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Marie Campigotto, Rachel Dobbels, Elsa Mascoli (coord.), « Ethnographies du proche. Perspectives réflexives et enjeux de terrain », Émulations, n°22, 2017

 




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Marie Campigotto, Rachel Dobbels, Elsa Mascoli (coord.), « Ethnographies du proche. Perspectives réflexives et enjeux de terrain », Émulations, n°22, 2017

Le numéro 22 de la revue Émulations, qui fait suite à une journée d’étude consacrée en 2016 aux « ethnographies du proche », se propose d’« interroger la pratique du terrain ’’chez soi’’ » (p. 8). L’éloignement géographique et l’immersion sur un terrain totalement inconnu du chercheur ont longtemps constitué des gages de légitimité pour les ethnographes ; aujourd’hui encore, rappellent les coordinateurs du numéro, « la création de la distance, entre immersion et décentrement, reste […] une condition constitutive de la démarche ethnographique » (p. 8). Toutefois, notamment chez de jeunes chercheurs, se développe une pratique du terrain « chez soi », c’est-à-dire sur des terrains proches géographiquement, voire familiers socialement. Afin d’interroger les « limites » et les « atouts » d’une telle approche ethnographique, les coordinateurs du numéro soulèvent trois problématiques « transversales » (p. 11) et donc « entrelacées » (p. 9) au sein des sept contributions [1] : la « familiarité », l’« altérité », et l’« engagement » (p. 9).

La question de l’« altérité » revient ainsi à interroger la « ’’frontière’’ entre le ’’eux’’ des acteurs sur le terrain et le ’’je’’ du chercheur », qui se doit de « [jongler] entre appartenance et distinction, dedans et dehors » (p. 10). L’approche ethnographique induisant le partage d’expériences communes avec les enquêtés, et ce sur une longue période, il devient dès lors indispensable de penser les représentations, nécessairement évolutives et différenciées, que les enquêtés peuvent avoir du chercheur, et inversement.

La contribution d’Alice Sophie Sarcinelli place ces questions au cœur de la réflexion. Menant sa recherche dans sa ville natale de Milan mais dans un milieu social, la minorité « roms », qui lui est inconnu, l’ethnographe est perçue tantôt comme une étudiante ou une enseignante, tantôt comme une policière, une membre des services secrets ou une juge, mais avant tout comme une Gadji (femme non-rom) dont l’on se méfie. Elle adopte ainsi des stratégies différenciées de présentation de soi et de son corps, que cela soit avec les enfants, les femmes ou les hommes. En « [se démarquant] des propos, des émotions et des sentiments moraux souvent exprimés par les acteurs non-roms » (p 25) et que, pourtant, elle partage parfois en son for intérieur, la chercheuse parvient progressivement à faire accepter sa présence et à intégrer différentes « scènes » sur son terrain. C’est, au final, l’attention portée dans l’analyse à l’évolution des relations d’enquête, ainsi qu’à ses propres émotions et à celles de ses enquêtés, qui permet à l’ethnographe, « [prenant] au sérieux [son] expérience corporelle et émotionnelle » (p. 29), de mener à bien sa recherche.

Les difficultés rencontrées par Luca Rimoldi sur son terrain, un quartier milanais, sont d’un autre ordre. Malgré la proximité géographique – son Université se situe dans ce quartier – et linguistique entretenue avec ses enquêtés, l’ethnographe se heurte, lors d’une recherche s’intéressant à la mémoire ouvrière, à la « distance temporelle qui marque un écart entre [sa] génération et celle de [ses] interlocuteurs » (p. 73), anciens ouvriers de l’usine Pirelli-Bicocca. Appartenant au passé – celui des luttes ouvrières des années 1960 –, la réalité dont le chercheur souhaite rendre compte ne peut être directement observée ; elle ne peut exister que par le truchement « des conversations, récits et matériaux d’archives » (p. 75) recueillis au cours des cinq années passées sur le terrain auprès d’anciens ouvriers dont il a fallu gagner la confiance. « Comment un jeune comme toi peut comprendre notre époque ? » (p. 76) : c’est ainsi que l’un des enquêtés exprime ses doutes lorsque le jeune anthropologue de 26 ans lui propose de recueillir son récit de vie. Comme l’exprime l’auteur, seule « une pratique ethnographique fondée sur une longue fréquentation [des] interlocuteurs » peut dès lors permettre la création d’un « terrain de dialogue » (p. 76).

Si, parfois, l’extériorité de l’ethnographe par rapport à son terrain nécessite donc une négociation permanente pour s’y faire accepter, la « familiarité » que le « chercheur indigène » (Bensa, 2008) peut, d’autres fois, entretenir avec son terrain rend indispensable la construction d’une « distance critique » permettant d’analyser et de comprendre des pratiques, des codes, qui lui sont pourtant familiers ; cette familiarité soulève les enjeux du « décentrement du regard » et de la « distanciation » (p. 9) à l’égard des prénotions que l’ethnographe ne peut manquer de posséder sur un milieu (social, professionnel, militant…) auquel il appartient lui-même, plus ou moins étroitement.

Dans sa contribution, Déborah Kessler-Bilthauer rend ainsi compte d’une enquête « chez soi », sur un terrain – celui des guérisseurs-désenvoûteurs – qui ne lui est pas entièrement inconnu de par ses « réseaux de sociabilité » familiaux, mais qui lui permet de maintenir une certaine distance offrant, « grâce aux légères divergences, un regard plus distancié à l’objet de recherche, facilitateur d’objectivité et de réflexivité » (p. 53). Ce sont cependant bien les « liens de proximité entretenus avec le territoire et le terrain investigués » (p. 58) qui facilitent l’entrée et le maintien de l’ethnographe sur son terrain. Rencontré par l’intermédiaire de sa tante, un premier guérisseur lui ouvre ensuite les portes de ses confrères ; ceux-ci se révèlent sensibles à une même origine géographique partagée avec une enquêtrice maîtrisant, par ailleurs, bien qu’imparfaitement, « les dialectes germaniques encore parlés » (p. 58) par nombre de ses enquêtés. Grâce à ce « rôle du proche endossé par l’ethnographe » (p. 60), s’est progressivement construite une « relation de proximité, de complicité et de confiance propice aux confidences » (p. 60).

Hadrien Riffaut, quant à lui, interroge la « sociabilité des nageurs » (p. 84) au sein d’une piscine parisienne qu’il fréquente lui-même quotidiennement. Passant progressivement, en l’espace d’un an, d’une « enquête à couvert » (p. 86) – prise de notes, discussions informelles… – à une recherche à découvert – entretiens, toujours informels, sur les abords du bassin, échanges par voie électronique… –, l’ethnographe rappelle que seule une « présence régulière et dans la durée » (p. 87) a pu lui offrir l’accès à l’intimité de nageurs côtoyés longtemps quotidiennement mais anonymement. Avant tout perçu comme un nageur par celles et ceux qui sont devenus l’objet de sa recherche, partageant sa propre intimité et ses résultats de recherche avec ces derniers, c’est « ce double mouvement articulé autour de la réciprocité de la relation d’enquête et de la confrontation des résultats recueillis à une altérité extérieure » qui ont rendu possible le « va-et-vient entre immersion et décentrement » indispensable, selon l’auteur, à l’« établissement d’une distance nécessaire au travail d’objectivation » (p. 96).

L’un des « risques », en effet, auquel s’expose le chercheur appartenant au terrain qu’il étudie est celui de l’« enclicage » (Olivier De Sardan, 1995). La pratique du terrain « chez soi » pose – troisième problématique mise en exergue par les coordinateurs du numéro – la question de la difficile conciliation entre, d’une part, l’« engagement dans son terrain », consubstantiel à toute recherche ethnographique, et « par son terrain » (p. 10) – le « risque » d’« enclicage » lorsque le terrain est « proche » – ; et, d’autre part, la « neutralité axiologique » attendue de tout chercheur. Risquant d’être « étiqueté comme défenseur d’une cause » et de voir ainsi sa recherche perdre en légitimité, l’ethnographe ne peut dès lors faire l’économie d’une objectivation de son implication personnelle sur le terrain, « en termes d’adhésion ou de distance par rapport à certains opinions et mobilisations » (p. 10).

C’est ce que rappelle Godefroy Lansade, ancien enseignant en ULIS (Unité Localisée pour l’inclusion scolaire) aujourd’hui formateur en ÉSPÉ (École Supérieure du Professorat et de l’Éducation), dans sa contribution consacrée à son rapport au terrain enseignant. Les manuels d’ethnographie (Beaud, Weber, 2010) conseillent généralement de ne pas opter pour un terrain par trop familier ; cela pourrait nuire l’objectivité d’un chercheur « [risquant] de rester aveugle à ce dont il cherche à rendre compte » (p. 100) et qui se doit, par conséquent, de prendre certaines précautions. Une « connaissance préalable du milieu enquêté » peut en effet s’avérer profondément heuristique à condition de veiller à « se situer à distance convenable de l’objet observé : ni trop près, ni trop loin » (p. 110). Comme l’explique l’auteur : « C’est à force de réajustements permanents, incluant la prise en compte des réactions des interlocuteurs à la présence de l’ethnographe, dans une oscillation constante entre distanciation et implication, que le chercheur […] pourra espérer approcher le sens dissous dans les pratiques observées » (pp. 110-111).

Par-delà leur diversité, l’ensemble des contributions du numéro ont ainsi pour point commun d’adopter, au cours même de l’enquête, « une démarche réflexive » (p. 11) quant à la posture adoptée par le chercheur sur son terrain. C’est d’ailleurs, rappelle Sophie Caratini dans le propos conclusif de ce numéro, ce qui est aujourd’hui attendu de tout chercheur, sommé de faire le « récit des conditions d’enquête » (Bizeul, 1998). Même si, en effet, l’« objectivité absolue » ne constitue (fort heureusement) plus l’horizon à atteindre, « pour être validé par l’institution, l’exposé de la méthode doit désormais mettre en avant le décentrement opéré par le chercheur au cours de son travail et confirmer qu’il a bien inclus la réflexivité en tant qu’exercice intellectuel tout au long du processus de recherche qu’il a réalisé » (p. 127).

Sophie Caratini, pour sa part, plaide pour l’abandon d’une posture réflexive menée « en amont et même pendant le processus de recherche » (p. 128). « Renoncer aux hypothèses » et à la lecture préalable d’ouvrages théoriques et méthodologiques, opter pour « une errance en toute liberté » (p. 128), se laisser guider sur le terrain par « ces autres [que l’on] est venu rencontrer » (p. 129)… : une telle démarche permettrait à un « processus, potentiellement créateur d’une nouvelle pensée, de s’effectuer pleinement » (p. 132). Le retour réflexif ne peut ensuite s’effectuer qu’en aval de la recherche, parfois seulement plusieurs années plus tard. Les injonctions actuelles à « [faire] de la recherche en courant » ne laisse plus, rappelle finalement Sophie Caratini, « le temps de penser » (p. 134).

Ce propos salvateur vient à point nommer à la fin de la lecture des différentes contributions. Toutes relatent – et le font fort bien ! – ce « retour réflexif » aujourd’hui incontournable, notamment pour de jeunes chercheurs espérant « passer sous les fourches caudines des jurys de thèse et autres comités de lecture des revues à vocation scientifique » (p. 128). Si l’on peut donc regretter une chose, à l’issue de la lecture stimulante de ce numéro, c’est l’absence de contribution mettant en œuvre la démarche d’ethnographie « errante » prônée par Sophie Caratini ; certes peu valorisée et valorisable dans le monde académique, ce type de recherche peut pourtant, comme le rappelle le propos conclusif de ce numéro, s’avérer fortement heuristique.

Bibliographie

Beaud Stéphane et Weber Florence (2010), Guide de l’enquête de terrain [1997] Paris, La Découverte

Bensa Alban (2008), « Père de Pwädé. Retour sur une ethnologie au long cours », in Fassin Didier, Bensa Alban (dir.), Les politiques de l’enquête. Épreuves ethnographiques, Paris, La Découverte, pp. 19-39

Bizeul Daniel (1998), « Le récit des conditions d’enquête : exploiter l’information en connaissance de cause », Revue Française de Sociologie, n°39-4, pp. 751-787

Olivier De Sardan Jean-Pierre (1995), « La politique du terrain. Sur la production de données en anthropologie », Enquête, n°1, pp. 71-109

Notes

[1] Toutes ne sont pas mentionnées dans ce compte-rendu de lecture.

Pour citer l'article


Delasalle Kevin, « Marie Campigotto, Rachel Dobbels, Elsa Mascoli (coord.), « Ethnographies du proche. Perspectives réflexives et enjeux de terrain », Émulations, n°22, 2017 », dans revue ¿ Interrogations ?, N° 29. In Vino Humanitas. Des usages du vin dans les sociétés, décembre 2019 [en ligne], http://www.revue-interrogations.org/Marie-Campigotto-Rachel-Dobbels (Consulté le 19 février 2020).



ISSN électronique : 1778-3747

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