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Fugier Pascal

Joëlle Deniot et Jacky Réault (dir.), Éros et Société. Vouloir vivre, vouloir jouir, vouloir mourir, vouloir tuer

 




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Joëlle Deniot et Jacky Réault (dir.), Éros et Société. Vouloir vivre, vouloir jouir, vouloir mourir, vouloir tuer, Cahier n°3, Nantes, Editions Lestamp Association, février 2012

Cet ouvrage collectif, dirigé par Joëlle Deniot et Jacky Réault (avec la contribution de Léonard Delmaire), réunit des textes issus du colloque organisé à Nantes en juin 2009 par l’équipe du Lestamp (Laboratoire d’Etudes Sociologiques des Transformations et Acculturations des Milieux Populaires), en partenariat avec le laboratoire Habiter PIPS de l’Université d’Amiens. Contribuant à l’essor d’une socio-anthropologie des sentiments et des émotions, l’ouvrage se situe dans la continuité du colloque fondateur organisé par Joëlle Deniot en 2000 à l’Université de Nantes, Nommer l’amour. Les dix-sept chapitres agencés sont ponctués par quatre interludes philosophiques, philologiques et littéraires, qui participent de l’originalité de l’ouvrage.

Par-delà la diversité des objets et des champs de recherche investis (l’art, l’autobiographie, la musique, l’École, les jeunes des cités, la criminalité, l’anorexie, etc.) et des disciplines (l’anthropologie, l’histoire, la littérature, la philologie, la philosophie, la psychanalyse, la psychosociologie et la sociologie), c’est autour de la thématique d’Éros, conçu comme mythe, symbole, schème et/ou concept, que près de vingt chercheurs se trouvent ainsi réunis. Éros et civilisation d’Herbert Marcuse (Marcuse, 1963) occupe une place de premier plan dans deux articles, à commencer par celui d’Arno Münster, qui en propose une relecture critique. Y est introduite la thèse vitaliste et freudo-marxiste de la répression fondamentale et de la sur-répression des pulsions, leur désexualisation comme leur désublimation et leur canalisation au nom du principe de rendement capitaliste. L’enquête qualitative que Laure Ferrand a menée auprès d’amateurs de rock, et présentée ensuite, renverse la thèse marcusienne [1], dans le sens où les concerts constituent un moment d’effervescence collective, de dépassement de soi et de décharge émotionnelle, en rupture avec l’ordinaire de la vie quotidienne et étranger à son principe de rendement. « Le concert de rock est l’expression paroxystique du principe de plaisir. » (p. 118).

Plutôt que de s’appuyer sur les travaux d’Herbert Marcuse, Clélia Van Lerberghe rend compte des différentes formes de l’Éros à partir de la phénoménologie du philosophe tchèque Jan Patočka et de sa conception des différents modes d’expression de la force vitale au sein des mouvements d’enracinement, de reproduction fonctionnelle et de percée de l’existence (p. 149). Pierre Cam propose pour sa part une relecture de l’étude fondatrice et controversée qu’Alfred Kinsey (Kinsey, 1948) a consacrée au comportement sexuel, sans écarter les critiques dont elle a été l’objet (concernant le mode d’échantillonnage, la conduite « musclée » des entretiens, l’implication idéologique des chercheurs…). Il souligne que si Alfred Kinsey interroge la sexualité et les relations conjugales en les inscrivant dans leur contexte socio-culturel et historique (l’effet déterminant de l’éducation, la religion, la classe sociale d’appartenance, la génération…), il les étudie aussi par le prisme de la trajectoire biographique de chaque partenaire, en s’intéressant en particulier aux expériences vécues durant l’adolescence. Il repère ainsi que la carrière sexuelle des femmes (dans l’acception beckerienne du terme) s’initie de façon moins institutionnalisée que celle des hommes, ce qui confère aux femmes « une large place à l’improvisation » (p. 67).

La polymorphie d’Éros transparaît au fur et à mesure des contributions. Aussi bien l’Éros platonicien et néoplatonicien que l’Éros freudien sont marqués du sceau de l’ambivalence, comme le soulignent Joëlle Deniot et Jacky Réault dans la présentation de l’ouvrage (p. 5). Nous retrouvons cette insistance sur l’ambivalence de l’Éros dans l’analyse autobiographique que livre Antoine Baczkowski, se référant à la fois au mythe d’Éros relaté par Platon et à la métapsychologie freudienne. Cette analyse le mène à l’hypothèse de sa « névrose de classe » (p. 141), en référence à la sociologie clinique de Vincent de Gaulejac.

Les textes de Marc Chatellier et de David Morin-Ulmann sont plus largement consacrés à l’Éros freudien. Le premier l’inscrit dans le champ éducatif, au sein duquel il défend l’importance d’instituer des espaces d’écoute au service des élèves en difficulté scolaire, reconnus comme des sujets désirants et dont la subjectivité est le terrain de conflits psychiques. Le second rend compte de la mise en scène cinématographique de l’inconscient pulsionnel freudien à partir d’un corpus de films d’horreur cultes. Selon lui, « la production cathartique d’images d’horreur [est] une des stylisations (culturelles) de la figure du Ça » (p. 272).

La complexité d’Éros est aussi relative aux concepts avec lesquels on l’associe. Ainsi, Éros se trouve lié au désir d’extimité [2] sous la plume de Gérard Dehier, à partir du fameux récit autobiographique que Catherine Millet consacre à sa vie sexuelle. Amandine Cha-Dessolier lie l’érotisme et l’abject à partir d’exemples artistiques et s’intéresse ainsi à la « part maudite » de l’art, pour reprendre un concept cher à George Bataille et auquel se réfère l’auteur. Or, si l’interdit du dégoût sur lequel se fonde la représentation artistique demeure encore d’actualité, plusieurs artistes contemporains (comme Berlinde de Bruyckere, Andres Serrano…) s’efforcent d’établir l’abject au rang de catégorie esthétique, donnant ainsi à l’abjection artistique un rôle désublimatoire (p. 50), participant à la transgression de certains tabous.

Les actes transgressifs sont aussi traités par Delphine Colas qui s’intéresse aux femmes condamnées pour crime passionnel à l’encontre de leur conjoint ou compagnon. Les récits qu’elles lui livrent situent les problématiques liées à l’excès ou au défaut de socialisation de leur ’identité de femme’ au fondement de leur acte criminel. La figure maternelle y joue alors souvent un rôle (contre-)identificatoire central. Mouvement inverse du geste criminel, l’incorporation des poussées excessives d’Éros est évoquée dans la contribution de Karine Briand consacrée aux personnes anorexiques et dont elle retrace la carrière à partir des recherches menées par Muriel Darmon (Darmon, 2008). Anne Helias recueille elle aussi des récits mettant en intrigue la passion amoureuse qui, comme « figure, extrême, du désir » (p. 196), peut occasionner bien des excès et des tragédies qui semblent échapper à la raison ou à la « pensée raisonnable » (p. 202). Elle complète son recueil de données par l’analyse de récits de passion amoureuse émanant de romans et films d’amour, et ce n’est alors plus la mère mais l’imaginaire cinématographique qui constitue un véritable modèle identificatoire. De plus, Anne Helias tâche de faire transparaître la forme archétypale des récits de passion amoureuse, qui se structurent selon elle en trois « mythèmes » : « l’obstacle ou l’amour interdit, l’ambivalence ou le dilemme, l’issue fatale ou la chute : la résolution dans la mort. » (p. 204).

À la marge de la thématique de l’ouvrage, Sébastien Peyrat traite du rapport à la loi qu’ont les jeunes des cités. À l’opposé des thèses enfermant cette population dans l’anomie, l’auteur insiste sur la manière dont la vie quotidienne dans la cité est régulée par un ensemble de normes et de valeurs reconnues par les jeunes et qui y sont établies et transmises selon des modalités genrées et intergénérationnelles. L’entraide et la solidarité sociale des jeunes entre eux constituent « une culture d’Éros social » (p. 98) qui peut s’organiser au détriment de la vie privée et de l’intimité de chacun.

Joëlle-Andrée Deniot revient sur les images qui se sont imposées à elles lorsque le thème d’ « Éros et société  » s’est profilé. C’est ainsi sur le terrain de l’art pictural, de la sculpture et du cinéma qu’elle questionne Éros. Or, ses différentes figurations sont selon elle construites sur « deux schèmes se combinant à savoir, d’une part le schème de l’augmentum (état de crise culminante dont on ignore le dénouement) et d’autre part le schème du regard latéral, de sauvegarde (tant esthétique que morale) de l’angle mort » (p. 230). Parmi les illustrations commentées par l’auteur, nous trouvons particulièrement éclairante celles relatives au film Hiroshima mon amour (Resnais, 1959), mise en scène de l’ouvrage de Marguerite Duras, et qui permet à Joëlle Deniot d’interroger « la force thanatique et vitale de l’oubli » (p. 242) ainsi que la figuration obscène de la douleur que peut provoquer la mort de l’être aimé. Enfin, Jacky Réault apporte un éclairage historique du concept, en interpellant notamment Éros à partir de Narcisse qui, structurellement, « est mime inversé d’Eros » (p. 291).

Cet ouvrage collectif permet d’élucider les différentes formes et figures que peut incarner Éros, en étudiant notamment son enracinement mythologique et son fondement archétypal. Il rassemble des chercheurs aux affiliations institutionnelles très diverses, qui participent de son originalité et de sa portée heuristique, à contre-courant de l’esprit de paroisse qui tend à régner dans nombre de colloques universitaires…

Bibliographie

Darmon Muriel (2008), Devenir anorexique. Une approche sociologique, Paris, La Découverte.

Kinsey Alfred (1948), Le Comportement sexuel de l’homme, Paris, Pavois.

Marcuse Herbert (1963), Eros et civilisation, Paris, Minuit.

Tisseron Serge (2011), « Intimité et extimité », Communications, n°88, pp. 83-91.

Notes

[1] Herbert Marcuse (Marcuse, 1963) soutient que l’essor du capitalisme a institué un principe de réalité utilitariste, qui constitue une forme de répression et d’instrumentalisation de la sexualité (située sous l’égide du principe de plaisir). Selon lui, les dépenses pulsionnelles et les socialités qu’occasionnent notamment les pratiques culturelles sont désormais soumises à des finalités productives.

[2] L’extimité est un concept élaboré par le psychanalyste Serge Tisseron. Le désir d’extimité renvoie au « processus par lequel des fragments du soi intime sont proposés au regard d’autrui afin d’être validés » (Tisseron, 2011, p. 84).

Pour citer l'article


Fugier Pascal, « Joëlle Deniot et Jacky Réault (dir.), Éros et Société. Vouloir vivre, vouloir jouir, vouloir mourir, vouloir tuer », dans revue ¿ Interrogations ?, N°17. L’approche biographique, janvier 2014 [en ligne], http://www.revue-interrogations.org/Joelle-Deniot-et-Jacky-Reault-dir (Consulté le 8 décembre 2016).



ISSN électronique : 1778-3747

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