses (Heinich, 2000 : 59-62 et 153-162), loin de se réduire aux enjeux de lutte bien présents dans le champ. De ce point de vue, notre expérience terrain rejoint l’apport analytique de la sociologie pragmatique considérant que l’important n’est pas uniquement de traquer derrière les affirmations « altruistes ou désintéressées » des acteurs « l’existence de leurs intérêts cachés ou de leurs calculs plus ou moins inconscients » mais d’accompagner « jusqu’au bout » les acteurs dans ce qu’ils font et ou ce qu’ils pensent de leurs activités et de restituer la diversité des pratiques et des perceptions (Barthe et alii, 2013 : 184-186).

Certains de nos enquêtés combinent bien souvent les pratiques désintéressées de l’écriture littéraire, activité solitaire vécue par nombre d’écrivains comme un « exutoire », une « échappatoire  », un « plaisir », une « nécessité » (Heinich, 2000 : 190), et les « coups » ou les « tactiques » (Gobille, 2018 : 115-148) entrepris au sein du champ littéraire, notamment pour ressentir la satisfaction d’être lus et/ou d’être reconnus lors des différents événements culturels auxquels il s’agit d’être invités. Notre nouvelle relation au terrain est venue reconfigurer la construction de l’objet et la façon de penser les représentations sociales de la littérature. En effet, en s’introduisant à l’intérieur de l’objet et en devenant nous-mêmes ce que nous étudiions jusqu’à présent avec un regard extérieur, nous avons pu saisir à quel point certains matériaux empiriques recueillis précédemment pouvaient être socialement construits par l’enquêté qui a conscience qu’il ne s’adresse pas à l’un de ses « frères d’encre » (expression qui revient souvent chez nombre de nos enquêtés) lorsqu’il parle au chercheur. L’important n’est pas tant de multiplier les entretiens avec un maximum d’auteurs susceptibles de nous répéter les discours préfabriqués adressés aux journalistes et à leur lectorat, de livrer des réponses spontanées à des questions qu’ils ne s’étaient jamais posés avant qu’on les interroge ou bien de raconter avec parfois beaucoup de sincérité leur trajectoire biographique à quelqu’un qu’ils ne connaissaient pas avant l’échange et qu’ils ne verront peut-être plus par la suite. Cette démarche nous a conduit à expérimenter nous-même « ce que disent et font les acteurs en situation » (Barthe et alii, 2013), non pas forcément pour revenir « armé » et analyser scientifiquement leur habitus (Wacquant, 2010) mais afin de rendre compte des multiples façons de se percevoir comme « écrivain » à la fois « unique » et appartenant à un « monde » partagé par ses pairs (Heinich, 2000 : 337). Cette démarche pragmatique combinée avec certains apports de la sociologie critique nous amène à ne pas focaliser l’analyse uniquement sur l’effectivité des logiques de classement et de hiérarchisation des écrivains. Il s’agit d’aller voir aussi la façon dont les auteurs ressentent la tension entre « l’idéal » auquel ils rêvent ou prétendent et la situation « effective » qu’ils vivent, en les abordant empiriquement tant au niveau du travail d’écriture littéraire lui-même dont nous avons parlé au cours de la soirée que des stratégies conscientes ou inconscientes d’exister dans un champ où évoluent aussi les autres (Pollak, 1992 : 111-125).

 Un nouveau rapport au terrain et aux enquêtés

Dans cette deuxième partie, nous focaliserons l’attention sur une écrivaine rencontrée en 2014 afin d’illustrer de quelle façon « l’hybridité épistémologiques » entre la « sociologie pragmatique » et « la sociologie critique » peut apporter certains éclairages analytiques quant aux matériaux empiriques recueillis sur le terrain ainsi que dans la relation qui nous uni aux enquêtés sur la durée. Franco-marocaine, âgée d’une trentaine d’années, Maï-Do Hamisultane vit en France où elle termine ses études de psychiatrie. Elle est lauréate du prix Latour Sofitel 2016 de Casablanca avec son deuxième roman Santo Sospir. Ses livres sont publiés aux éditions La Cheminante, une maison d’éditions située à Cibourne dans le département Pyrénées-Atlantiques, et ne sont présents que dans quelques librairies marocaines, en peu d’exemplaires. Ce n’est principalement qu’à travers les salons et les festivals du livre où elle est invitée que ses ouvrages arrivent au Maroc et sont visibles dans les différents espaces littéraires. Même si elle vit en France, Maï-Do Hamisultane se rend plusieurs fois par an au Maroc. La qualité de ses écrits, sur laquelle nous reviendrons, favorise tout autant que ses sociabilités les invitations qu’elle peut recevoir pour participer à des événements tels que le Prix littéraire de la Mamounia 2014, le Festival du livre de Marrakech en 2015 ou le Prix littéraire féminin Sofitel (où elle a été également invitée en tant que membre du jury en 2017, l’année où est sorti son troisième roman Lettres à Abel). Maï-Do Hamisultane est née en 1983 à la Rochelle d’un père français d’origine indienne nommé Hamisultane et d’une mère marocaine nommée Lahlou. Si elle n’a signé ses romans jusqu’à présent qu’avec le nom de son père, celui qui apparaît sur l’ouvrage collectif Voix d’auteurs du Maroc (2017) pour laquelle nous l’avons sollicitée est Maï-Do Hamisultane Lahlou, avant de revenir à l’occasion de la sortie de son troisième roman à Maï-Do Hamisultane.

Au Maroc, pays où elle a passé une partie de son enfance, tout le monde l’appelait Yasmine. Entre 1986 et 1992, elle se rendait régulièrement dans la villa casablancaise de ses grands-parents nommée Mira Ventos. Elle a fait même une partie de sa scolarité au Maroc, sous le nom de Yasmine Lahlou. Toutefois, après l’assassinat de son grand-père lors des années 90 pour des raisons non élucidées, ses parents quittèrent Casablanca et s’installèrent en France, revenant avec elle au Maroc uniquement pour les vacances d’été. C’est à ce moment, durant son enfance (elle est alors âgée d’une dizaine d’années), que ses parents utilisent son autre prénom, Maï-Do en s’installant et en la scolarisant sur le territoire français. Cet épisode tragique de son existence vécu au Maroc est fortement ancré dans son premier roman La Blanche qui décrit la villa Mira Ventos comme un Eden dont le personnage a été chassé : « La maison du gouverneur qui n’a pas changé. Je sais qu’on va passer devant Mira Ventos. Je ferme alors les yeux qui se gonflent de larmes. C’en est déjà trop pour moi. J’ai peur de me rendre compte qu’il ne nous appartient que ce l’on a perdu. Demain, je reviendrai. Demain je ferai face.  » (Hamisultane, 2014 : 9). Maï-Do Hamisultane nous a parlé à plusieurs reprises de ce qu’incarne ce lieu dans son premier roman, en reprenant et en approfondissant ce qu’elle avait dit lors de l’émission radio en direct du prix littéraire de la Mamounia 2014. Lors d’un long entretien effectué en janvier 2017, où nous sommes revenus sur nombre de nos échanges antérieurs, Maï-Do Hamisultane nous a parlé de l’année du bac S., durant laquelle elle écrivait des poèmes dans un cahier personnel et découvrait Les mots de Sartre. Elle a déclaré avoir été « profondément marquée » par cet ouvrage, autant que par Le marin de Gibraltar de Duras qu’elle a découvert en Hypokhâgne à Paris. D’ailleurs, lors de l’entretien de janvier 2017, elle a parlé longtemps de l’impact de cette formation sur ses pratiques d’écriture : « Là, je lis de la littérature, les livres sur la liste, j’ai passé un été à ne faire que ça, j’ai aimé ça, j’ai appris l’ascèse intellectuelle grâce à la prépa… Je me rappelle de Geoffroy (un camarade de classe) qui a des cernes énormes le matin quand je le croise en cours et je me suis dit là, c’est la passion, on a bossé toute la nuit pour les examens… C’est en prépa que je découvre la magie de la littérature, que je sacralise la littérature, qu’elle devient un monde en elle-même et qu’elle ravit au monde son sens en lui donnant son essence ». C’est dans ce contexte d’études à Paris que Maï-Do Hamisultane se rend au Maroc et qu’elle retourne voir à plusieurs reprises cette maison de son enfance. Celle-ci a été vendue à un allemand et est aujourd’hui en état de délabrement. A plusieurs reprises, Maï-Do Hamisultane nous a parlé de la place que cette maison occupe dans son premier roman, commencé à l’âge de 17 ans et terminé à 24 ans. Les échanges ultérieurs ainsi que les observations effectuées lors des autres événements littéraires ont montré qu’il est plus important pour elle d’être une écrivaine reconnue pour son style qu’une écrivaine « marocaine » sollicitée en raison de ses descriptions pittoresque du Maroc ou de son appartenance culturelle à un pays, même si le rapport et les voyages au Maroc sont constitutifs de son œuvre littéraire. Cette intention est ressortie lors de l’émission radio en 2014 consacrée au Prix littéraire de l’hôtel Mamounia [14], au cours de laquelle nous avons fait connaissance. Maï-Do Hamisultane avait répondu à une chroniqueuse lui reprochant ses descriptions vagues de Casablanca en disant qu’il s’agissait d’un parti-pris littéraire souhaitant focaliser l’attention sur la Villa Mira Ventos et la souffrance qui s’en est dégagée au moment de son départ du Maroc, et non d’insister sur les décors urbains de Casablanca. Depuis 2014, elle nous a parlé à plusieurs reprises de ces événements et nous avons pu constater, en l’ayant vécu aussi nous-même, toute l’ampleur de ce jeu complexe, propre aux pratiques du champ littéraire, qui consiste à se servir de sa vie personnelle comme matériau d’écriture. Maï-Do Hamisultane a parfaitement conscience que son rapport au Maroc est une ressource contribuant au renforcement de sa carrière d’écrivaine. Car c’est en tant « qu’écrivaine marocaine » et pas en tant qu’auteure publiant aux éditions La Cheminante qu’elle intéresse la plupart des organisateurs d’événements littéraires en France ou au Maroc, pris dans les logiques managériales qui sont les leurs (Chapiello, 1998 : 46-59). Il y a une assignation identitaire qui lui est certes attribuée en raison de ses origines mais qu’elle sait également mobiliser pour construire sa propre singularité en tant qu’auteure au sein des univers littéraires marocains ou français, en jouant notamment de sa mixité mais aussi de ses capitaux culturels acquis en prépa. Durant les échanges et entretiens que nous avons eus avec elle depuis 2014, Maï-Do Hamisultane a évoqué ses pratiques de lecture et nous a parlé des sociabilités littéraires qu’elle a vécues durant son enfance, notamment lors des vacances passées au Maroc. Lors de l’entretien en janvier 2017, elle a fait référence au grand écrivain marocain Driss Chraïbi, membre de sa famille, qui venait régulièrement les voir à Mira Ventos et lui conseillait des livres ou l’encourageait à écrire. Elle a également évoqué sa grand-mère, Josiane Lahlou, historienne et écrivaine, qui lui a fait découvrir dans sa bibliothèque Les hauts de Hurlevent d’Emily Brontë, Jane Eyre de Charlotte Brontë, les romans de Victor Hugo, Flaubert, Balzac. Des passages de La Blanche rendent compte de ce rapport au livre impulsé par sa grand-mère : « La bibliothèque en acajou de mémé contient toutes sortes de livres. Le rivage des Syrtes, Le partage des eaux, Un été à Tanger, Le ravissement de Lol V. Stein, L’offrande lyrique d’un certain Rabindranath Tagore, autant de livres qui prêtent au rêve et me remplissent de curiosité. Je me revois encore en train de prononcer le nom de l’auteur indien, Rabindranath Tagore, lentement, essayant d’en savourer les moindres syllabes […] Je commençais à découvrir les voyages immobiles.  » (Hamisultane, 2014 : 22-23). On saisit à travers cette évocation de sa trajectoire l’orientation vers l’écriture de texte littéraire en langue française. Il s’agit d’une langue certes étrangère au Maroc mais parlée fréquemment au sein de certains milieux sociaux, proches des institutions scolaires ou culturelles qui font la promotion de la francophonie.

Lors de l’entretien effectué en janvier 2017, Maï-Do Hamisultane est revenue sur son premier roman : « Mira Ventos est un lieu affectif fort et du coup je mets cela dans La Blanche, c’est le paradis perdu suite à ce drame… Après, je n’ai plus de terre, de pays, je parle de cela dans mon texte dans Voix d’auteurs du Maroc… Pour une femme qui n’a plus de chez elle, elle s’enracine dans la littérature… La littérature est importante quand je doute… La littérature, c’est mon squelette, ma colonne vertébrale… Sans la littérature, je serai morte, je n’aurai rien à me raccrocher  ». Plutôt que de chercher derrière ces paroles d’enquêtée les façons de construire stratégiquement une identité d’auteure marocaine en s’appuyant sur des discours tenus avant elle, nous préférons considérer le ressenti des écrivains exprimant leur amour de la littérature comme une donnée à part entière de l’objectivation et rendant compte de la place prépondérante qu’elle occupe dans leur vie. C’est ainsi que nous avons analysé la façon dont Maï-Do Hamisultane parle du Maroc et se présente comme écrivaine « franco-marocaine » (quatrième de couverture de ses romans, impulsée par les conseils de son éditrice française de se présenter de cette façon [15]) ou « marocaine » (salon de Paris 2017). Durant les longues après-midis de dédicace du festival du livre de Marrakech 2015 [16], où nos tables n’étaient guère éloignées l’une de l’autre et nous avaient permis de bavarder à de nombreuses reprises, ainsi que lors du diner à l’hôtel Es Saadi réservé aux seuls écrivains, nous l’avons écoutée parler de sa passion pour Duras, des façons d’écrire qui sont les siennes, de son désir d’injecter dans ses romans « cette quête d’absolu » (ce sont ses propres termes, qui reviennent souvent dans nos conversations). C’est à l’occasion de ce diner que nous lui avions dit beaucoup apprécier ses romans, assumant de rompre avec le sacro-saint principe chez de nombreux sociologues de la littérature (Charpentier, 2013 ; Heinich, 2000) s’interdisant d’intégrer dans le travail d’objectivation sociologique un quelconque jugement esthétique sur les œuvres. Cette prise en compte de l’appréciation esthétique des textes littéraires, vécue également en tant qu’écrivain, permet d’intégrer dans l’objectivation le rapport spécifique que nos enquêtés ont à l’égard du contenu des œuvres qu’ils lisent ou qu’ils écrivent, en étant attentif à la façon dont ces derniers parlent des atmosphères, des personnages, des lieux ou les émotions présents dans les livres. S’il s’agit de « suivre » les enquêtés (Lemieux, 2018 : 18-20), dans ce cas il faut le faire jusqu’au bout et les accompagner aussi dans leur « illusio » (Bourdieu, 1994 :151-153), c’est-à-dire dans la croyance que jouer le jeu de l’esthétique littéraire en vaut la chandelle. Le fait de travailler sur la sociologie de la littérature en écrivant soi-même des textes littéraires conduit à ne pas dissocier la subjectivité esthétique ressentie à l’égard des œuvres et l’analyse compréhensive des pratiques sociales des écrivains. Si l’on veut saisir le sens que les acteurs donnent à leurs pratiques en allant jusqu’au bout de leurs logiques, il n’est pas interdit d’éprouver en tant que chercheur le même sentiment que des auteurs qui lisent leurs pairs en étant susceptibles de les apprécier ou pas. Les entretiens et observations effectuées avec Maï-Do Hamisultane montrent qu’elle lit autant pour se parfaire dans l’écriture que pour connaître ce qui se fait dans le champ où elle évolue. Le goût littéraire socialement construit chez nos enquêtés existe de manière analogue chez le sociologue de la littérature, qui ne décide pas de travailler sur ce type d’objet de manière fortuite.

La sociologie pragmatique rend compte empiriquement de la pluralité des régimes d’action que l’on trouve chez les acteurs et de la diversité des attitudes présents dans la réalité sociale. Lors du salon de Paris 2017, les perceptions de l’événement ainsi que le rapport entretenu au statut « d’auteur » ou « d’écrivain » (certains enquêtés disent humblement qu’ils sont de « simples auteurs » et non pas des « écrivains  ») ne sont pas identiques pour tout le monde. Notre entrée en littérature nous a permis de saisir l’importance des différentes singularités au sein de ces univers en dépassant les vues focalisées sur les antagonismes et en privilégiant la nécessité de suivre la complexité et l’ambivalence des attitudes observées chez nos enquêtés, comme lors de cette soirée à l’occasion du salon de Paris 2017 où nous avons mangé avec Maï-Do Hamisultane, Abdellah Baïda et Mamoun Lahbabi à la Causerie des Lilas (lieu hautement symbolique de la littéraire qui n’a pas été choisi par hasard). Durant le diner, nous les avons écoutés parler de la journée passée au salon, entre les conférences données en plénière et les stands où ils ont signé des dédicaces de leurs livres. Rompant avec la posture d’extériorité qui est habituellement celle du sociologue ayant eu l’aubaine de conquérir de ce type de terrain difficilement accessible, nous avons également parlé de notre ressenti en tant qu’écrivain, prenant conscience de certains points de divergence avec nos enquêtés. Pour ne prendre qu’un exemple, nous avons été le seul lors du diner à faire part de notre enthousiasme au sujet des dédicaces personnalisées que nous avons obtenues durant l’après-midi, notamment celles de Fouad Laroui et Annie Ernaux. Nos amis n’ont guère partagé notre exaltation, ne pouvant sans doute pas habiter leur rôle d’écrivain ce jour-là en adoptant les pratiques de ceux par qui ils attendaient justement d’être sollicités pour dédicacer leurs romans. Même si les performances qui ont été les nôtres n’ont rien à voir avec celles des stars du salon de Paris [17], un grand sentiment de plénitude nous a tous habités ce soir-là. Vers une heure du matin, en rentrant à pied à l’hôtel avec nos enquêtés, nous avons éprouvé la sensation à la fois intime et partagée d’avoir non seulement été « reconnus » mais aussi d’avoir « existé » en tant qu’écrivain, c’est-à-dire d’avoir ressenti en soi les joies du jeu de la performativité. C’est à ce niveau, nous semble-t-il, que les apports de la sociologie critique combinés à ceux de la sociologie pragmatique peuvent s’avérer heuristiques. Ces nouvelles façons de percevoir le terrain nuancent fortement les analyses sociologiques focalisant sur les rapports de force et de hiérarchisation symbolique. La présence à cet événement est loin de se limiter pour tout le monde à un enjeu de lutte visant à occuper telle ou telle position dans le champ, encore moins à lutter contre certaines formes d’hégémonie culturelle parfois bien présentes. Comprendre les pratiques d’écriture renvoient à saisir ce qui a trait aussi aux émotions partagées par les acteurs dans des situations données, aux interactions sociales vécues qui font incorporer ou non certaines dispositions, au sentiment d’exister en tant qu’écrivain indépendamment de la place occupée dans le champ et des schèmes de perception dominants. Bourdieu n’a-t-il pas dit, reprenant Flaubert, qu’il faut « apprendre à porter sur Yvetot le regard que l’on porte sur Constantinople : apprendre par exemple à accorder au mariage d’une femme professeur avec un employé des postes l’attention et l’intérêt que l’on prêterait au récit littéraire d’une mésalliance et à offrir aux propos d’un ouvrier métallurgiste l’accueil recueilli que certaines traditions de la lecture réservent aux formes les plus hautes de la poésie ou de la philosophie » (Bourdieu, 1993 : 923-924). Peut-être que ce décentrement du regard vaut non seulement pour le chercheur mais aussi pour ses enquêtés ?

Les « associations » présentes dans les univers littéraires marocains coexistent avec certains antagonismes tout comme les habitus des agents peuvent être combinés avec les intentions et certaines formes d’autonomie de l’acteur. Cette configuration a été observée lors du salon du livre à Paris en 2017, où le fait d’être invité ou pas a certes été un enjeu de lutte très fort mais auquel l’ensemble des écrivains n’a pas forcément participé. Au moment où les organisateurs ont annoncé les 34 invités officiels du stand Maroc, parmi lesquels figurait dès le départ Maï-Do Hamisultane, il serait discutable de nier la nature des capitaux relationnels et les positions des uns et des autres au sein du champ littéraire, notamment au niveau de ceux qui ont été invités avec prise en charge, ceux qui ont été invités et se sont rendus au salon par leurs propres moyens, et ceux qui ont estimé avoir été injustement oubliés parmi la liste des invités [18]. Mais il serait tout aussi discutable de nier la qualité des publications des auteurs invités et de verser dans la posture relativiste du chercheur extérieur au champ qu’il étudie, considérant que la reconnaissance littéraire n’est due qu’à l’arbitraire des critères imposés par les dominants. Ce serait occulter dans l’analyse sociologique le travail littéraire engagé parfois au quotidien par nombre d’enquêtés, que cela soit au niveau du style, de la créativité ou des fignolages du texte, ainsi que les registres de justification des organisateurs, notamment de Younès Ajjarai le commissaire du pavillon Maroc, qui ont explicité les raisons de leurs choix face aux critiques adressées par les mécontents.

Les séances de dédicace, les salons, les rencontres littéraires rendent visibles, de manière provisoire ou durable, certains de ces auteurs, y compris dans les médias ou sur les réseaux sociaux. C’est à ce niveau que nous avons vu, en vivant nous-même cette expérience, de quelle façon des écrivains, notamment ceux n’occupant pas des places dominantes dans le champ de la littérature marocaine, ont compris que cette appartenance à « l’identité marocaine », à laquelle nous avons été pleinement intégré par ailleurs [19], constitue un capital symbolique permettant d’être présent à des salons annuels type celui de Paris ou Genève ainsi qu’à d’autres événements culturels au Maroc et d’y exister à travers leurs livres et leurs écrits. Etudier le champ de la littérature marocaine de langue française à partir de cette « hybridité épistémologique » combinant « la sociologie critique » et « la sociologie pragmatique » permet de mieux saisir la nature de cet ethos littéraire intériorisé de manière durable par les acteurs, sans forcément renoncer à prendre en compte les espaces de positions, les enjeux et les structures sociales dans l’analyse mais sans en faire non plus les facteurs explicatifs en dernière instance. En suivant les enquêtés, l’enjeu ne consiste dès lors pas tant à « dévoiler ce qui est caché » à l’intérieur des structures sociales mais de comprendre aussi « ce que nous avons sous les yeux » (Corcuff, 2005) en écoutant les écrivains nous parler de littérature et en s’efforçant de saisir le sens que ces derniers donnent à leurs pratiques.

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Notes

[1] Pour Maï-Do Hamisultane, Abdellah Baïda et Mamoun Lahbabi avec toute mon amitié. Merci à Caro Vabret et Pierre-Louis Mayaux pour leur lecture de la première version de ce texte.

[2] Sur les différentes tendances en sociologie de la littérature voir Dirkx, 2000.

[3] Certains sociologues pragmatiques tels que Luc Boltanski et Nathalie Heinich ont collaboré à certains moments avec Pierre Bourdieu et, même s’ils adoptent une certaine distance avec ses analyses, reconnaissent aussi ses apports qu’ils ont pu utiliser à certains moments de leur carrière.

[4] « L’affinité élective » désigne la fusion de deux éléments hétérogènes chez un même penseur, à partir desquels il produit quelque chose de nouveau. L’exemple fondamental cité par Michael Löwy est celui du « messianisme révolutionnaire » de Walter Benjamin, dont la pensée était constituée à la fois par des éléments théologiques et par le matérialisme marxiste.

[5] « Le type de science sociale que l’on peut faire dépend du rapport que l’on entretient avec le monde social, donc de la position que l’on occupe dans ce monde » (Bourdieu 1984 : 26).

[6] Sur les approches sociologiques des écrivaines maghrébines, voir Charpentier 2013, Détrez 2012. Sur la littérature marocaine, voir Baïda 2011, Mhdari 2006, Zekri 2006.

[7] Nous entendons par l’expression « écrivain » toute personne ayant publié un ou des textes qu’elle définit comme littéraire ; sur la diversité empirique des postures d’écrivain, Heinich 2000 : 59-62.

[8] Certains d’entre eux sont devenus des amis. C’est le cas avec Abdellah Baïda et Mamoun Lahbabi avec qui nous avons créé en 2015 le Cercle de Littérature Contemporaine. Né à la fin des années 60, Abdellah Baïda est professeur agrégé à l’Ecole Normale Supérieure (E.N. S) de Rabat. Il a fait son entrée en littérature en 2014 avec un premier roman remarqué, intitulé Le dernier salto. En 2018, il a publié son troisième roman, Testament d’un livre, aux éditions Marsam. Tout comme il l’a fait pour nous, nous avons également pu lire ses manuscrits avant publication et discuter de son travail dans un cadre très éloigné de nos préoccupations de recherche. Né au cours des années 50, Mamoun Lahbabi, professeur de gestion à l’université Hassan II de Casablanca, est actuellement en retraite. Il a publié son premier roman Amours inachevées en 1994, dans le contexte qui a suivi la première guerre en Irak. Il fait partie des auteurs importants au Maroc, publiant quasiment un ouvrage par an depuis les années 2010. Son quinzième roman, Nulle part loin de toi, est sorti aux éditions Orion en 2018. Mamoun Lahbabi nous a vivement encouragé en 2015 à publier notre premier roman et à continuer le travail d’écriture, en lisant un maximum de romans et en travaillant le style ainsi que la syntaxe. Les activités du Cercle de Littéraire Contemporaine consistent à organiser des rencontres littéraires, rédiger des chroniques et publier annuellement les ouvrages collectifs Voix d’auteurs du Maroc.

[9] Lors d’une présentation à la faculté de lettre de Rabat à laquelle j’ai été invité en mai 2015 avec trois autres auteurs, l’écrivain Youssef Wahboun avait déclaré à ses étudiants : « Nous avons le plaisir de recevoir quatre écrivains marocains qui vont vous parler de leurs romans  ».

[10] P. Bourdieu, 1985 a montré que le concept de « champ » ne peut être appliqué de manière uniforme à tous les pays ; voir aussi sur cette question Sapiro, 2013.

[11] Dans cette catégorie, nous pouvons citer des auteurs tels que Leïla Slimani ou Abdellah Taïa, faisant partie des romanciers « qui ont réussi » ou qui ont « du succès  » (pour reprendre des expressions entendues souvent dans la bouche de certains enquêtés).

[12] Pour un regard critique sur les approches « racialistes » en sociologie de la littérature, voir Sauzon (2012).

[13] Lors d’un déjeuner avec un écrivain quasiment invisible dans le champ littéraire mais possédant à son actif une dizaine de publications, parfois à compte d’auteur, ce dernier nous a dit avec un sourire sincère : « Tu sais, Jean, j’ai fini par accepter ça… Je serai célèbre après ma mort, j’ai admis ça… Maintenant, j’écris, je m’en fous du reste ».

[14]  Il s’agit d’un prix littéraire organisé pendant quelques années (2010-2015) par un hôtel prestigieux de Marrakech, présidé par Christine Orban, écrivaine née à Casablanca et publiant chez Albin Michel. Il a récompensé des auteurs tels que Mahi Binebine en 2010 (Les étoiles de Sidi Moumen publié chez l’éditeur français Flammarion et l’éditeur marocain Le Fennec), Rachid O. en 2011 (Analphabètes, publié chez l’éditeur français Gallimard), Reda Dalil (Le Job publiée chez l’éditeur marocain Le Fennec) et Leïla Slimani en 2015 (Chanson douce publié chez l’éditeur français Gallimard). La dotation du prix est de 200 000 dirhams (environ 20 000 euros).

[15] Lors de sa présentation publique au salon de Paris 2017, Maï-Do Hamisultane a évoqué ce point, en remerciant son éditrice de l’avoir invitée à évoquer son identité franco-marocaine sur la quatrième de couverture du livre. On voit aussi cet aspect sur les ouvrages d’une autre écrivaine franco-marocaine, Lamia Berrada Berca, qui vit actuellement au Maroc et publié depuis 2014 chez un éditeur marocain. Celle-ci insiste beaucoup sur son identité franco-marocaine lors des présentations publiques et revient souvent sur sa vie en France.

[16] Ce festival, fortement soutenu par Pierre Bergé lors de ses débuts, est organisé principalement par trois personnes françaises, dont une vivant en tant qu’éditrice à Marrakech et deux autres s’occupant du salon du livre de l’île de Ré. Il vise à faire se rencontrer des écrivains français et marocains, et à promouvoir le livre et la lecture au Maroc. Nous y modérons chaque année des rencontres littéraires et y dédicaçons nos livres, essais et romans.

[17] Pour ne prendre que l’exemple des dédicaces, nous avons signé sept exemplaires de notre roman Le périple des hommes amoureux en tout et pour tout alors que des auteurs comme Amélie Nothomb se retrouvent confrontés à des files d’attente gigantesques. Nous avons d’ailleurs fait la queue pendant deux heures avec les fans arrivés à l’avance, afin d’obtenir une dédicace mais aussi de saisir en situation la nature du rapport que l’on peut avoir à l’égard de cette écrivaine.

[18] Cette liste des 34 s’est élargie par la suite grâce aux différentes aides, notamment du Ministère de la culture du Maroc, pour la prise en charge du déplacement de certains écrivains marocains. D’autres écrivains ont été également invités par la suite aux diverses tables rondes du stand Maroc.

[19] Le fait que nous travaillions depuis 2010 sur les écrivains marocains, en chroniquant nombre d’entre eux, que notre épouse soit marocaine et que nous publions et enseignions au Maroc a contribué sans doute à certaines formes d’intégration.

Pour citer l'article


Zaganiaris Jean , « De la sociologie (critique et pragmatique) de la littérature à la posture de l’écrivain (et vice-versa) », dans revue ¿ Interrogations ?, N° 27. Du pragmatisme en sciences humaines et sociales. Bilan et perspectives [en ligne], http://www.revue-interrogations.org/De-la-sociologie-critique-et (Consulté le 18 novembre 2019).



ISSN électronique : 1778-3747

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