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Sahed Imaine

La fiche Ageven : entre outil de collecte des biographies et outil de prévention. Piste de réflexion sur la prévention de comportements à risqueà l’adolescence par l’auto-réflexion

 




 Introduction

Depuis 2003, le gouvernement français met en place des plans stratégiques visant à prévenir et réduire l’usage de tabac, de cannabis et d’alcool chez les jeunes. Cependant, malgré d’une part les nombreux dispositifs législatifs interdisant la vente de cigarettes et d’alcool aux mineurs et, d’autre part, le statut illégal du cannabis, leur expérimentation et leur usage continue de s’accroître entre le début et la fin des années de collège (Spilka & Le Nezet, 2013). Quelle méthode pourrait être efficace pour lutter contre l’usage de substance psychoactives chez les jeunes ? L’objectif de cette étude est de réfléchir et de proposer l’élaboration de méthodes et d’outils et de prévention. Elle propose d’analyser les apports et les limites d’un instrument : la fiche Ageven.

Initiée dans les années 1970, dans le cadre des Enquêtes mondiales de fécondité visant à saisir statistiquement l’histoire génésique des femmes, la fiche Ageven est un outil de collecte de données biographiques très souvent utilisé par les démographes pour étudier l’entrée dans la vie professionnelle, l’entrée en maternité, le calendrier de fécondité, etc. Cet outil de collecte est apparu comme une réponse aux problèmes et aux biais soulevés dans les enquêtes longitudinales notamment dans le suivi des cohortes d’enfants (longues durée d’attente des résultats, perte d’informations liée à la migration, refus de participation, etc.) (Védaste Banturiki, Nganawara & Thomsin, 2006). Il a été utilisé en 1986, dans le cadre d’une enquête biographique quantitative sur la mortalité et la fécondité à Pikine, dans la banlieue de Dakar, afin d’améliorer la qualité de l’enregistrement des données biographiques (Antoine, Bry & Diouf, 1987). Cette fiche apparaît sous la forme d’une grille chronologique sur laquelle figurent en lignes les repères temporels (l’âge, l’année, etc.) et en colonnes les dimensions biographiques retenues pour l’enquête (situation familiale, nombre d’enfants, etc.). Selon Antoine et al. (1987), toute l’originalité de la méthode consiste pour l’enquêteur à aider l’enquêté à replacer dans le temps les événements vécus les uns par rapport aux autres et à les situer temporellement en termes d’âge et de calendrier. Cette fiche a été conçue comme une aide à la datation pour le remplissage d’un questionnaire qui lui seul est exploité. Cependant, nous verrons dans cet article que cet outil peut être utilisé à des fins préventives. En effet, au départ, nous avons utilisé cette fiche comme outil de collecte des données biographiques dans le cadre d’un travail d’enquête mené pour notre doctorat de sociologie-démographie. Mais nous nous sommes rendu compte que cette fiche ne sert pas uniquement à recenser les différents modes de consommation. Au-delà de la collecte des données utiles pour notre étude, les enquêtés se sont également servis de cette fiche de façon introspective. En procédant à l’ordonnancement des différents événements et changements, la fiche Ageven leur a permis de porter un regard critique sur l’enchaînement des événements, sur leur propre histoire et ainsi tenter d’expliquer leur propre situation. Ce regard critique leur a notamment permis de prendre conscience du rôle de leurs amis ou de la survenue d’événements familiaux dans le développement de leur consommation. La fiche Ageven les a incités, par ailleurs, à interroger leur capacité à agir, à prendre des décisions. Nous verrons dans cet article dans quelle mesure cette fiche suscite la réflexion chez les jeunes et comment elle peut, en tant que support pour la réflexivité, être intégrée dans les actions de prévention. Nous analyserons dans une première partie comment la fiche Ageven a été utilisée dans notre enquête et nous aborderons la méthode de recueil des données. La seconde partie porte sur le retour de terrain à partir de la réception de la fiche Ageven par les enquêtés. A partir des remarques et suggestions faites par les enquêtés, nous envisagerons comment cette fiche peut être utilisée, dans une démarche de santé publique, comme un outil pour la prévention par « l’auto réflexion ».

 La fiche Ageven comme outil de collecte des parcours de consommation à l’adolescence

Le rôle initial de la fiche Ageven est de retracer le parcours de consommation de tabac, de cannabis et d’alcool au cours de l’adolescence. Pour cela, nous avons construit une grille rétrospective dans laquelle figurent en lignes l’échelle de temps (âge) et en colonnes les variables sélectionnées pour notre étude (relations parentales, relations avec les membres de la fratrie, ambiance familiale, événements marquants, parcours de consommation, etc.). Cette grille rétrospective permet d’avoir une idée de la configuration (familiale, relationnelle) dans laquelle l’essai a pris un tournant : le jeune a-t-il développé sa consommation de substances dans un contexte où il s’est rapproché de ses amis ? Ou bien sa consommation de substances s’est-elle développée dans un contexte de relations familiales difficiles et/ou conflictuelles, comme l’ont démontré de nombreuses études (Brunelle, Cousineau et Brochu, 2002) ?

Cette enquête s’adressait à tous types de lycéens, qu’ils soient ou non consommateurs, afin de recueillir les facteurs qui exposent ou protègent de l’essai et du développement de la consommation de tabac, de cannabis ou d’alcool. L’investigation a été menée auprès de quatre-vingt-treize élèves des lycées M. et B. en région parisienne, entre décembre 2009 et février 2010. La population était composée à 38% de jeunes inscrits en classe de seconde, 33% d’élèves en Terminale, et 25% de lycéens en Première. Ceux-ci résidaient dans le département de Créteil et des Yvelines. Ils étaient âgés de seize à dix neuf ans. Le graphique ci-dessous présente les données de notre échantillon toutes classes confondues.

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Source : Pré enquête « Pré Test », 2010 (n=93)

Nous avons distribué avec l’autorisation des infirmières et des chefs d’établissement cette fiche à leurs élèves. En général, la technique de remplissage de la fiche Ageven consiste à retrouver avec la personne enquêtée la succession des événements de sa vie. Toutefois, pour notre enquête, nous avons proposé aux jeunes de remplir seuls cette fiche. Les consignes de remplissage étaient simples. Nous avons invité les participants à restituer, par des réponses courtes, les principaux changements et événements vécus à chaque âge. Le remplissage s’est déroulé durant leurs heures de vie scolaire. Pour participer à l’enquête, nous avons exigé de tous les élèves, mineurs ou non, l’autorisation de leurs parents. Pour obtenir le consentement des parents ou des tuteurs légaux, nous avons remis quelques semaines avant l’enquête un communiqué adressé à leurs parents précisant l’objet de la recherche ainsi que les termes de l’enquête (objet d’étude, passation d’un questionnaire, anonymisation des données, durée de l’enquête, diffusion des résultats de la recherche). Le consentement des parents est consigné par écrit grâce à un formulaire qu’ils doivent remplir et signer et que les participants doivent présenter le jour de l’enquête.

Toutefois, l’obtention de la signature des tuteurs légaux n’est pas un argument suffisant pour enquêter auprès des lycéens et favoriser leur participation. La décision et le droit de refuser ou d’accepter de participer à l’étude revient au final aux enquêtés (Masson, 2004). Pour obtenir le consentement éclairé de la part des enquêtés, il nous revenait de présenter l’objet de notre recherche. Nous leur avons indiqué le caractère anonyme et non obligatoire de leur collaboration. Nous avons signalé leur droit de refuser ou de se rétracter et avons précisé que le nom de famille et l’adresse de domiciliation ne seront pas utiles pour l’enquête. Nous avons veillé à ce que les répondants aient connaissance des conditions matérielles de l’enquête (durée, passation d’un questionnaire et présentation des grandes lignes du questionnaire), de l’usage scientifiques de données (en précisant que leurs données feront l’objet d’un traitement statistique) et une compréhension complète de l’objet de la recherche, afin d’obtenir leur consentement éclairé.

La fiche Ageven que nous avons distribuée aux jeunes est composée de plusieurs modules correspondant à nos thèmes de recherche (voir la grille « Ageven » en annexe). Une première partie retrace pour chaque âge l’itinéraire scolaire et résidentiel (lieux et types de logements). La deuxième partie concerne les responsables légaux (parents biologiques ou adoptifs, mère, père, beau-père, etc.), l’idée étant de connaître l’identité des personnes dont le jeune dépend financièrement et qui l’a élevé. Un autre module interroge la manière dont l’enquêté qualifie la relation qu’il entretient avec ses parents. La troisième partie retrace le parcours de consommation de substances licites et/ou illicites. Nous avons demandé aux enquêtés d’indiquer l’âge auquel ils ont consommé pour la première fois et d’indiquer la suite donnée à cette première consommation. Il est bien entendu intéressant de reporter ici les épisodes d’essai et d’expérimentation. Après le remplissage de la grille biographique par les enquêtés, nous avons sollicité leur opinion à la fois sur le remplissage et sur l’utilité de la fiche Ageven, en leur demandant : qu’avez-vous pensé de la fiche Ageven ? Avez-vous appris quelque chose sur vous-même ? Notre objectif était ici d’inviter les jeunes à sortir du simple témoignage et à introduire leur point de vue pour une analyse critique de leur parcours de vie. Nous avons systématiquement noté sur notre journal de terrain les réactions et remarques des participants et avons procédé à une analyse horizontale de l’ensemble des propos, ce qui permet de relever les convergences ou les divergences autour d’un même thème, d’un enquêté à un autre. Cette approche est intéressante dans la mesure où elle amène à utiliser la fiche Ageven non pas seulement comme outil de collecte mais comme instrument de prévention auprès des jeunes.

 La fiche Ageven comme outil de prévention de l’usage de substances addictives auprès des adolescents

Bien qu’il soit difficile pour un jeune d’aborder certaines dimensions de sa vie privée, l’exercice a été ludique. Certains d’entre eux ont déclaré que remplir cette fiche a été l’occasion de faire entendre leur voix, d’exprimer leur propre opinion. D’autres l’ont vu comme le moyen de faire ressurgir des souvenirs enfouis, de mettre en ordre et/ou en mots certaines expériences souvent mal vécues :

« Ça m’a fait bizarre de parler de mon passé. Je pensais avoir oublié certaines choses, finalement je me rends compte que non ! L’émotion reste la même. » (Lycéenne de Seconde au lycée M.).

D’autres remarques ont attiré notre attention sur l’impact du remplissage de la fiche Ageven dans la réflexion que les jeunes ont menée sur eux-mêmes et la conscientisation qu’elle a entraînée. En resituant dans le temps les principaux événements qui ont jalonné leur vie, cette fiche leur a fourni une vision d’ensemble de leur parcours de vie, qui leur a permis d’organiser et comprendre certains aspects de leur vie qu’ils n’avaient — et n’auraient — pas forcément abordés. Cette enquête a été l’une des seules occasions où ils ont pu réfléchir à leur passé mais aussi à leur avenir et leurs projets personnels, scolaires et professionnels. La visualisation globale de leur vie sur une feuille a aussi incité les enquêtés à réfléchir à la manière dont les relations avec leurs parents ou leurs amis ont évolué dans le temps. Cette introspection les a notamment amenés à prendre conscience du rôle de leurs amis dans les comportements « interdits », et elle a permis aux consommateurs de prendre du recul pour expliquer et interpréter leurs comportements. Les pratiques d’usage ou de non-usage de substances des amis sont, en effet, souvent perçues comme ayant des effets directs sur le comportement du jeune face aux produits. Les participants imputent systématiquement la première cigarette ou le premier joint à l’influence de leurs amis :

« On voit bien qu’en fait, c’est à cause des amis que j’ai consommé, j’étais bien influencé !  » (Lycéen de Seconde au lycée B.)

« Je me rends compte que je n’avais pas toujours de bonnes fréquentations en quatrième. C’est là que j’ai essayé le cannabis. » (Lycéen de Terminale au lycée M.)

« Ma première cigarette et mon premier joint c’était en seconde. Et quand je vois cette fiche, je me rends compte que j’ai commencé à fumer quand j’ai rencontré des amis fumeurs. Ils fumaient la cigarette et un peu de cannabis au collège. C’est marrant de voir les changements comme ça ! Au collège, je pense que je ne fumais pas parce que mes amis aussi ne fumaient pas ! » (Lycéenne de Terminale au lycée B).

La découverte, la révélation du rôle des pairs dans l’usage des substances suscite chez les consommateurs de nombreuses interrogations sur leur capacité à prendre des décisions, à agir de manière autonome sans que leurs choix soient influencés par les autres ou déterminés par des facteurs familiaux. Pour une grande partie des consommateurs, la démarche de réduction ou d’arrêt est envisagée comme une réponse à cette révélation. Réduire ou arrêter l’usage est une façon pour eux de marquer leur détachement de l’emprise des autres et ainsi de se convaincre eux-mêmes de leur capacité à agir en tant qu’individus autonomes :

« Je me rends compte que les amis jouent un rôle important. J’ai commencé le cannabis et j’avais des amis qui fumaient le cannabis. C’est quand j’ai commencé à moins les voir, quand je suis entré en seconde, que j’ai moins fumé. Je vois que je reste influencé à ce niveau-là […]. Ça fait réfléchir sur le fait d’arrêter définitivement parce que même si je ne fume pas pour faire comme eux, je me rends compte que ça peut être lié. » (Lycéen de Terminale au lycée M.)

« Je fume la cigarette en ce moment. Ce n’est pas tous les jours mais c’est vrai que je fume plus souvent avec les potes quand je traîne avec eux ! Je me remets en question pour le futur. Il faut réfléchisse plus aux raisons qui me poussent à fumer […] » (Lycéenne de Terminale au lycée B.)

En encourageant les jeunes à s’interroger sur les raisons qui peuvent expliquer le développement de comportements interdits, la visualisation de la fiche semble alors les amener à réfléchir à leur situation actuelle et par conséquent à entamer une démarche d’arrêt ou de réduction de leur consommation. Il est donc possible d’envisager d’utiliser cette fiche dans les stratégies de prévention comme un argument en défaveur de la consommation des produits. C’est, en effet, parce qu’elle engage l’enquêté dans un processus de réflexion sur soi que la fiche Ageven peut être utilisée comme outil de prévention de la consommation de substances addictives. Centrée non plus sur la transmission de l’information sur les risques, la prévention via la fiche Ageven peut être utilisée comme outil de réflexion par le biais de l’autoréflexion. Nous pouvons envisager de distribuer cette fiche aux jeunes durant leurs heures de vie de classe. Elle comporterait un module portant sur le parcours de consommation pour chacun des produits (cigarette, cannabis et alcool), sur les relations amicales ainsi que les pratiques de consommation et les opinions des amis sur les produits. Les jeunes rempliraient la fiche, puis ils seraient invités à la visualiser et à discuter avec l’intervenant afin de comprendre leur situation. Il s’agit de les accompagner en leur apportant une méthode de lecture de cette fiche afin qu’ils puissent analyser et interpréter objectivement leur parcours de consommation. Cette séance serait alors l’occasion de débattre avec l’ensemble de la classe de l’influence et de la forte pression culturelle des pairs à l’adolescence, notamment en milieu scolaire (Pasquier, 2005). Ce débat pourrait, par ailleurs, les inciter à interroger leur niveau d’autonomie, de liberté dans l’affirmation de leurs choix et préférences. Interroger leur capacité à penser, réfléchir et agir est un argument qui pourrait dissuader les inexpérimentés d’essayer les produits, et encourager les consommateurs à réduire ou entamer une démarche d’arrêt de la consommation.

Nous supposons donc que ce programme entrevoie la prévention de l’essai et de l’usage de substances psychoactives comme le fruit d’une réflexion entreprise par l’adolescent sur le rôle des pairs dans les pratiques de consommation. L’impact souhaité de ce programme se situe sur le long terme. En effet, l’intérêt d’une telle approche est d’agir au niveau des compétences psychosociales du jeune en lui permettant de prendre du recul sur sa situation actuelle et de se libérer de l’influence et la pression incitative des amis. Cette prévention s’inscrit dans une logique de promotion de santé puisqu’elle vise le développement des compétences psychosociales de l’adolescent. Au final, la stratégie de cette méthode est de conférer aux adolescents les moyens d’assurer un plus grand contrôle sur leurs propres comportements et par conséquent sur leur santé. Pour cela, ce programme doit offrir des clés permettant aux adolescents de s’affirmer en refusant la proposition des amis à consommer les produits. Il est possible d’imaginer une séance de mise en situation au cours de laquelle les jeunes devront mettre en place et acquérir des outils pour s’affirmer face aux amis. Une première mise en situation mettrait en scène un fumeur occasionnel (au moins une fois par mois) ou quotidien de cannabis et/ou de cigarette souhaitant entamer une démarche d’arrêt. Le scénario placerait un jeune face au dilemme entre fumer avec ses amis et celui de ne pas céder à l’envie de fumer. Pour combler l’envie de fumer, le jeune devra mettre en place plusieurs tactiques dissuasives. Nous pouvons nous appuyer sur les arguments proposés par l’INPES sur le site internet « tabac-info-service  » [1] pour ne pas céder à l’envie de fumer. Ils proposent aussi de prendre un substitut nicotiniques, de remplacer cette envie par une pause respiration, de s’occuper l’esprit en changeant de pièce, en faisant un tour, en mangeant un fruit ou en s’occupant les mains (Tabac-info-servcie.fr, 2014). Une seconde mise en situation s’adresserait aux inexpérimentés. Le scénario mettrait en scène un élève non-fumeurs entouré de plusieurs camarades fumeurs. Ces derniers devront le convaincre d’essayer ou de réessayer la cigarette ou le cannabis. L’inexpérimenté devra être capable de refuser l’offre des amis en formulant des phrases dissuasives « je ne suis pas un mouton  », « je n’ai pas besoin de cela pour m’amuser », etc. Ce même type de mise en situation peut être proposé pour prévenir les ivresses. L’objectif de ces mises en situation vise surtout à démontrer aux élèves que le fait de refuser leur offre est une marque d’autonomie et de liberté mais surtout d’immaturité.

 Conclusion, limites et perspectives de recherche

Cet article a permis d’ouvrir une réflexion sur une nouvelle démarche de prévention qui prend en compte le rôle des pairs dans la consommation de substances psychoactives à l’adolescence. Les amis interviennent certainement dans la banalisation et la normalisation des produits (Menghrajani, 2006). Cependant, la pression des pairs représente l’un des principaux facteurs de risque de l’usage et du mésusage de substances psychoactives (Miller & Plant, 2003 ; Asante, Chun, Yun & Newell : 2014 ; Asakura, Ando & Simons-Morton, 2007). Cette pression est d’autant plus forte lorsqu’elle s’exerce en milieu scolaire (au collège ou au lycée) (Cheryl, Piazza, Mekos & Valente, 2001). Dans ce milieu, consommer les produits permet aux adolescents de s’intégrer dans un groupe et d’être reconnus par les pairs. A la lumière de la littérature, le programme de prévention doit, dès lors, agir au niveau de l’influençabilité de l’adolescent aux groupes de pairs. Il doit par ailleurs développer chez l’adolescent la capacité à résister à la pression des pairs (Ando, Asakura, Ando & Simons-Morton, 2007). C’est dans cette perspective que nous inscrivons notre programme de prévention.

Pour réduire l’effet de la pression des pairs, notre proposition de méthode de prévention accorde une place importante au travail réflexif du jeune vis-à-vis de sa propre situation. Elle incite les jeunes à analyser de manière critique la situation qu’ils vivent afin qu’ils prennent conscience du rôle des amis dans les comportements et les choix qu’ils font. Toutefois, notons que cette analyse critique nécessite un processus de dé-subjectivation par lequel le jeune instaure une distance subjective, critique avec la situation et les expériences vécues. En effet, au cours de ce processus de dé-subjectivation, le jeune se distancie du passé mais aussi de la situation présente à travers la destitution des états émotionnels, des expériences subjectives. C’est cette destitution émotionnelle qui permet au final de se projeter dans le futur (Wieviorka, 2012). Pour favoriser la dé-subjectivation, c’est à dire ce travail réflexif, la fiche « Ageven » peut être un support orignal.

Rappelons que cette réflexion résulte d’une étude exploratoire. Elle découle d’un constat effectué au cours d’une enquête dans laquelle nous avons utilisé la fiche Ageven comme outil de collecte. Cette fiche Ageven avait pour rôle initial d’être un outil d’enquête pour collecter des données rétrospectives. Cependant, lorsque nous étudions a posteriori l’accueil des jeunes à l’égard de cette fiche, nous nous rendons compte qu’elle est aussi utilisée par l’enquêté de façon introspective et qu’elle lui permet de disposer d’une meilleure compréhension des conditions sociales et familiales de développement de l’usage de produits. Les résultats de cette enquête ne prétendent pas évoquer et représenter la perception de l’ensemble des jeunes à l’égard de cette fiche puisque notre échantillon n’intègre pas de sous-groupes de populations spécifiques de consommateurs réguliers tels que les jeunes déscolarisés, ceux exerçant une activité professionnelle ou vivant en couple, les jeunes vivant en milieu rural ou issus de classes sociales défavorisées. Pourtant, il aurait été intéressant d’approfondir notre réflexion en tenant compte du milieu social ou du lieu de résidence afin de savoir si la réception de cette fiche est la même selon les caractéristiques sociales des jeunes. Cependant, nous devons considérer cet article comme le point de départ d’une réflexion sur l’utilisation de cet outil à des fins préventives. Il invite, à cet égard, à poursuivre et approfondir l’analyse notamment sur les aspects techniques et éthiques de son utilisation. D’un point de vue technique, l’utilisation et l’auto administration de cette fiche Ageven auprès des élèves durant leurs heures de vie de classe nécessite d’adapter l’outil aussi bien aux consommateurs qu’aux non initiés. D’un point de vue pragmatique, notre constat implique de vérifier ses effets bénéfiques sur les jeunes. Enfin, d’un point de vue éthique, son utilisation comme instrument de prévention soulève des problèmes dans la mesure où elle consiste pour les jeunes à raconter en classe leur vie privée et leurs pratiques de consommation. Nous soulignons à cet effet l’importance de former les intervenants à l’accompagnement des jeunes dans le remplissage de la fiche et dans leur prise de conscience de leurs comportements interdits. Mais, bien que cette étude soit avant tout exploratoire, ces résultats ouvrent, malgré tout, de nouvelles voies d’actions de lutte contre l’usage des drogues chez les jeunes par la méthode de « l’auto réflexion », c’est à dire en procédant à un travail réflexif sur leur propre trajectoire de consommation.

 Bibliographie

Ando Mikayo, Takashi Asakura, Ando Shinichiro., Simons-Morton Bruce G. (2007). « Psychosocial factors associated with smoking and drinking among Japanese early adolescent boys and girls » Cross-sectional study. BioPsychoSocial Medicine, 1:13, [En ligne] http://www.bpsmedicine.com/content/1/1/13 (Consulté le 3 juillet 2014)

Antoine Philipe, Bry Xavier, Diouf Pap Demba.(1987), « La fiche ‘AGEVEN’, un outil pour la collecte des données rétrospectives » Techniques d’enquête,13(2) : 173-181

Asante Lydia S, Chun Sungsoo, Yun Mieun, Newell Maxine (2014). « Social supply of alcohol to Korean high school students : a cross-sectional International Alcohol Control Study », BMJ Open. 4(1) [En ligne] http://bmjopen.bmj.com/content/4/1/e003462.full (Consulté le 13 mai 2014]

Brunelle N., Cousineau M-M., Brochu S. (2002). « La famille telle que vécue par des jeunes consommateurs de drogues et trajectoires types de déviance juvénile » Drogues santés et société, 1(1) : p.24. [En ligne] http://drogues-sante-societe.ca/la-famille-telle-que-vecue-par-des-jeunes-consommateurs-de-drogues-et-les-trajectoires-types-de-deviance-juvenile/ (Consulté le 26 avril 2012)

Cheryl Alexandra, Piazza Marina, Mekos Debra, Valente Thomas (2001). “Peers, schools, and adolescent cigarette smoking”. Journal of Adolescent Health. Vol 29, Issue 1 p 22-30. DOI : 10.1016/S1054-139X(01)00210-5

Masson Judith (2004). “The legal context”. Dans Fraser Sandy, Lewis Vicky, Ding Sharon, Kellet Marie et Robinson Chris (eds) Doing Research with Children and Young People, (pp. 43-58). Londres : Sage.

Menghrajani Pareesa, Klaue Karen, Dubois-Arber Françoise, Michaud Pierre-André (2006). « Swiss adolescents and adults perceptions of cannabis use : a qualitative study ». Health Education Research, 20(4), pp. 476-484 [En ligne] http://her.oxfordjournals.org/content/20/4/476.full (Consulté le 14 mars 2014)

Plant Martin, Miller Patrick. (2003).“The family, peer influences and substance use : Findings from a study of UK teenager”. Journal of Substance Use (8). pp. 19-26 (doi : 10.1080/1465989021000067209)

Pasquier Dominique (2005), Cultures lycéennes, la tyrannie de la majorité. Paris, Autrement, coll. Mutations, 180 pages.

Spilka Stanislas, Le Nézet Olivier (Nov 2013), « Alcool, tabac et cannabis durant les ‘années lycée’ ». Tendance 89 (OFDT) : p.8. [En ligne] http://www.ofdt.fr/ofdtdev/live/publi/tend/tend89.html (Consulté le 3 mars 2014)

Tabac-info-servcie.fr. (2014, 01). Faire face à l’envie de fumer, INPES. [En ligne] http://www.tabac-info-service.fr/Je-tiens-bon/Faire-face-a-l-envie-de-fumer (consulté le 19 juin 2014).

Védaste Banturiki Yannick, Nganawara Didier, Thomsin Laurence (2006) « Conceptualisation d’un événement de santé et sa prise en compte dans la collecte des biographies individuelles ». Cahiers québécois de démographie, 35(2), p. 161-174. [En ligne] http://id.erudit.org/iderudit/018596ar (Consulté le le 28 mai 2014)

Wieviorka M. (2012), “Du concept de sujet à celui de subjectivation/dé-subjectivation”FMSH-WP-2012.14p. [En ligne] http://halshs.archives-ouvertes.fr/docs/00/71/78/35/PDF/FMSH-WP-2012_16_Wieviorka.pdf (Consulté le 28 juin 2014)

 Annexes

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Modèle de fiche « AGEVEN » rempli par un enquêté-1/2
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Modèle de fiche « AGEVEN » rempli par un enquêté-2/2

Pour citer l'article


Sahed Imaine, « La fiche Ageven : entre outil de collecte des biographies et outil de prévention. Piste de réflexion sur la prévention de comportements à risqueà l’adolescence par l’auto-réflexion », dans revue ¿ Interrogations ?, N°19. Implication et réflexivité – II. Tenir une double posture, décembre 2014 [en ligne], http://www.revue-interrogations.org/La-fiche-Ageven-entre-outil-de,436 (Consulté le 11 décembre 2016).



ISSN électronique : 1778-3747

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