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Baralonga Louisa

Nouvelle Revue de Psychosociologie, n°11, « Les groupes d’analyse des pratiques »

 




Annie-Charlotte Giust-Ollivier et Florence Oualid (dir.), « Les groupes d’analyse des pratiques », Nouvelle Revue de Psychosociologie, n°11, Toulouse, Erès, printemps 2011

Annie-Charlotte Giust-Ollivier et Florence Oualid (dir.), « Les groupes d'analyse des pratiques », Nouvelle Revue de Psychosociologie, n°11, Toulouse, Erès, printemps 2011 {JPEG}

« Comprendre l’émergence et le développement exponentiel des groupes d’analyse des pratiques aujourd’hui dans les évolutions du monde du travail  » (p. 1). Tel est l’objectif de ce onzième numéro de la Nouvelle Revue de Psychosociologie, auquel participent treize praticiens-chercheurs se revendiquant d’une posture clinique. On y découvre leurs expériences théorisées d’accompagnement de groupes constitués d’enseignants, de médecins, d’équipes du secteur social et éducatif ou encore de cadres de services. « Leur contribution repose sur une analyse précise et circonstanciée de situations particulières » (p. 8). Par conséquent, sa lecture est dense, riche et sensible tant les expériences décrites et les aspects théoriques développés sont variés.

Les groupes d’analyse des pratiques sont des séances de travail régulières, proposées à des professionnels en emploi ou en formation. Les participants, souvent volontaires, se donnent pour objet d’explorer, collectivement, des situations vécues. Bien que les modalités d’animation diffèrent, ce qui caractérise le travail entrepris au sein des groupes d’analyse des pratiques est le processus d’analyse « soutenu  », notamment par le fait que la parole soit « adressée  ».

Pour ce qui est de sa portée heuristique, « l’analyse des pratiques intégrée à un dispositif d’intervention permet d’aborder les effets de négativité qui résultent des résonances entre les caractéristiques des sujets accueillis, les configurations psychiques des professionnelles et les failles de l’institution. » (Danielle Hans, p. 48) Ce faisant, durant les séances, les participants ont tendance à adopter des postures de « résistances  ». Tout en étant mus par le désir de comprendre des expériences professionnelles, ils sont, dans le même temps, attachés à méconnaître les modes et les registres de leurs investissements.

Confrontés à cette ambivalence, à partir des effets que les groupes d’analyse des pratiques produisent sur les participants et eux-mêmes, les praticiens-chercheurs questionnent leur dispositif. Clarisse Lecomte se demande ainsi quel « protocole  » instruire lorsque les « attaques au cadre » sont parties prenantes du processus d’élaboration. Aussi, c’est souvent dans l’après-coup des séances que les animateurs tissent les fils du travail mené par les groupes. L’implication, les effets de transfert dans les relations intersubjectives, l’analyse du contre-transfert du praticien-chercheur sont autant d’éléments qui favorisent la reprise de sens. Et c’est parce que l’animateur se laisse affecter qu’il accède, en intériorité, à une compréhension de ce qui se joue, pour les participants, dans le groupe (Antoine Kattar).

Certains contributeurs restituent la construction de leur posture clinique en filiation avec les enseignements de Michael Balint [1], créateur des groupes d’analyse des pratiques (Hélène de Leernyder). Ce faisant, ils mettent en tension leur identité de praticien-chercheur et leur formation théorico-clinique. Et, pour ce faire, quelques-uns effectuent un retour critique sur leurs expériences d’animation de groupes, à l’instar d’Arnaud Dubois. Cette attention portée au rapport subjectif qu’entretient le praticien-chercheur au dispositif des groupes d’analyse des pratiques éclaire les débats académiques sur le sens et la place d’une conception et d’une pratique de la science qui tiennent compte de la subjectivité. Dans le sens où ces vignettes de facture clinique donnent accès au processus de recherche du lieu du sujet qui l’instruit.

En outre, aux prises avec des organisations en pleine mutation, les animateurs de groupe d’analyse des pratiques soutiennent les acteurs (Martine Lacour) et favorisent l’institutionnalisation de nouvelles pratiques professionnelles. Cette activité les conduit à questionner la nature et le mode de leur implication dans les dynamiques managériales et les logiques gestionnaires. De la mise en regard des contributions émerge une dispute qui met en scène la sociologie, la psychosociologie, la pédagogie institutionnelle et la psychologie sociale clinique. Les praticiens-chercheurs interpellent le changement dans le rapport sujet/société et la ligne de force de leur échange est, d’une part, les mutations sociétales qui attaquent le sujet (Claudine Blanchard-Laville) et, d’autre part, la rationalité qui entrave les processus de liaison dans les organisations (Georges Gaillard, Jean-Pierre Pinel ; Florence Giust-Desprairies).

Il est intéressant de repérer que cette confrontation interprétative est un des ressorts qui favorisent le dégagement des participants au sein des groupes d’analyse des pratiques. En effet, les interprétations plurielles amènent l’acteur à se déprendre des significations qui déterminent son rapport à la situation évoquée au groupe. De cette manière, la recherche de sens génère des processus de subjectivation et/ou de professionnalisation des participants.

Des contributeurs rendent compte d’aspects singuliers et créatifs des groupes d’analyse des pratiques. Christian Michelot affronte les clivages communément admis entre, d’une part, technique et relation, et, d’autre part, objectivité et subjectivité, en montrant la pertinence de ce dispositif pour des métiers autres que ceux de la relation. Pour ce faire, il met en rapport l’Étude et la Résolution de Problème (ERP), développée par Guy Palmade durant les années 1950, et l’analyse des pratiques d’inspiration Balint. Sandrine Cortessis, quant à elle, décrit un groupe d’analyse des pratiques autogéré puisqu’aucune personne n’y faisait fonction d’animateur. Des professionnels en charge de la validation des acquis de l’expérience (VAE) se réunissent pour faire face à « [l’]impossibilité de mettre en œuvre […] la grille de critères préétablis prévue par la procédure d’évaluation » (p. 194). Les réunions qu’ils organisent leur permettant de « transgresser collectivement le prescrit et [de] s’en libérer  » (p. 200).

Dans un autre registre, Vincent di Rocco et Magali Ravit permettent de saisir comment le groupe d’analyse des pratiques, dans une institution psychiatrique, opère une fonction intégrative pour l’équipe soignante mise à mal par les pathologies des publics. Or, « le travail d’appropriation subjective en cours dans ces groupes en appui sur un plaisir de fonctionnement est une tentative de réponse à cette détresse, une tentative de remise en mouvement d’une pensée paralysée » (p.113). Enfin, Jean-Marc Talpin enrichit notre compréhension des groupes d’analyse des pratiques en décrivant par le menu la discontinuité qui s’y déploie. Qu’elle provienne de l’organisation du travail, des modalités d’accueil des usagers ou de l’absence des professionnels, Jean-Marc Talpin analyse la façon dont il a été investi comme le garant d’une certaine continuité par sa présence régulière et en étant détenteur de l’histoire de l’institution. Ce faisant, l’auteur attire notre attention sur le fait que « la négation de la dimension individuelle par l’analyste de la pratique entre au service de la résistance à penser la pratique non seulement sur le plan de l’équipe et du strictement professionnel, mais aussi sur le plan de ce qu’elle engage, et alors ce qui s’y engage, de singulier » (p. 118).

Cet ouvrage est destiné aussi bien aux cliniciens, aux professionnels qu’aux chercheurs. Les terrains et l’hétérogénéité des situations d’intervention répondront au désir des analystes de groupe et ce quel que soit leur niveau d’exercice. Pour les professionnels, les pratiques étant analysées dans leurs dimensions subjective, groupale et institutionnelle, elles offrent des pistes pour développer et/ou maintenir l’approche critique de ses propres expériences. Quant aux chercheurs, notamment ceux tentés par la pluridisciplinarité, ce nouveau numéro de La Nouvelle revue de psychosociologie illustre bien le fait que cette revue est le terrain d’une épistémologie scientifique singulière, originale et innovante, dans le sens où la clinique rend possible la compréhension de la vie contemporaine dans son épaisseur, à travers la multiplicité des registres mis en scène. De plus, la diversité des points de vue et les contextes d’expérimentation relatés introduisent une lecture transverse des tensions à l’œuvre dans notre société. Pour finir, je voudrais rendre hommage aux coordinatrices et aux contributeurs qui ont participé à la réalisation d’une œuvre entièrement dédiée au dispositif des groupes d’analyse des pratiques, dans un paysage où son éclosion requiert des praticiens la capacité et la nécessité de resituer leurs pratiques dans une histoire collective dont les contours ne sont pas toujours évidents à dessiner seul.

Notes

[1] M. Balint, Le Médecin, son malade et la maladie [1957], Paris, Payot, 2003

Pour citer l'article


Baralonga Louisa, « Nouvelle Revue de Psychosociologie, n°11, « Les groupes d’analyse des pratiques » », dans revue ¿ Interrogations ?, N°14. Le suicide, juin 2012 [en ligne], http://www.revue-interrogations.org/Nouvelle-Revue-de-Psychosociologie (Consulté le 28 septembre 2016).



ISSN électronique : 1778-3747

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