Jan Morgan

Ana au pays des mannequins

 




 Résumé

Les mannequins qui défilent sur les podiums mettent en scène leurs propres corps à travers le vêtement, la musique, la lumière et la chorégraphie du défilé. Ces porte-manteaux vivants traduisent un idéal de beauté normative et ce depuis la diffusion de cette profession en 1858 par le père de la haute couture, Charles-Frederick Worth.

Aussi, étant donné la fascination que cette figure procure, les blogs consacrés à la mode mais également à l’anorexie – les blogs pro-ana – se sont multipliés ces dernières années. Leur étude paraît fondamentale pour tenter de saisir l’influence de ces modèles corporels et comprendre le culte voué à la minceur voire à la maigreur.

Depuis la mort de mannequins en 2006, suite à des problèmes graves d’anorexie, les pouvoirs publics s’inquiètent de ce fléau et tentent de prendre des mesures visant à interdire la diffusion d’images et l’emploi de mannequins considérés comme trop maigres.

Mots-clefs : Mannequin, culte de la minceur, anorexie, blogs pro-ana

 Summary

On the catwalk, models put on stage their bodies through the garment, the music, the light and the fashion show’s choregraphy. Since the spreading of this profession in 1858 by Charles-Frederik Worth, the father of the « haute couture », these living coats hangers express the absolute beauty.

Moreover, because of the fascination that models exert, blogs devoted to fashion and also anorexia – pro-ana blogs – increased since few years. Their study seems basic in order to understand the models’ influence and the thinness’cult.

Since the models’ death in 2006, following to serious anorexia ’s problems, authorities worry about this curse and attempt to take steps to forbidden the pictures diffusion and use of too skinny models.

Keywords : Model, thinness’ cult, anorexia, pro-ana blogs

 Introduction

La culture du mince est relativement récente. Elle semble être corrélée, entre autres, à la diffusion de la profession du mannequin en 1858 sous l’impulsion de Charles-Frederick Worth, père de la haute couture [1]. Ces cintres vivants traduisent un idéal de beauté normative et la mise en scène de leurs corps, à travers le défilé de mode et la photographie, véhiculent une image type et un corps prototype. Ces enveloppes charnelles tendent à la perfection des corps – performants. Corps de l’apparence, le corps du mannequin est intrinsèquement lié au regard des autres, il est aussi corps de la performance en produisant un corps-outil voire un corps-machine obéissant à des règles extrêmes.

Dans la mode, la presse apparaît comme la source principale. Elle fournit en effet au moment des fashion weeks des compte-rendus très précis sur les vêtements mais également sur les défilés et les mannequins. Ces dernières, objets de véritables fantasmes, sont parfois même au coeur de reportages qui leur sont entièrement dédiés. La presse de mode est ainsi un vecteur de codes des apparences.

Aussi, étant donnée la fascination que cette figure procure, les blogs consacrés à la mode mais aussi à l’anorexie – les blogs pro-ana – se sont multipliés ces dernières années. Leur étude paraît fondamentale pour tenter de saisir l’influence de ces modèles corporels et comprendre le culte voué à la maigreur.

On s’intéressera ici au mannequin-femme et à l’engouement pour la minceur voire la maigreur du côté des jeunes filles. Un sujet de type gender donc car l’anorexie concerne surtout le sexe féminin (chez les adolescents souffrants d’anorexie, il s’agit dans neuf cas sur dix de filles), la médiatisation de la mode passe essentiellement par la figure féminine du mannequin et enfin les blogs pro-ana sont majoritairement écrits par des jeunes femmes, voire jeunes filles, et pour ces filles.

« Une première constatation nous amène à signaler que ce sont majoritairement les corps des femmes qui sont soumis à des contraintes. Les pratiques de déformation sont aujourd’hui assez rares chez les hommes, quelle que soit la société. […] Pourquoi les femmes ? […] S’agirait-il d’une nécessité de séduction pour la reproduction de l’espèce ? […] les corps féminins dans leur ensemble [arrivent] à se conformer à la forme valorisée du moment : 50 cm de tour de taille quand il faut, rabotage des fesses […] poitrines plates ou balcons avantageux. » [2]

Aussi, les jeunes paraissent plus fragiles et plus à même d’être d’influencé par des normes exigées par un groupe donné. Enfin 13,2% des moins de 25 ans désirent un poids inférieur à un IMC [3] de 18,5 c’est-à-dire être sous le seuil d’un IMC considéré comme normal.

Si les recherches et publications consacrées à la mode et au corps se sont multipliées depuis les années 1980, les ouvrages sur le mannequin restent pauvres.

Bien qu’étant une figure essentielle de la mode, ou plus exactement de la présentation du vêtement de mode à travers les défilés et les photographies, les expositions qui lui sont consacrées sont relativement rares. Showtime – le défilé de mode, présentée au musée Galliera en 2006 lui réserve une partie de son champ d’étude à travers des photographies de backstage.

Mais alors que le mannequin n’a jamais été le thème central d’une exposition, neuf portraits photographiques présentant la désormais très célèbre Kate Moss – celle qu’on accusa au début de sa carrière dans les années quatre-vingt-dix de favoriser l’anorexie – sont exposés à la National Portrait Gallery de Londres lors de Face of Fashion au printemps 2007 [4].

Elle a aussi fait l’objet de publications notamment pour le numéro de la revue W de septembre 2002 qui lui consacre un portfolio de quarante pages avec des contributions d’artistes contemporains comme Richard Prince, Tom Sachs, Bruce Weber ou encore Mario Sorrenti. La journaliste de Libération Marie-Françoise Santucci a également publié un ouvrage en mars 2008 : Kate Moss.

En ce qui concerne les études menées sur les troubles alimentaires et plus précisément sur l’anorexie, l’OCHA (Observatoire Cniel [5] des Habitudes Alimentaires) a organisé en 2003 un colloque intitulé « Corps de femmes sous influences. Questionner les normes » sous la direction d’Annie Hubert. La problématique posée est ainsi intimement liée à notre étude : « comment expliquer que dans une société de pléthore, l’idéal soit celui du manque, du moins, du maigre ? » [6]

Nous tenterons de comprendre l’influence que l’image du mannequin dégage auprès des jeunes filles. Au-delà du fantasme qu’il peut susciter chez les hommes, le mannequin ne constitue-t-il pas un modèle en soi pour les femmes d’aujourd’hui ?

 Le mannequin comme référence esthétique

La naissance du mannequin n’est pas le fait de Charles-Frederick Worth comme on peut le lire dans de nombreux ouvrages. En effet, des écrits antérieurs au milieu du XIXe siècle font mention de cette profession. Toutefois, le couturier anglais a fait du mannequin à partir de 1858, date de la première collection sous son nom, une figure incontournable pour la présentation du vêtement de mode en instaurant le principe du défilé deux fois par an.

Les mannequins vont rapidement devenir un modèle pour les clientes qui les voient défiler dans les salons de leurs couturiers mais aussi pour les autres femmes, celles qui lisent la presse féminine ou encore celles qui font du lèche-vitrine. Car la presse de l’époque ne tarit pas d’éloges en ce qui concerne ces jeunes femmes :

« Vous savez qu’en termes de couturier, on appelle mannequin, les jeunes filles choisies spécialement fort jolies à tous les points de vue de la plastique et chargées de porter les robes nouvelles et d’en faire valoir tous les avantages. » [7]

Aussi, Léon Riotor nous apprend dans son ouvrage intitulé Le mannequin que « […] les filles-mannequins des couturières en vogue […] » servent de modèles pour « […] les bustes en plâtre qui gonfleront les cartonnages. » [8].

Ainsi, le mannequin correspond dès le début à un modèle de beauté, un idéal à atteindre pour les autres femmes. Véritable vitrine mobile qui expose et tend à mettre en valeur le vêtement, ce corps-support suit des codes, évoluant au gré des époques, qui deviennent des normes pour les communes des mortelles.

A l’instar d’Orlan qui a remodelé son corps selon les normes esthétiques des grands maîtres comme de Vinci ou Titien, les jeunes filles veulent remodeler le leur selon les normes esthétiques actuelles des mannequins.

« La sveltesse vient en premier lieu chez la femme et ce n’est qu’après qu’on regarde la beauté de l’individu. La sveltesse se tient en premier lieu dans le rapport entre les hanches et l’emplacement situé entre les côtes et l’os de la hanche, ce qu’on appelle la taille. » [9]

Si la culture du mince date de plus d’un siècle, l’engouement pour des corps faméliques est plus récent. Les années soixante voient naître une mode pour les corps androgynes avec des mannequins comme Penelope Tree et Twiggy. Cette dernière mesure en 1966 1m69 pour 41 kg. Cette exigence de la minceur revient dans les années quatre-vingt-dix avec la fameuse Kate Moss qui fait figure d’ovni face aux top-modèles de l’époque, aux physiques proportionnés des Claudia Schiffer, Linda Evangelista et autres Naomi Campbell.

Découverte à 14 ans dans un aéroport new-yorkais comme le veut la légende, Kate Moss avec son allure d’adolescente androgyne est alors surnommée « waif », littéralement « enfant abandonnée ». Elle connaît immédiatement le succès, après son premier défilé à Paris en 1992. Elle semble incarner à elle seule la mode de cette dernière décennie du XXe siècle : grunge et minimaliste à la fois.

Avec elle, les mannequins aux physiques glamour vont progressivement s’effacer des magazines et des podiums au profit de jeunes filles aux allures de lolita efflanquée comme Audrey Marnay et Jodie Kidd.

La moyenne d’âge s’abaisse, les corps s’allongent, les formes disparaissent. Ces corps s’apparentent à des corps affamés ; le corps-mode devient une performance en soi : il doit obéir à des règles extrêmes pour devenir un long fil qui défile.

Depuis les années 1990 les beautés pulpeuses ne sont guère en vogue. La mode sélectionne et élabore des corps contre-natures car les canons classiques de la beauté féminine sont gommés, les différences sexuelles n’existent plus : « Son but : réduire le corps à sa plus simple expression de charpente. » [10]

Annie Hubert souligne la disparition de l’expression « garder la ligne » au profit de celle bien plus contraignante d’« être mince » :

« La représentation du corps féminin s’est lentement transformée, pour devenir celle d’un corps très mince, voire éthéré, jeune et performant, libéré de tout carcan, matériel, cela s’entend, car le carcan moral et immatériel est devenu de plus en plus pesant. » [11]

Tout doit être ainsi mis en oeuvre pour atteindre et conserver cette extrême minceur. Les recours aux régimes amaigrissants sont nombreux : 48% des 18-24 ans ont déjà pratiqué un régime [12]. N’est-ce pas lié à l’influence des images de mode et des mannequins ?

Une enquête menée par Anne Lacuisse-Chabot et Cécile Nathan-Tilloy sur le rapport entre les magazines féminins et la minceur : « incitation ou prescription ? » nous apprend que les femmes depuis les années quatre-vingt sont de plus en plus dénudées sur les unes de magazines, que les tenues sont plus sexy, plus suggestives et plus moulantes et qu’enfin les corps des mannequins sur les couvertures sont de plus en plus minces, voire maigres [13]. Enfin elles notent que sur les six magazines étudiés (Biba, Vital, 20 ans, L’Officiel, Marie-Claire, Elle) il y a entre le début des années quatre-vingt et le début du XXIe siècle une multiplication notoire des incitations au régime. Elles comptent dix-sept régimes par an pour la période 1980-1982 contre soixante par an pour 1999-2001. Depuis début 2002, les incitations au régime sont quasiment présentes dans chaque numéro.

Si la pratique de gymnastique d’entretien semble être un bon moyen pour garder la ligne, le recours à la chirurgie esthétique apparaît plus adapté aujourd’hui pour les jeunes filles et femmes qui souhaitent atteindre des objectifs corporels éloignés de leur réalité (la Française moyenne par exemple mesure 1m64 et pèse 63,3 kilos) :

« Elles viennent d’être reçues à l’Abitur (le bac allemand), mais ont déjà des prothèses mammaires. Outre-Rhin, le nombre d’interventions esthétiques chez les moins de 20 ans explose. Elles seraient quelque 100 000 jeunes par an à recourir au bistouri pour faire augmenter la taille de leur poitrine ou pour affiner leurs cuisses. » [14]

L’image de nos mannequins d’aujourd’hui, Coco Rocha, Lily Donaldson, Lara Stone, Irina Lazareanu ou encore Freja Beha Erichsen qui incarnent la beauté contemporaine, impose au reste des femmes une discipline de fer pour tenter de se rapprocher de ces critères esthétiques ô combien cruels.

La beauté-mode est donc celle d’une femme jeune extrêmement mince qui n’est pas sans nous rappeler la nymphette médiévale dont on peut trouver des représentations par exemple dans les Très riches heures du Duc de Berry des frères Limbourg (1410) ou dans le plus célèbre tableau de Jean Fouquet de la seconde moitié du XVe siècle, La Madone et l’enfant. Car passée vingt-cinq ans le mannequin est comme cette femme du moyen-âge, elle entre dans le « « désert d’amour » et dix ans plus tard, n’est plus qu’une « vieille récrépie » ou une « vieille réparée » par le fard. » [15].

« Naguère, les top-modèles n’étaient que des mannequins. On les montrait pour vendre des fringues et des parfums. Elles vendent aujourd’hui autre chose en plus. Elles expriment avec le corps, un message supérieur qui n’est pas celui du couturier ou de l’annonceur, mais celui des classes dirigeantes : voilà comment il faut vivre, voilà comment il faut aimer, voilà comment il faut être. » [16]

Les images de mode avec ces mannequins aux corps maigres sont aujourd’hui identifiées comme étant la norme et c’est ce qui semble être aujourd’hui problématique.

 Dérive de la discipline des corps

La minceur est devenue une préoccupation sociale importante : presque la moitié des femmes en France considèrent qu’être mince est une obligation pour être dans la norme, « […] l’efficacité sociale suppose un corps léger, condition de la performance […]. » [17], et cette proportion monte jusqu’à 64,8% pour les 18-24 ans [18].

La peur de la famine a disparu dans les pays occidentaux riches et a laissé place à la « mythologie diététique » [19] accompagnée d’une obsession grandissante pour la beauté. Le corps devient une machine qui doit être maîtrisée et oublier parfois même ses besoins vitaux, ses apports caloriques nécessaires à sa bonne santé. Avoir l’air affamé, signe soi-disant d’une maîtrise corporelle totale, pour correspondre à une image de beauté qui est un véritable carcan à la fois physique et psychologique. Est-ce le dernier stade de notre société de consommation ?

Le mince est un signe d’efficacité, de toujours plus de volonté, de maîtrise de soi ; à l’inverse le gros implique le laisser-aller, l’absence de volonté, la passivité… des comportements qui sont stigmatisés par notre société. Aussi, la nutrition imposent des règles et rationalise la consommation souvent de manière péremptoire.

L’anorexie n’est cependant pas une maladie nouvelle. La première description est attribuée à Richard Morton au XVIIe siècle qui lui donne le nom de « phtisie nerveuse ». Claude Fischler dans l’Homnivore établi un historique de cette maladie : il évoque entre autres les jeûneuses germaniques du XVIe siècle, les fasting girls anglo-saxonnes des XVIIIe et XIXe siècles ou encore les anorexiques de la fin du XIXe siècle qui appartiennent à la bourgeoisie : « Leur famille, en particulier la mère, est profondément choquée par leur refus de nourriture et les médecins les voient comme des enfants tragiquement gâtées, victimes d’une crise de la famille moderne. » [20]

Si l’anorexie mentale concerne actuellement 5% des adolescentes en France [21], plus d’un tiers des jeunes filles françaises s’estiment en surpoids et essaient de maigrir alors que leur IMC est le plus faible d’Europe. [22] Ainsi, des adolescentes présentent des conduites alimentaires à allure anorexique mais qui sont passagères et relèvent parfois d’attitudes d’identification à des camarades, des vedettes ou des mannequins que les adeptes des blogs pro-ana appellent leur « thinspiration ».

Apparu au début du XXIe siècle, le mouvement pro-ana se définit comme une philosophie de vie et peut nous apparaître comme un mouvement sectaire avec son gourou, Ana, personnification de l’anorexie, et ses « dix commandements » :

« 1. Si tu n’es pas mince, tu n’es pas attirante,

2. Etre mince est plus important qu’être en bonne santé,

3. Tu dois t’acheter des vêtements étroits, couper tes cheveux, prendre des pilules diurétiques, jeûner… Faire n’importe quoi qui puisse te rendre plus mince,

4. Tu ne mangeras point sans te sentir coupable,

5. Tu ne mangeras point de nourriture calorique sans te punir après coup,

6. Tu compteras les calories et restreindras tes apports,

7. Ce que dit la balance est plus important,

8. Perdre du poids est bien/en gagner est mauvais,

9. Tu ne peux jamais être trop mince,

10. Etre mince et ne pas manger sont les signes d’une volonté véritable et de succès. »

Si les auteurs de ces sites se défendent d’inciter à l’anorexie, leur étude révèle le contraire. L’idée étant d’obtenir un corps mince ou plutôt maigre, on peut en effet lire des phrases telles que « les os c’est beau », « que faire au lieu de manger ! » avec des conseils comme « se demander si on a vraiment faim ou si on s’ennuie », « s’écrire une lettre à soi-même avec les raisons de ne pas manger », « faire de l’exercice », « essayer des jeans serrés », « calculer les calories ingurgitées aujourd’hui, cette semaine, ce mois-ci », « planifier les repas pour la journée, la semaine, le mois », « écrire 100 fois « je ne mangerai pas » » [23].

L’idée d’exploit et de prouesse est intrinsèque à ces blogs : la minceur apparaît comme une force de caractère. Quelqu’un de gros est présenté comme manquant de volonté tandis que le mince est synonyme de fraîcheur, d’intelligence, de maîtrise de soi. Etre gros devient une faute, « en d’autres termes le gros, dans notre société, heurterait des principes moraux. » [24]

Cette obsession corporelle se traduit par un narcissisme aigü. Les auteures des blogs pro-ana mettent en ligne de nombreuses photographies d’elles, souvent en tenues légères, pour montrer aux internautes les bénéfices de leur mode de vie. Ces corps mis en scène ne sont finalement que le prolongement de cette société du spectacle où les « […] corps [sont] piégés au jeu harassant des signes […]. » [25]

Cette forme d’exhibition permet ainsi de justifier la discipline qu’elles infligent à leurs corps. Ces photographies sont mises en parallèle avec celles des « thinspirations », ces jeunes femmes aux corps très minces ou maigres qui sont aussi des célébrités (Nicole Richie par exemple). Mais l’opposition entre ces corps décharnés, sans forme, comme des corps d’enfants et ces poses lascives voire suggestives mettent mal à l’aise et montrent toute l’ambiguïté des pro-ana.

Leur tableau d’IMC nous fait prendre conscience de la véritable performance que constitue un tel mode de vie. Selon elles, pour 1m80 il faut peser 50 kg (IMC=15,4), 47 kg pour 1m75 (IMC=15,3), 32 kg pour 1m50 (IMC=14,22). Or d’après le tableau d’IMC standard, un IMC inférieur à 17 correspond à un cas d’anorexie.

A les lire, ce mode de vie et ces critères ne peuvent les conduire qu’à la perfection, au corps idéal. Les notions de résultat ultime et d’aboutissement sont des thèmes récurrents sur ces blogs. « Tu maîtriseras ton estomac, tandis que d’autres sont esclaves de leur faim » [26], « Hier soir après manger, j’ai été obligé d’aller direction toilette, pour vomir. Je vous assure que c’est trop désagréable mais ça vaut le coup ! » [27] sont le type de phrases que l’on peut lire sur ces blogs.

Ces dérives semblent constituer l’un des revers de cette médiatisation quasi-obsène du corps-mode. En comparant constamment leurs corps à celui de mannequins, elles le réduisent à un simple objet, à une machine à plaire. Un corps séduisant ne peut être que maigre, toujours selon les pro-ana, étant donné que la majorité des images de mode diffusent des corps dépourvus de graisse.

 Mesures prises pour lutter contre cette dérive

La mort en août puis en novembre 2006 de deux mannequins, Luisel Ramos, 22 ans, et Ana Carolina Reston, 18 ans, 1m74, 40 kg, a lancé un véritable débat à propos de ce nouveau fléau. Les réactions ne manquent pas en Espagne, au Brésil, en Italie, aux Etats-Unis ; les articles de presse à ce sujet n’ont jamais été aussi nombreux en France [28]. « C’est le débat médiatique de la saison ! » annonce le magazine Elle [29].

Toutefois, si les articles se sont multipliés à ce sujet et si un groupe de travail fut créé par le ministre de la santé de l’époque Xavier Bertrand à la suite de ces événements tragiques, quasiment aucune mesure n’est prise pendant plus d’un an et se sont toujours des corps décharnés qui défilent sur les podiums.

Personne ne veut prendre la responsabilité d’imposer des critères esthétiques, ou plutôt de santé publique, aux couturiers-créateurs, photographes et autres dictateurs de ces corps codifiés. Selon eux il est interdit d’interdire dans le domaine artistique. Jean-Charles de Castelbajac refuse toute « décision arbitraire et démagogique » [30], Hedi Slimane parle d’une « interdiction [qui serait] dérisoire, hors sujet. Une polémique de plus, sur l’épouvantail du « diktat » de la mode. » [31], quant à Karl Lagerfeld, lui, il affirme que « [le] corps « mode » d’aujourd’hui, c’est une silhouette faite au moule, d’une étroitesse incroyable, avec des bras et des jambes interminables, un cou très long et une très petite tête » [32].

Moritz Rogosky, créateur pour hommes, va un peu plus loin en justifiant ces corps exagérés du fait de la démarche artistique actuelle qui tend à « […] chercher toujours plus d’extrême. Les collections sont chargées, luxueuses, les défilés ont lieu dans des lieux gigantesques comme le Grand Palais à Paris. Il faut donc des corps disproportionnés, des corps plus vraiment humains. ». [33]

Si les professionnels de la mode et de la santé ne veulent pas faire de la mode l’unique responsable de cette dérive, comme Didier Grumbach, président de la Fédération française de la Couture qui martelle à tout va qu’il serait déraisonnable de réglementer cette profession, « la mode est le reflet des mouvements de société, elle n’en est pas la cause » [34], il semble qu’elle soit tout de même l’un des acteurs de cet excès de l’engouement pour la maigreur. « Ce qui se passe est terrible. Une bande de gens de la mode a décidé que les filles seraient maigres. Et les vêtements de plus en plus petits. Ce sont des malades […] » estime Cyril Brulé, directeur de l’agence parisienne de mannequins Viva. [35] Marie Chauveau, présidente de l’agence de publicité Mafia rajoute : « Tout le système de la mode cherche ce type de beauté. On est dans la négation du corps. » [36].

D’ailleurs, Elsa Schiaparelli, couturière des années Trente, n’avait-elle pas dit : « N’ajustez-jamais la robe au corps, mais disciplinez le corps pour qu’il s’accorde à la robe. » [37] ?…

Mais le 9 avril 2008 une charte d’engagement volontaire sur l’image du corps et contre l’anorexie est signée par des professionnels de la mode, de la publicité et des médias et la ministre de la santé Roselyne Bachelot. Le contrat est de ne plus « accepter la diffusion d’images de personnes, notamment si elles sont jeunes, pouvant contribuer à promouvoir un modèle d’extrême maigreur », de « sensibiliser le public à l’acceptation de la diversité corporelle » en prenant soin de ne pas créer de stéréotype qui pourrait « favoriser la constitution d’un archétype esthétique potentiellement dangereux pour les populations fragiles ».

A l’origine de ce texte : un groupe de travail « Anorexie et image du corps » créé en janvier 2007 par Xavier Bertrand et co-présidé par le pédopsychiatre Marcel Rufo et le sociologue Jean-Pierre Poulain.

Le 15 avril 2008, une proposition de loi émanant de l’UMP est acceptée par l’Assemblée Nationale en première lecture.

Les réactions face à cette intervention du politique n’ont pas tardé : « Après l’interdiction du tabac, l’interdiction de maigrir ? » s’interroge Frédéric Taddeï, journaliste et animateur de Ce soir ou jamais et qui consacre une partie de son émission du 24 avril 2008 à ce sujet avec notamment la présence de l’historien du corps, Georges Vigarello. Egalement invitée, Valérie Boyer , députée UMP à l’origine de cette proposition de loi visant à sanctionner pénalement les personnes qui incitent d’autres personnes à se priver de nourriture pour se faire maigrir de manière excessive ou qui font ouvertement l’apologie de l’anorexie, répond : « Notre démarche c’est tout l’inverse de Big Brother » et il faut « sortir de cette standardisation » car à l’heure actuelle « la société nous propose des schémas corporels uniformes ». [38]

La France n’est pas le seul pays à tenter de prendre des mesures luttant contre cet engouement quasi-collectif pour les corps maigres dans le monde de la mode.

En Espagne, il est interdit aux mannequins ayant un IMC inférieur à 18 de défiler, soit 56 kg pour 1m75. En effet à la mi-septembre 2006, lors de la Pasarela Cibeles, la fashion week madrilène, cinq modèles jugés trop filiformes sont privés de podium. [39]

Londres a vu dernièrement la naissance d’une polémique à l’égard de ces excès de maigreur y compris à travers les mannequins de vitrine qui correspondent dans neuf cas sur dix à une taille 36. [40]

 Conclusion

Avec le parallèle établi entre la nymphette médiévale et celle d’aujourd’hui, pouvons-nous en conclure que la société remet en avant le modèle de la femme chrétienne ? Les dérives anorexiques traduisent en effet une intégration inconsciente négative de l’image du corps en lien avec les attributs sexuels secondaires, les rondeurs féminines de la puberté. De plus, l’obsession de la culpabilité, liée à l’envie ou pire à la prise d’aliment, entraîne chez l’anorexique l’auto-punition. Cela ne peut que nous rappeller la tradition chrétienne et sa manière spécifique de concevoir le péché de la chair, du châtiment et des plaisirs. L’idée, chez les pro-ana, est justement de rompre avec le plaisir que procure l’alimentation. Leurs corps doivent devenir indépendants des aliments et le peu qu’elles ingèrent ne doit pas être source de plaisir mais toujours de culpabilité.

Le corps performant du mannequin, à travers notamment la performance du défilé s’impose aujourd’hui comme une figure de style esthétique. Ces corps étirés à l’extrême pour devenir des fils déambulants sur les podiums se retrouvent désormais dans les rues. Mais les défilés urbains semblent plutôt s’apparenter à de véritables « chorégraphies de l’absence » [41] avec des corps qui deviennent fantômes.

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Notes

[1] Charles-Frederick Worth (1825-1895) fonde sa maison de couture à Paris en 1857. En proposant une mode luxueuse son succès est immédiat auprès des personnalités de la haute société. Il doit également sa notoriété à son sens des relations publiques et au renouveau de ses modèles. Son coup de génie : ne plus être à la disposition de la cliente mais au contraire lui imposer des modèles à travers la présentation de deux collections par an. Ses talents de couturier mais aussi d’entrepreneur lui assurent une notoriété internationale (il vend des toiles et des patrons à l’étranger) et ont fait de lui une figure incontournable de l’histoire de la mode.

[2] Annie Hubert, « Introduction », Corps de femmes sous influence. Questionner les normes, Les cahiers de l’OCHA,

n°10, Paris, 2004, 141p., p. 6

[3] Indice de Masse Corporelle : il se calcule en fonction de la taille et du poids et indique si le sujet est en situation d’obésité, d’anorexie ou normale (poids / (taille)²)

[4] Une exposition entièrement consacrée à Kate Moss est prévue pour l’automne 2009 au musée de la Mode et du Textile à Paris.

[5] Centre National Interprofessionnel de l’Economie Laitière

[6] News letter du site internet de l’OCHA, rubrique « Mode, mannequins, pression esthétique et recherche du corps « idéal » : une quête impossible et parfois mortelle ».

[7] Anonyme, « Une journée chez un grand couturier », Fémina, 13 avril 1901, p. 126

[8] Léon Riotor, Le mannequin, Paris, La Plume, 1900, 98p., p. 86

[9] Friedrich Theodor Vischer, Pensées raisonnables sur la mode actuelle, 1859 in IFM, « La mode comme objet de recherche », Mode de recherche, n°6, juin 2006, p. 30-45, p. 31

[10] Geneviève Olivier, « Ateliers de couture » in collectif, « La mode », Traverses/3, centre Georges Pompidou, Paris, 1984, 149p., p. 85

[11] Annie Hubert, art. cit, p. 8

[12] Estelle Masson, « Le mincir, le grossir, le rester mince », Corps de femmes sous influence. Questionner les normes, op. cit, p. 34

[13] Anne Lacuisse-Chabot, Cécile Nathan-Tilloy, « L’impérialisme de la minceur », op. cit, p. 114

[14] J. L., « Faux seins, interdit aux mineures ? », Elle, 26 mai 2008, p. 16

[15] Adam de la Halle cité par Dominique Paquet, Miroir, mon beau miroir. Une histoire de la beauté, p. 33

[16] François Caviglioli, « La dictature de la beauté » in collectif, « Le triomphe du corps », Le nouvel Observateur, Paris, n°21, 1994, 83p., p. 12

[17] J.-P. Corbeau, « Les canons dégraissés : de l’esthétique de la légèreté au pathos du squelette », Corps de femmes sous influence. Questionner les normes, op. cit, p. 55

[18] Estelle Masson, art. cit, p. 33

[19] « Comportement alimentaire : normal ou pathologique ? », Objectif nutrition, n°2, mars 1992

[20] Claude Fischler, L’Homnivore, Odile Jacob, Paris, 1990, p. 365

[21] J.-P. Corbeau, art. cit, p. 54

[22] Marie-Odile Monneuse, André Marez, « Peur de grossir », op. cit, p. 121

[23] Blog « proana…Ana…bella » (consulté le 21 avril 2008)

[24] Estelle Masson, art. cit., p. 31

[25] Philippe Perrot, Le corps féminin. Le travail des apparences. XVIIIe-XIXe siècle, Paris, Seuil, 1991, 280p., p. 16

[26] Blog « perfect-ana » (consulté le 29 septembre 2008)

[27] Blog « ana-et-moi » (consulté le 29 septembre 2008)

[28] Les titres sont assez évocateurs : Cécile Chambraud, « La maigreur des mannequins, modèle malsain ? », LeMonde.fr, 20 septembre 2006 ; « Les mannequins sont-elles trop maigres ? », Elle, 2 octobre 2006 ; « Les maigres défilent à Paris », Métro , 2 octobre 2006 ; C. S., « Londres se penche sur le dossier de l’anorexie », Vogue.fr, 16 janvier 2007 ; « Models réduits », Libération. Tentations, 19 janvier 2007 ; AFP, « Maigreur des mannequins : bientôt un groupe de travail sur l’image du corps », Fashionjob.fr, 22 janvier 2007 ; Cécile Sportis, Chantal Thomass, « Taille de guêpe, du Darfour au podium », Libération, 23 janvier 2007, p. 32

[29] Marie-Pierre Lannelongue, « Les mannequins sont-elles trop maigres ? », Elle, 2 octobre 2006, p. 118

[30] Ibid.

[31] Ibid.

[32] Karl Lagerfeld in entretien à Libération, 28 janvier 2007, non paginé

[33] Cécile Daumas, « Le corps du délit », Libération, 29 septembre 2006, non paginé

[34] AFP, « Mannequin décédé : de « l’information » pas de « réglementation » (Fédération de la Couture) », Fashionmag.fr, 16 novembre 2006

[35] Cécile Daumas, art. cit.

[36] Cécile Daumas, art. cit.

[37] France Borel, Le vêtement incarné, les métamorphoses du corps, Paris, Calmann-Lévy, 1992, 258p., p. 115

[38] Valérie Boyer lors de l’émission Ce soir ou jamais diffusée le 24 avril 2008 sur France 3

[39] Cécile Daumas, art. cit.

[40] Rémi Godeau, « La taille mannequin enflamme Londres », Le Figaro, 15 février 2007, p. 16

[41] Olivier Saillard, « Les chorégraphies de l’absence », Connaissance des arts, n°584, 1er janvier 2002, non paginé

Pour citer l'article


Jan Morgan, « Ana au pays des mannequins », dans revue ¿ Interrogations ?, N°7. Le corps performant, décembre 2008 [en ligne], http://www.revue-interrogations.org/Ana-au-pays-des-mannequins (Consulté le 11 décembre 2016).



ISSN électronique : 1778-3747

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