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Christodoulou Alexis

Damon Julien (2023), Toilettes publiques. Essai sur les commodités urbaines, Paris, Presses de Sciences Po

 




Dans son ouvrage illustré, intitulé Toilettes publiques. Essai sur les commodités urbaines, Julien Damon explore une question peu fréquente en sciences sociales, celle des toilettes publiques. Frappée par des tabous – qui font écrire à l’auteur que « nous exécrons ce que nous excrétons » (p. 6) – elle est, estime le sociologue, un sujet sérieux. Les toilettes publiques sont ici abordées au sens large : elles rassemblent les commodités urbaines présentes à la fois sur la voirie et celles ouvertes au public dans divers bâtiments (restaurants, cafés, bureaux de tabac, gares, administrations, etc.), un ensemble se trouvant au « rez-de-ville », selon l’expression de l’architecte et urbaniste David Mangin (p. 75).

Dans les deux premiers chapitres, Julien Damon adopte une perspective historique. Il montre comment les pays développés sont passés du tout-à-la-rue au tout-à-l’égout. Alors que Rome fut précurseur des égouts (le canal de la Cloaca Maxima permet encore aujourd’hui d’évacuer des eaux usées) et des toilettes (avec la construction de latrines publiques, alors collégiales), l’Europe médiévale délaisse cet héritage. Excréments et eaux usées, provenant des pots de chambre ou des chaises percées, sont alors déversés dans les rues. Au 18e siècle, une rupture intervient lorsque les seuils de tolérance olfactive s’abaissent, une caractéristique du « processus de civilisation » expliqué par Norbert Elias. La sensibilité évolue, suivie par les pratiques. Au siècle suivant, Londres subit « la grande puanteur » : durant l’été 1858, les miasmes s’exhalant de la Tamise épouvantent les habitants. La ville lance alors un projet de développement des égouts. Paris également, sous l’impulsion de l’ingénieur Eugène Belgrand et dans le cadre de la transformation urbaine mise en œuvre par le baron Haussmann, s’engage dans la construction d’un réseau d’assainissement.

Le deuxième chapitre prolonge cette dimension historique de l’analyse, en retraçant l’évolution des toilettes publiques parisiennes. Des années 1870 aux années 1930, s’y déploie une offre de commodités publiques assez dense, faite de vespasiennes (des urinoirs conçus sous la monarchie de Juillet) en grand nombre, de chalets de nécessité mixtes et de lavatories souterrains. Dans l’entre-deux-guerres, elle décline et cela pour deux raisons. Premièrement, les toilettes publiques sont perçues comme « des petits temples du vice » (p. 52), lieux de rencontres homosexuelles, de trafic de drogue et de prostitution. Deuxièmement, outre cette question de mœurs, le développement de l’équipement des logements privés en toilettes (de seulement 20 % en 1946 à un équipement quasi-intégral aujourd’hui) fait baisser la fréquentation des toilettes publiques, expliquant aussi leur érosion. Après « le bilan plutôt piteux » (p. 59) des Trente Glorieuses en la matière, une relance se produit, portée par l’innovation technologique des sanisettes de la société JCDecaux.

Julien Damon se penche ensuite sur les inégalités multiformes caractéristiques des commodités urbaines. Les inégalités de genre y sont très prégnantes. Historiquement, « l’espace public urbain a été pensé, vécu et contrôlé comme essentiellement masculin » (p. 94). Dans le domaine des toilettes publiques, la prédominance numérique de l’urinoir sur les autres formes utilisables par les femmes en est le symbole. Aujourd’hui, cette inégalité se matérialise par les files d’attente plus longues devant les toilettes pour femmes. Celles-ci s’expliquent à la fois par un temps passé aux toilettes plus long pour les femmes que pour les hommes (45 secondes pour uriner pour les hommes, contre 90 secondes pour les femmes) et par un plus faible nombre de toilettes pour les femmes, comparativement au nombre d’urinoirs. Cette inégalité a généré, principalement en Amérique du Nord, un mouvement de « parité urinaire » (p. 100) visant à obtenir une offre de sanitaires plus dense pour les femmes. Les différences femme/homme, nous dit l’auteur, s’observent également sur la question de la gêne liée à la nécessité de déféquer (poop-shaming en anglais) qui est plus forte chez les femmes que chez les hommes. De plus, la question du genre est soulevée pour les personnes ne se reconnaissant pas dans la division binaire femme/homme, qui s’applique dans le cas de nombreuses toilettes publiques. Ce sujet a provoqué une véritable « guerre des toilettes » (p. 106) aux États-Unis dans les années 2010, qui ont amené certains experts et cercles militants à revendiquer la « déségrégation » des toilettes (p. 102). Julien Damon esquisse trois scénarios possibles en ce sens : établir des toilettes mixtes, sans indication de genre ; conserver la division sexuée des toilettes en renforçant l’offre fournie aux femmes ; instaurer une tripartition (WC hommes, WC femmes et WC neutres pour les personnes qui ne se retrouvent dans aucun des deux premiers).

L’auteur repère deux autres formes d’inégalité. Dans les villes du monde développé, les sans-abri sont les principales victimes d’un urbanisme agressif. Des types de mobilier urbain particuliers ont pour objectif de les repousser de certaines zones. La raréfaction des toilettes publiques rentre dans cette stratégie plus générale. Enfin, un fossé criant existe entre les pays du Nord et les pays du Sud, ces derniers faisant figure de « monde sans toilettes » (p. 113). Cet écart est frappant si l’on s’intéresse aux bidonvilles des mégapoles des pays en voie de développement, où l’absence de sanitaires et de réseau développe le phénomène des « flying toilets » (p. 119), les excréments étant jetés à l’extérieur dans des sacs en plastique, version contemporaine du tout-à-la-rue médiéval européen. On apprend aussi, de manière assez percutante, que depuis 2007 le taux de pénétration mondial d’un abonnement au téléphone portable est supérieur à la part de la population connectée à un réseau d’eau potable et assainissement.

Le quatrième chapitre se penche sur la mobilisation d’acteurs de diverses catégories en faveur des toilettes. Il s’agit de l’Organisation des Nations unies qui a fixé en 2015, dans le sixième des objectifs de développement durable (ODD), comme but à l’humanité la garantie de « l’accès de tous à des services d’alimentation en eau et d’assainissement gérés de façon durable » (p. 124). Cet objectif est décliné en plusieurs cibles et notamment la fin à la défécation en plein air d’ici 2030. Des ONG sont également actives dans ce domaine, comme la World Toilet Organization (WTO), qui a réussi à imposer une journée mondiale des toilettes à la date du 19 novembre. De même, la fondation Bill-et-Melinda Gates finance des recherches pour atteindre l’ambition des toilettes pour tous. Elle promeut l’idée selon laquelle les réseaux à l’européenne seraient technologiquement dépassés et qu’il faudrait donc proposer des toilettes avec des stations individuelles. Le sociologue examine par ailleurs les programmes de construction de toilettes lancés par l’Inde et la Chine et tire un bilan assez mitigé de ces deux campagnes. Pour la première, l’ambition de mettre fin à la défécation en plein air n’est pas atteinte ; pour la deuxième, l’offre de toilettes s’est surtout améliorée en qualité et en nombre dans les zones touristiques. Enfin, le monde économique est particulièrement actif dans le domaine de l’innovation, traçant une possible « nouvelle révolution des toilettes  » (p. 135). Certains pays d’Asie (le Japon, la Corée du Sud et Singapour) sont à la pointe dans le renouveau technologique, que ce soit dans la production de cuvettes et sièges chauffants ou des toilettes lavantes. Des smart toilets ont aussi été conçues et permettent l’acquisition automatique de données médicales à partir des urines et des selles, ce qui ne manque pas d’interroger sur les risques d’une surveillance sanitaire généralisée, à l’opposé d’une représentation des WC comme espaces d’intimité. Enfin, le progrès technique est mis au service de l’environnement. Il s’agit, d’une part, de trouver les moyens d’économiser de l’eau, l’évacuation par les chasses représentant en France chaque année un milliard de mètres cubes d’eau, soit environ 500 000 piscines olympiques (p. 166). D’autre part, la technologie s’emploie à repenser totalement les systèmes, en proposant une totale décentralisation de l’épuration, notamment par le perfectionnement des toilettes sèches, et le recyclage des matières fécales pour produire des engrais, voire d’autres éléments (énergie, médicaments…).

Enfin, dans un ultime chapitre, Julien Damon ouvre des pistes pour l’avenir des commodités urbaines, en brandissant comme objectif l’affirmation d’un droit aux toilettes pour tous. Il soutient d’abord que « le salut et l’avenir positif des commodités urbaines françaises viendront sans doute des villes plutôt que de l’État » (p. 188). Il plaide, en ce sens, pour l’instauration d’une obligation juridique pour les communes d’atteindre un certain niveau de couverture en termes, par exemple, de nombre de places de toilettes par millier d’habitants, un peu sur le modèle de ce qu’il existe pour les logements sociaux. Ensuite, pour se rapprocher du droit aux toilettes pour tous, il défend l’application du modèle GPS, pour gratuité, propreté et sécurité, qui pourrait s’énoncer en deux chemins possibles. Le premier consiste à étendre l’équipement pour proposer plus de toilettes publiques gratuites. Le second se rapproche d’une sorte de délégation de service public octroyée à certains établissements privés (bars, cafés, restaurants…). En échange d’une subvention publique, ceux-ci garantiraient un accès gratuit et sans condition de consommation à leurs toilettes. L’auteur souligne, au demeurant, qu’un tel système existe déjà dans certaines villes allemandes, sous appellation Nette Toilette (« toilette sympa »). Cet ensemble de mesures a d’ailleurs trouvé un certain écho dans le champ politique. Déposée en novembre 2023, une proposition de loi du groupe La France Insoumise préconise l’instauration d’un ratio minimal de toilettes publiques par commune.

Toilettes publiques est un livre court (210 pages), mais dense et riche en éléments de différents ordres (sociologiques, historiques, économiques, politiques…). Par-dessus tout, en s’intéressant à ce sujet peu commun, Julien Damon observe en fait « les sociétés par la lunette de leurs toilettes » (p. 9). Autrement dit, à travers les commodités, il nous parle de thèmes et défis sociaux plus généraux : problématique sanitaire, inégalités, différences culturelles, évolution des mentalités, intérêts économiques, aménagements urbains, enjeux écologiques…

En définitive, l’ouvrage pourrait être une base solide pour bâtir un véritable nouveau champ de recherches en France, celui des toilets studies. Ce domaine existe déjà dans la littérature académique anglophone depuis plusieurs décennies, au moins depuis l’édition en 1970 de la thèse du sociologue étasunien Laud Humphreys. À la suite d’une observation participante de plusieurs années et dans une perspective inspirée de l’École de Chicago, celui-ci montrait que les pissotières pouvaient être un espace d’interactions sociales détourné de sa fonction première et devenir des lieux où se pratiquent des relations homosexuelles sans lendemain (Humphreys, 2007 [1970]). Ainsi, pour qu’émerge ce champ d’études dans le monde francophone, il serait nécessaire qu’à côté de livres, comme celui de Julien Damon, optant pour un angle macrosocial se développent aussi des travaux de terrain sous un prisme microsocial, permettant de comprendre les usages que les acteurs sociaux font des toilettes publiques et les représentations qu’ils en ont. Résultat de plusieurs enquêtes ethnographiques menées dans des établissements scolaires de niveaux divers (de la maternelle au lycée), une publication collective récente s’intéressant aux toilettes scolaires s’applique également à montrer qu’il s’agit d’un sujet digne d’intérêt et plaide pour le déploiement des toilets studies en France (Brody et al., 2023).

Bibliographie

Brody Aymeric, Chicharro Gladys, Colin Lucette, Garnier Pascale (2023), Les « petits coins » à l’école. Genre, intimité et sociabilité dans les toilettes scolaires, Toulouse, Érès.

Humphreys Laud (2007 [1970]), Le Commerce des Pissotières : pratiques homosexuelles anonymes dans l’Amérique des années 1960, Paris, La Découverte.

Pour citer l'article


Christodoulou Alexis, « Damon Julien (2023), Toilettes publiques. Essai sur les commodités urbaines, Paris, Presses de Sciences Po », dans revue ¿ Interrogations ?, N°38. Apports conceptuels et méthodologiques des entrecroisements entre productions artistiques et sciences humaines et sociales : une hybridité féconde, juin 2024 [en ligne], http://www.revue-interrogations.org/Damon-Julien-2023-Toilettes (Consulté le 21 juin 2024).



ISSN électronique : 1778-3747

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