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Monchatre Sylvie

Robert Vuarin, L’homme indivisible. Contribution à une sociologie du social individuel

 




Robert Vuarin, L’homme indivisible. Contribution à une sociologie du social individuel, Aix-en-Provence, Université de Provence (PUP), 2009, 191 pages. Préface de Francis de Chassey.

Robert Vuarin, L'homme indivisible. Contribution à une sociologie du social individuel, Aix-en-Provence, Université de Provence (PUP), 2009 {JPEG}

Comment embrasser dans un même regard le processus d’individualisation qui traverse les continents ? Comment trouver la bonne distance pour analyser les transformations qui unissent les sociétés dans le même mouvement de promotion de l’individu ? C’est en ces termes que nous semble pouvoir être formulé le projet scientifique de Robert Vuarin, sociologue à l’université de Provence et disparu avant d’avoir pu achever le passionnant travail d’HDR que cet ouvrage met à notre disposition. Cette publication est d’autant plus précieuse qu’elle rassemble les morceaux épars d’une réflexion en cours d’élaboration, ce qui en fait la rescapée du naufrage de la mort prématurée de son auteur. Loin d’offrir un produit unifié, elle appelle une lecture vagabonde, propice aux interprétations et aux débats.

Vers la société des individus

L’itinéraire de recherche de Robert Vuarin va de la sociologie rurale à la sociologie du développement et sa cohérence vient d’un questionnement portant sur le lien entre processus d’individualisation, protection sociale et transmission. De fait, après une thèse sur les ruptures biographiques entraînées par « l’évasion protestatrice post-mai 68  » en France, l’auteur s’est tourné vers Afrique de l’ouest, où il s’est intéressé aux logiques populaires d’entraide. Il a observé avec finesse des formes de protection sociale « latentes » qui se montrent particulièrement rétives à intégrer les schémas de la sociologie du développement. De fait, les systèmes de protection permettant d’assurer la survie et l’intégration des individus s’appuient sur quatre grands pôles (l’État, la religion, le marché et la société civile) qui se combinent dans des configurations très diversifiées. Et l’évolution historique des formes de solidarité va dans le sens d’un transfert des pôles protecteurs de la société civile et de la religion vers l’État.

Mais dans ce mouvement où la protection quitte le giron des relations de dépendance interpersonnelle pour celui d’un cadre juridique dépersonnalisé, le marché fait irruption et prend une importance croissante. Un modèle néolibéral s’impose jusqu’à fragiliser les formes démocratiques et socialisées de protection sociale. Et le renforcement, à l’échelle mondiale, du processus d’individualisation qui en résulte s’inscrit en réalité dans un double mouvement (décrit dans le chapitre « Globalisation, protection, humanitation »).

D’une part, l’individualisation relève d’un processus de globalisation économique qui se nourrit des inégalités et contribue à leur développement. Ce phénomène atteste la transformation de cette institution centrale du capitalisme qu’est l’entreprise. Les firmes désertent les marchés intérieurs qui ont assuré leur développement et se déterritorialisent pour mieux tirer parti de la mise en compétition des territoires à l’échelle mondiale. La protection sociale devient dès lors un facteur défavorable aux nations qui en bénéficient. Elle est en ligne de mire des programmes néolibéraux promus par les forces économiques et politiques dominantes.

D’autre part, le processus d’individualisation est soutenu par un mouvement politique et social « d’humanitation  » (« humanité-nation  »). Pour Norbert Elias, l’auteur de cette notion, ce mouvement s’inscrit dans un élargissement des entités humaines d’appartenance en même temps que dans une densification de l’individu. L’humanitation s’accompagne de l’affaiblissement des « identités du nous  », tant au niveau d’entités supranationales qui suscitent peu d’adhésion, qu’au niveau de micro-collectifs choisis mais facilement révocables. Cette précarisation des collectifs d’appartenance appelle alors à la structuration d’un cadre de protection de l’individu au niveau de cette lointaine « humanité-nation  », au sein de laquelle le « je  » devient la principale source de permanence. Au-delà de ce constat – politiquement inquiétant, qu’apportent les sociologies de l’individu ?

Vers les sociologies de l’individu

Avant de les présenter, Robert Vuarin s’emploie avec bonheur (p. 76-84) à déconstruire le sens commun concernant la notion d’individu. Il rappelle qu’on y trouve deux sens contradictoires : celui d’individu indivisible et distinct des autres, et celui de personne quelconque. Cette distinction est importante car elle atteste deux modes de pensée de l’individualité. Ainsi, l’idée moderne selon laquelle l’individu, dans sa singularité, est dépositaire de l’universel, est venue se substituer à une vision holiste qui appréhende l’individu comme partie d’un tout. L’individualité n’est donc aucunement niée dans les sociétés traditionnelles, mais définie à partir des liens qui l’unissent au groupe [du type « w est fils de x, mari de y, réincarnation de z » (p. 79)]. En revanche, ces liens sont invisibilisés pour l’individu de la modernité.

Le regard sociologique semble suivre l’évolution des politiques et pratiques qui sollicitent cet individu « acteur de lui-même ». Il tend à faire primer l’élément sur le tout dans ses principes explicatifs, devenant individualiste en même temps que son objet. Robert Vuarin critique à juste titre ce point de vue. Il revendique la nécessité d’une rupture épistémologique pour appréhender le phénomène individualiste indépendamment de ses manifestations sociales (p. 88-90), et la situe à un double niveau : d’une part, rupture avec les conceptions causales [du type : le tout détermine les parties (holisme méthodologique) / les parties déterminent le tout (individualisme méthodologique)], au profit de l’idée de « détermination réciproque  » ; d’autre part, rupture avec l’idée de correspondance entre lois sociales et lois de l’individu, au profit de l’idée d’articulation. Cette double rupture l’amène à poser que les pôles paradigmatiques holisme - individualisme s’inscrivent désormais dans une « relation dialectique non antagonique  ».

Parmi les sociologies de l’individu articulant le social et l’individuel selon un principe de détermination réciproque, la pensée de Norbert Elias est exemplaire. Elle appréhende l’individu via sa socialisation et le contrôle toujours plus intrusif de ses pulsions. L’individu se pense comme conscience séparée par ce travail d’autocontrôle qu’il doit pratiquer et qui lui procure un double sentiment d’intériorité et de distance aux autres. La substantialisation des individus qui en résulte est alors un effet d’optique issu du « procès de civilisation  ». D’autres sociologies de l’articulation entre social et subjectivité se sont appuyées sur la pensée de Mauss pour s’intéresser aux faits de socialisation qui imprègnent la pratique et l’action « positive  » des individus (Kaufmann).

Les sociologies de la correspondance (Durkheim, Castel, Ehrenberg) mettent plutôt l’accent sur les facteurs externes qui permettent à l’individu d’exister. Le bilan qui en ressort est assombri par une persistante menace d’anomie. Car en faisant primer la liberté sur l’égalité, la société des individus présente des déficits d’intégration dont les individus ne sortent pas indemnes. D’un côté, l’invisibilisation croissante des contraintes sociales conduit au développement de « pathologies de la limite  » et à de nouvelles formes de dépression liées à la « fatigue d’être soi » (Ehrenberg), tandis que, de l’autre, les injonctions à la performance suscitent des demandes d’assistance pouvant prendre des formes pathologiques de toxicomanie. Le déficit de supports socialisés au service des individus se traduirait alors par un recours massif au médicament, légitimé par « le droit à l’auto-modification de soi » souligné par Castel (p. 140). L’individu et le marché font décidément bon ménage. L’avenir serait-il à l’individu assisté par la molécule ?

Quelle politique de l’individu ?

L’individu devient donc la cible d’un contrôle social toujours plus exigeant et profondément incorporé, mais ce mouvement de l’extérieur vers l’intérieur suffit-il à décrire le processus d’individualisation à l’œuvre ? Les sociologies de l’individu se montrent en réalité bien en peine de penser la « détermination réciproque  » entre individu et société. Il n’est d’ailleurs pas certain que la notion de détermination soit la plus adaptée. Nous préférons pour notre part parler de processus d’externalisation de l’individu qui, au nom de sa singularité, se trouve désinvesti des rôles et des fonctions de production et reproduction sociales qui lui collaient à la peau.

La singularisation des individus se traduit en effet par la dépersonnalisation des fonctions sociales qui enserraient les existences d’individus particularisés : l’homme ne saurait réduire son individualité à celle d’un père pourvoyeur de ressources, la femme ne saurait réduire la sienne à celle de mère protectrice, le senior ne saurait s’enfermer dans la sagesse, le jeune ne saurait ressembler qu’à ceux qu’il aura choisis… Pour que la singularité exulte, que de ruptures à opérer ! Robert Vuarin l’a bien senti lorsque, « exhumant  » son parcours de recherche, il interroge le lien entre individualisation, protection et transmission. Que devient le rapport à l’héritage quand le donné génétique peut faire l’objet d’interventions en rupture avec le patrimoine reçu ? L’injonction au « compose-toi toi-même  » expose l’individu aux mirages de l’artifice, tant au niveau de sa personne que de ses consommations génétiquement modifiées. Francis de Chassey lui emboîte le pas lorsqu’il conclut judicieusement sa préface en soulignant que l’individu « triomphant  », « sculpteur de soi  », ne connaît pas la mort ni le déclin ni la faiblesse (p. 26-27).

De fait, l’extériorisation des fonctions de reproduction n’est pas la seule à faire sortir l’individu de lui-même et de sa condition de mortel. Il en va de même dans le domaine de la production, marqué par une séparation toujours plus grande de l’activité humaine et des procédures de production. Ce pouvoir absorbant de la science, de l’organisation, de la technologie à prendre en charge les opérations de production et de reproduction fait reculer les frontières de l’individualité. Celle-ci trouve à se prolonger dans un corps déchargé de toute mission sociale autre que celle de l’ornement singulier, et non plus dans le monopole de tâches devenues réalisables par des individus interchangeables. L’individu est nu ! Et les conséquences de cette nudité donnent matière à des interprétations divergentes. Pour Marx, quelle aubaine que notre homme puisse enfin sortir des « idiotismes du métier  », il pourra enfin devenir cet « individu intégral  » qu’il appelle de ses vœux. Pour Simmel, au contraire, se donne ici à voir la tragédie de la culture : voilà notre homme dépossédé de lui-même par ses propres œuvres.

Reste à savoir sous quelle forme cette individualisation affecte nos existences et la dynamique sociale. La rupture épistémologique que Robert Vuarin appelle de ses vœux ne doit-elle pas alors se situer dans la critique de cette notion même d’individu ? Comme l’entreprise, le poste de travail, l’individu se présente comme un « modèle  » d’organisation sociale toujours plus équipé, toujours moins saisissable et finalement peu éclairant. Certes, les dispositifs qui l’enserrent ont le pouvoir de le faire advenir, ils lui adressent l’injonction de se « mobiliser  » et il le fait ! Mais que se mobilise-t-il à travers lui lors de cette opération ? On oublie trop souvent que, dans nos sociétés occidentales, les modes de fonctionnement holistes n’ont pas disparu des mœurs de la haute bourgeoisie, qui active sans relâche ses liens forts pour protéger les siens et préserver ses positions d’une génération à l’autre [1]. Ceux qui prônent la culture du risque sont toujours les plus protégés sur leurs arrières.

On ne saurait donc oublier que la société manifeste des individus n’épuise jamais la société latente et ses mécanismes têtus de hiérarchisation sociale, de division du travail et mais aussi de solidarité fondées sur des formes chaudes de don et de dette. La question est alors de savoir de quels types d’échanges nos sociétés d’individus sont prêtes à se doter. Entre l’individu partie d’un « tout  » totalitaire, et l’individu singulier se prétendant universel au point d’être aveugle à toute altérité, une politique de l’individu est-elle possible ? L’occultation acharnée de ce débat témoigne de rapports de force puissants dont, au nom de la liberté, les démocraties répriment vertement l’expression. Robert Vuarin nous invite à la vigilance envers l’emprise toujours plus radicale du marché sur les formes démocratiques de vie en société. Et il nous lègue par ses travaux de précieux instruments pour nous permettre de l’exercer.

Notes

[1] Voir M. Pinçon Charlot, M. Pinçon, Sociologie de la bourgeoisie, Paris, La découverte, coll. Repères, 2000

Pour citer l'article


Monchatre Sylvie, « Robert Vuarin, L’homme indivisible. Contribution à une sociologie du social individuel », dans revue ¿ Interrogations ?, N°12 - Quoi de neuf dans le salariat ?, juin 2011 [en ligne], http://www.revue-interrogations.org/Robert-Vuarin-L-homme-indivisible (Consulté le 26 septembre 2016).



ISSN électronique : 1778-3747

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