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Berger Corinne, Roques Jean-Luc

Gilles Ferréol (dir.), Tourisme et Patrimoine

 




Gilles Ferréol (dir.), Tourisme et Patrimoine, Bruxelles, EME & InterCommunications, 2010, 298 p.

Gilles Ferréol (dir.), Tourisme et Patrimoine, Bruxelles, EME & InterCommunications, 2010 {JPEG}

Ce livre, intitulé Tourisme et Patrimoine, se compose d’un avant-propos, d’une introduction et de dix-neuf chapitres conséquents organisés autour de deux parties : l’une relevant de l’importance d’une problématisation, l’autre de la nécessité d’illustrer celle-ci à partir d’études de cas.

Dans la première partie, huit contributions abordent le patrimoine non comme un donné, mais comme un construit. Globalement, il est montré que l’existence de sites naturels ou de monuments historiques remarquables stimule l’activité touristique. Les régions naturellement dotées de richesses patrimoniales paraissent en cela nettement favorisées. Les touristes sont à la recherche du grand, du monumental, du Kitch ou de ce que Baudrillard nommait en son temps « la salivation féérique » [1]. À l’opposé, d’autres régions ne disposent pas de ces divers atouts, ne sont pas ou plus attractives, et sont alors confrontées à des risques de désertification humaine. Le développement du territoire devient alors une préoccupation majeure.

Au-delà de ce constat, le grand intérêt de cet ouvrage collectif est de mettre en perspective ce qui semble a priori banal, ordinaire, petit, parfois même intime et souvent oublié. La richesse du patrimoine est bien là où on ne l’attend pas. Elle renvoie à l’environnement quotidien, aux chemins, aux récits populaires, aux petits objets, aux petites créations, au petit patrimoine monumental. Les objets les plus familiers peuvent alors faire sens. Les écomusées permettent par exemple de refaire vivre les objets les plus insolites. Le patrimoine n’y est pas réductible à une liste d’objets parce qu’il renvoie à l’ensemble des biens auxquels leurs dépositaires accordent de la valeur. Un bien culturel immatériel, comme une langue ou un dialecte, appartient dans cette même perspective au patrimoine puisqu’il évoque des pratiques sociales, des connaissances et des savoirs faire exprimés par des communautés particulières. Tout cela mérite attention tout autant que les plus grands chefs d’œuvre de l’architecture et des beaux-arts.

Les auteurs mettent alors en évidence l’importance de la réalisation d’un état des lieux le plus exhaustif possible. Ainsi, lorsqu’on procède à un inventaire précis, on constate qu’il existe de véritables trésors patrimoniaux. Il est donc évident que des communes souvent rurales ou de petite taille tentent l’aventure de mise en valeur de ce type de patrimoine. Mais le chemin est long entre la réalisation d’un diagnostic et la reconnaissance que l’on peut en retirer. Tout l’enjeu est là, obtenir un label dont le plus prisé sera celui de l’Unesco et son image de patrimoine de l’humanité. L’idéal est dès lors de permettre aux territoires de conjuguer la protection du patrimoine, l’économie culturelle et touristique, et le développement local. Mais cette attribution d’un label ne se réalise pas dans la facilité, et les textes le montrent bien. Elle résulte d’une volonté forte et d’un réel engagement de la part d’un ensemble d’acteurs locaux, pour vaincre une multiplicité de procédures.

Toutefois, derrière ce processus de patrimonialisation, apparaît une autre dynamique. Elle a certes pour but la promotion des territoires, mais surtout elle envisage la production symbolique des identités collectives et la volonté d’une reconnaissance de spécificités culturelles. Ainsi, cette dynamique permet, par le biais d’une nouvelle socialité locale, la reconstruction d’identités parfois mal menées, favorise la reconstruction d’une mémoire collective, stimule le ré-enracinement et aboutit à ce désir de transmettre aux autres aussi bien des connaissances que des impressions. L’enjeu est donc de taille. Le processus de patrimonialisation envisage, d’une part de se remémorer l’histoire afin de mieux affronter le présent et d’autre part de médiatiser la culture d’un groupe à l’attention de membres extérieurs ou de nouveaux venus.

Dans la seconde partie, onze articles portent leur attention sur des cas typiques. La première image qui est donnée est quelque peu emblématique, voire idéale. On y trouve l’explorateur, en quête de rafraîchissement, ou le badaud flâneur qui veut prendre son temps, qui désire partager un bon moment, ou jouer en famille. On y trouve aussi les sentinelles du milieu, les clubs ou les associations qui vantent leur milieu de vie. Mais les auteurs ne s’y trompent pas. L’importance de ces diverses études est de montrer que la réalité quotidienne est tout autre. La liaison entre tourisme et patrimoine ne va pas de soi. On retrouve ici toute une dynamique locale qui se construit autour de paradoxes, de tensions et de conflits de valeurs.

Tout d’abord, le patrimoine est un objet d’appropriation matérielle mais aussi symbolique, par des familles, par des propriétaires, ou par des élites locales. Si le patrimoine a pour fonction essentielle de se transmettre et de se diffuser, il tend paradoxalement à rester entre les mains de certains. Le processus de patrimonialisation est alors directement associé à l’idée d’enracinement et contribue parfois à promouvoir une certaine image de la permanence des lieux. Ensuite, il existe de profonds conflits de valeurs, quand l’aménagement du territoire ne fait pas l’unanimité parmi les autochtones. Le patrimoine devient un enjeu de luttes et une source de tensions. Les populations se sentent parfois spoliées et dépossédées. La perception d’un paysage n’est pas la même pour un occupant des lieux et pour une personne de passage. Puis, il y a aussi la difficulté de lutter contre les grands centres touristiques quand les endroits tranquilles n’intéressent personne. Le risque est grand d’imiter son voisin sans les moyens dont il dispose. En voulant s’engager pour lutter contre la pauvreté ou contre la désertification, le patrimoine ne devient qu’un simple objet de consommation. Il est alors victime de son succès, lorsque le tourisme de masse s’en mêle, à défaut d’être protégé, il peut être détruit, par le biais d’une « disneylandisation  » trop brutale. Or, la patrimonialisation est essentiellement construite à travers une dynamique sociale dans un rapport au passé, au présent et au futur, où les habitants d’un territoire sont en fait des partenaires incontournables.

Ce livre, en définitive, met en scène les liaisons originales, mais aussi difficiles, qu’entretiennent entre eux patrimoine et tourisme. Il présente aussi, et ce n’est pas son moindre intérêt, les relations qui peuvent exister entre autochtones et allochtones ou entre enracinés et mobiles, c’est-à-dire les relations à l’autre. On l’aura compris, cet ouvrage, riche d’enseignements, nous engage à regarder autrement le Patrimoine et le Tourisme, ainsi que leur imbrication.

Notes

[1] Jean Baudrillard, La société de consommation, Paris, Gallimard, 1970, p. 19

Pour citer l'article


Berger Corinne, Roques Jean-Luc, « Gilles Ferréol (dir.), Tourisme et Patrimoine », dans revue ¿ Interrogations ?, N°12 - Quoi de neuf dans le salariat ?, juin 2011 [en ligne], http://www.revue-interrogations.org/Gilles-Ferreol-dir-Tourisme-et (Consulté le 28 septembre 2016).



ISSN électronique : 1778-3747

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