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Prouvez Valentine

L’intégration du dualisme entre pulsions de vie et pulsions de mort dans la théorie psychanalytique. Lecture d’un essai magistral, Le moi et le ça

 




C’est en 1920 que Sigmund Freud introduit, dans un essai spéculatif, l’hypothèse d’un dualisme fondamental entre les « pulsions de vie » (ou « pulsions sexuelles ») et les « pulsions de mort  ». Les réflexions de Jenseits des Lustprinzips (Au-delà du principe de plaisir) sont nées de l’observation d’une énigmatique compulsion de répétition. Cette compulsion est manifeste dans les rêves des traumatisés de guerre, dans les symptômes névrotiques, dans les symptômes phobiques, et jusque dans certains jeux des enfants. Ce qui caractérise ces comportements de répétition, c’est qu’ils ne sont manifestement pas accompagnés de plaisir, mais qu’ils semblent au contraire réactualiser les motifs d’une expérience traumatique. Si la compulsion de répétition n’est pas déterminée par la recherche du plaisir, quelle en serait alors la finalité ? Faut-il y voir la succession des tentatives effectuées par un individu pour élaborer l’indicible d’une expérience douloureuse ou pour développer, par la répétition, sa capacité à affronter des situations potentiellement ’catastrophiques’ ? Ne faut-il pas y reconnaître l’expression de tendances étrangères au principe de plaisir, de pulsions d’autodestruction ?

Après quelques années de maturation, Freud entend reprendre la réflexion qu’il avait introduite dans Au-delà du principe de plaisir  ; ce qu’il avait alors rédigé dans « une attitude de curiosité bienveillante  » (Freud, 1990b [1923] : 221), et sous la forme d’une spéculation appuyée sur la biologie, il est maintenant déterminé à l’ancrer dans la théorie clinique par l’appui de ses observations cliniques. « Ce qui suit, nous avertit Freud dès les premières lignes de son nouvel essai, a le caractère d’une synthèse plutôt que d’une spéculation, et semble s’être fixé un but élevé  » (ibid.). Le moi et le ça, publié en 1923, est un essai magistral, construit en deux temps. La première partie se présente sous la forme d’un exposé synthétique au terme duquel Freud introduit le passage de la première topique (l’inconscient, le préconscient, le conscient) à la seconde topique [1] (le ça, le moi, le surmoi). Cette révision fondamentale lui permettra d’introduire le dualisme entre « pulsions de vie » et « pulsions de mort » dans une approche dynamique.

Nous présenterons ici le cheminement de Freud dans cette seconde partie de l’essai, et chercherons à en dégager les axes et concepts essentiels. Notre attention se portera donc sur l’introduction, avec Le Moi et le Ça, du dualisme entre pulsions de vie et pulsions de mort dans la théorie psychanalytique.

 Du principe de plaisir à la compulsion de répétition : la dualité entre « pulsions de vie » et « pulsions de mort », l’« au-delà du principe de plaisir »

Dans la première partie de Le Moi et le Ça, Freud a minutieusement exposé la formation des trois instances de « l’appareil psychique » (le « ça », le « moi » et le « surmoi »), leur localisation, leur fonction et leurs rapports fondamentaux. La seconde topique de la théorie psychanalytique ayant ainsi été introduite, Freud va maintenant s’intéresser aux principes de l’activité psychique, c’est-à-dire aux tendances de cet « appareil ». Quel est le but fondamental vers lequel convergent les instincts ? Après un long cheminement à travers les concepts psychanalytiques, Freud entend désormais se consacrer au « but élevé » qu’il s’était fixé dans la présentation de l’essai : l’introduction de la dualité entre « pulsions sexuelles » et « pulsions de mort », d’un « au-delà du principe de plaisir » dans la théorie psychanalytique.

Rappelons que dans l’essai Au-delà du principe de plaisir, Freud avait mis en évidence le fait que certains comportements de répétition n’étaient manifestement pas déterminés par la recherche de plaisir, mais réactualisaient au contraire des situations traumatiques, associées par le moi au sentiment du déplaisir. Ces observations l’avaient conduit à remettre en question l’affirmation suivant laquelle la vie animique serait entièrement déterminée par le principe de plaisir, et à formuler l’hypothèse de tendances plus fondamentales qui seraient à l’œuvre « au-delà du principe de plaisir  ». Si la tendance des motions pulsionnelles n’est pas fondamentalement le plaisir, quel autre but poursuivent-elles ? Qu’est-ce qui serait susceptible de satisfaire ces pulsions ? Les explorations de Freud, appuyées sur des théories empruntées à la biologie, l’ont conduit à renverser notre représentation usuelle d’une aspiration spontanée de l’organisme à la vie. Certes, l’organisme vit… Mais cet élan vital – cette force de vie qui s’écoule en lui – n’est pas sa création et ne correspond en rien à ses aspirations. Vivre, c’est en effet être mu par des besoins, être traversé par des excitations. Or l’organisme ne tend qu’à rétablir un état d’inertie. Il tend à revenir à cet état antérieur à la vie (autrement dit, à la mort) en utilisant contre la vie elle-même ses forces vitales : « Une pulsion, serait une poussée inhérente à l’organisme vivant vers le rétablissement d’un état antérieur que cet être vivant a dû abandonner sous l’influence perturbatrice de forces extérieures ; elle serait […] l’expression de l’inertie dans la vie organique. » (Freud, 1990a [1920] : 80).

Or, cette tendance à revenir à l’état inanimé se réalise dans l’organisme à travers deux voies conflictuelles. D’une part, les pulsions de mort tendent à déconstruire en permanence l’œuvre de la vie ; les traumas et les situations de grande vulnérabilité psychique constituent autant d’opportunités pour réaliser librement ce travail de destruction. D’autre part, les pulsions sexuelles tendent à réaliser ce but (le retour à l’inertie) par la recherche d’une impossible fusion avec le monde extérieur. L’Eros (la pulsion de vie) cherche à revenir à un état d’indifférenciation originaire en « rassemblant de façon toujours plus extensive la substance vivante éclatée en particules » (Freud, 1990b [1923] : 254). Cela entraine paradoxalement l’organisme à lutter contre les dangers qui le menacent (dangers externes, mais aussi danger interne que constitue le travail de la pulsion de mort) pour maintenir la vie. Les pulsions sexuelles sont les plus visibles par nos comportements ; ce type de pulsions englobe à la fois les motions pulsionnelles non inhibées, les motions pulsionnelles inhibées quant au but qui en sont dérivées (pulsions sublimées), et les pulsions d’autoconservation (ces pulsions ne sont pas premières mais proviennent du narcissisme secondaire, c’est-à-dire de la substitution du moi à l’objet par le procédé de l’identification ; elles appartiennent donc bien au type des pulsions sexuelles).

 Liaison et déliaison des pulsions : l’équilibre instable de l’organisme

Selon Freud, l’évolution des organismes élémentaires vers la constitution complexe propre aux organismes pluricellulaires – « la réunion d’organismes élémentaires en êtres vivants pluricellulaires » (Freud, 1990b [1923] : 251) – aurait permis de faire évoluer la pulsion de mort sous la forme de pulsions destructrices contre le monde extérieur. Les agressions portées contre les objets rencontrés dans la réalité externe permettraient de réaliser une décharge des excitations produites par la pulsion de mort, favorisant la régulation du milieu interne. Les deux types de pulsions se trouvent ainsi liées dans un état d’équilibre : « La pulsion de mort se manifesterait désormais – bien que ce ne soit vraisemblablement que d’une manière partielle – sous la forme de pulsion de destruction tournée contre le monde extérieur et d’autres êtres vivants. » (ibid. : 255).

Cet état d’équilibre de l’appareil psychique entre les deux types de pulsions est le produit d’un travail qui n’est jamais définitivement accompli. Dans des situations défavorables à cet équilibre économique, sous l’influence de certains facteurs de nature à le bouleverser, pulsions de vie et pulsions de mort sont susceptibles de se délier. Cette déliaison se traduit alors par des troubles psychiques conséquents.

Cette nouvelle représentation de l’organisation psychique nous ouvre de multiples voies d’interprétation dans la compréhension des troubles psychopathologiques ; nous pourrions par exemple, propose Freud, formuler l’hypothèse selon laquelle le phénomène de la régression à des phases antérieures du développement psychosexuel, qui apparait si fréquemment dans le tableau clinique des névroses, aurait pour origine une déliaison pulsionnelle. Et qu’inversement le développement de l’organisme vers la phase génitale (la synthèse des pulsions partielles et le primat donné au mode de satisfaction génital [2]) ne pourrait être réalisé que par un apport suffisant de composantes érotiques (force des pulsions sexuelles).

La plupart des motions pulsionnelles dont nous percevons l’expression à travers les comportements individuels sont de nature sexuelle. Elles caractérisent « l’Eros » : « l’impression s’impose à nous que les pulsions de mort sont pour l’essentielle muettes et que tout ce bruit de la vie provient surtout de l’Eros.  » (ibid. : 261). Les pulsions de l’Eros constituent des tendances perturbatrices au sein d’un organisme déterminé par le « principe de constance ». La libido (l’élan vital) circule en cet organisme comme une force étrangère et indésirable, et les excitations produites par cette circulation constituent pour lui la source intarissable de sensations de déplaisir. Pour revenir à son état d’équilibre, l’organisme est donc contraint de rechercher continuellement des solutions de satisfaction permettant la décharge de ces excitations dans le monde extérieur. L’organisme s’anime pour pouvoir revenir à l’état inanimé : c’est le « principe de plaisir ». L’acte sexuel correspond, selon Freud, à la voie par laquelle le ça parviendra à obtenir une décharge optimale de la libido : « Par quelles voies le ça va-t-il chercher à évacuer la libido ? D’abord, par celles où concourent toutes les revendications partielles et où il se débarrasse des substances sexuelles qui sont, pour ainsi dire, les porteurs des tensions érotiques à l’état de saturation. […] Le rejet de substances sexuelles au cours de l’acte sexuel correspond, dans une certaine mesure, à la séparation du soma et du plasma germinal » (ibid.).

D’où, poursuit Freud, la similitude qu’il y aurait à percevoir entre l’état d’inertie suivant l’acte sexuel et celui de la mort. D’où même la coïncidence, chez certains animaux qu’il dit « inférieurs », « de la mort avec l’acte de la procréation » (ibid.). La décharge sexuelle neutralise la force des pulsions de l’Eros, ce qui a pour effet de laisser à la pulsion de mort « les mains libres pour exécuter ses desseins » (ibid.).

 Le moi au service de l’Eros

Le moi est cette instance qui s’est formée dans le ça, et à laquelle revient cette tâche délicate de médiatiser et de coordonner les rapports du ça avec le monde extérieur : le moi cherche à « rendre le ça docile au monde et [à] rendre le monde, par le moyen de ses actions musculaires, conforme aux désirs du ça » (Freud, 1990b [1923] : 271). En intercalant la pensée entre la pulsion et l’action, il réussit à différer les impulsions motrices et donc à contrôler la motilité.

Ce contrôle des forces pulsionnelles par le moi est cependant mal assuré. Certes, sa puissance se développe à mesure de son expérience, mais la volonté du moi ne parvient jamais à s’établir comme principe régulateur du fonctionnement de l’appareil psychique. Par sa position intermédiaire et sa fonction de conciliateur entre le monde extérieur et le ça, le moi se trouve ainsi exposé à trois sortes de dangers qui menacent de le déborder : il est d’une part menacé par les dangers du monde extérieur, d’autre part par la « libido du ça » et, enfin, par la « sévérité du surmoi ». Cette exposition est source d’angoisse, face à laquelle le moi est bien souvent tenté de ’battre en retraite’. Cela se traduit fréquemment, nous dit Freud, par le relâchement de ses exigences : le moi tendrait ainsi à devenir «  complaisant, opportuniste et menteur » (ibid. : 272), à la fois dans ses rapports avec le ça et avec les exigences du monde extérieur. Autrement dit, le moi tendrait à produire les illusions de l’accord entre des réalités d’apparence inconciliables, en recourant à des procédés de distorsion.

Cette angoisse manifeste une prise de position du moi dans le conflit qui oppose les deux types de pulsions. En d’autres termes, le moi n’est pas indifférent à l’égard de la menace de destruction, il veut vivre et « être aimé » (à la fois par le ça et dans ses relations au monde extérieur) et apparait ainsi comme le représentant de l’Eros. Cela s’explique par le fait que le moi, pour parvenir à maîtriser les motions pulsionnelles provenant du ça, a dû se constituer lui-même comme objet d’investissement pour le ça et se gorger de libido. C’est ici le principe du narcissisme secondaire : le ça est « le grand réservoir de la libido » (ibid. : 242), laquelle est ensuite détournée par le moi vers lui-même (alors constitué comme objet), par le procédé de « l’inhibition quant au but » de la pulsion. Ce procédé est caractéristique de la « sublimation », dont « l’identification » est une forme particulière. « A l’origine toute la libido est accumulée dans le ça, alors que le moi est encore en cours de formation ou débile. Le ça envoie une partie de cette libido sur des investissements d’objets érotiques, et ensuite le moi qui a pris de la force cherche à s’emparer de cette libido d’objet et à s’imposer au ça comme objet d’amour. Le narcissisme du moi est donc un narcissisme secondaire, retiré aux objets. » (ibid. : 260).

Cependant, en détournant ainsi le cours des pulsions sexuelles à son propre compte, le moi assiste, sans le vouloir, les pulsions de mort dans leur effort pour maîtriser la libido. Ces processus bouleversent l’équilibre économique de l’organisme en modifiant le rapport de puissance entre les pulsions de vie et les pulsions de mort, dont un ’juste dosage’ permettait l’union. Le travail de la sublimation a donc pour conséquence paradoxale de renforcer à la fois le désir de vie dans le moi et l’exposition de ce moi aux pulsions de mort en entraînant la déliaison pulsionnelle : « par son travail d’identification et de sublimation [le moi] prête assistance aux pulsions de mort dans le ça pour la maîtrise de la libido, mais il court ainsi le risque de devenir l’objet des pulsions de mort et de périr lui-même. » (ibid. : 272).

Pour maintenir la vie à certaines conditions, le moi ruse avec la tendance instinctuelle à la vie et avec la tendance instinctuelle à l’autodestruction. Ces conditions sont celles qu’il élabore comme solutions de compromis entre la parole de ses trois maîtres : le ça, le moi et le surmoi. Ces compromis forment les motifs de sa volonté et déterminent les valeurs de son action. Mais à courir le risque de se jouer de certaines puissances, de les détourner pour son propre compte, le moi s’expose à voir se retourner contre lui les produits de sa propre création. Il inspire ainsi à Freud l’image des « protistes qui périssent du fait des produits de décomposition qu’ils ont eux-mêmes créés » (ibid.). Le surmoi et son « hyper-morale » sont de tels « produits de décomposition ».

 La cruauté du surmoi contre le moi : « une pure culture de la pulsion de mort » ?

Nous l’avons développé (Prouvez, 2017) : le moi est principalement formé par la sédimentation des identifications successives aux objets investis puis abandonnés par le ça. Les toutes premières identifications, celles qui se rapportent aux premiers investissements d’objets (la triangulation œdipienne) forment une instance particulière dans le moi : le surmoi. Cette instance ne se confond pas avec le moi ; elle se comporte de façon autonome et s’oppose même fondamentalement à lui. Ce conflit perpétue, sur le plan interne, l’ambivalence des rapports entretenus avec les objets lorsqu’ils ont été incorporés. Ces identifications aux tout premiers objets aimés se comportent dans le moi comme un moi étranger ; cela est dû à l’immaturité du moi au moment de leur intégration, et aux rapports de dépendance qu’il entretenait alors avec ces objets. Ce sont l’indépendance et le renforcement progressif du moi qui permettront que les identifications ultérieures ne connaissent pas le même destin (ne ’grossissent’ pas le surmoi), que leur influence soit maîtrisée.

Que ’dit’ le surmoi au moi ? Quelle influence a-t-il sur ses comportements et sur le sentiment qu’il se forme de sa propre puissance ? Le surmoi se manifeste, nous dit Freud, « essentiellement comme sentiment de culpabilité (ou plutôt comme critique ; le sentiment de culpabilité est la perception qui correspond dans le moi à cette critique) » (Freud, 1990b [1923] : 268). Il tend souvent à accabler le moi de reproches et à dévaloriser ses actions à travers un jugement moral hyper-exigeant. Le regard que porte le surmoi sur l’activité du moi est à l’origine de la conscience morale, des efforts réalisés par le moi pour diriger l’action dans le sens du ’juste’ ou du ’beau’.

Cependant le niveau des exigences morales surmoïques est souvent tel que le moi se trouve, quels que soient ses efforts, rendu impuissant à y correspondre. Il apparait de plus, observe Freud, que la sévérité du surmoi s’accroit à la mesure des restrictions que s’impose le moi pour devenir moral. Plus l’individu se restreint, plus les exigences morales portées par son idéal deviennent cruellement interdictrices, réprobatrices.

La sévérité de la critique du surmoi est à l’origine d’un sentiment de culpabilité qui littéralement écrase et ’empoisonne’ le moi. Cela se traduit par un sentiment de dévalorisation et par le besoin de l’autopunition (fondamentalement : besoin de décharge, d’expiation de ses fautes à visée de ’correction’). La « réaction thérapeutique négative », le refus de guérir, traduisant un « besoin d’être malade » (ibid. : 264), sont manifestes de ce bénéfice secondaire apporté par la maladie : la maladie, avec les souffrances qu’elle implique, les limitations qu’elle impose à la vie, constitue ainsi la voie privilégiée de cette autopunition. C’est également le même processus qui se traduit dans les situations répétées de mise en échec socio-professionnelles, s’opposant à l’obtention de satisfactions narcissiques. Le moi est coupable et doit souffrir pour ses fautes.

D’où provient ce sentiment de culpabilité inconscient ? Essentiellement, répond Freud, du fait que le surmoi est intimement lié au ça et porte la fonction de le représenter devant le moi. Il « plonge ses racines dans le ça » (ibid. : 263). Le surmoi en sait donc bien davantage que le moi sur les contenus de l’inconscient : il n’ignore pas les pensées refoulées. Que ces motifs aient été mis en acte, ou simplement pensés, cela ne fait aucune différence pour le surmoi : le moi sera donc jugé avec la même sévérité. Le moi se trouve ainsi condamné pour les désirs qu’il a refoulés.

Le conflit du moi avec son surmoi se retrouve de façon caractéristique dans le tableau clinique des névroses, manifestement dans celui de la névrose obsessionnelle et de la mélancolie. Il se traduit par un sentiment de culpabilité. Dans la névrose obsessionnelle, le patient se plaint d’éprouver ce sentiment de culpabilité sans parvenir à en dégager les motifs (impulsions refoulées). Dans la mélancolie, le sentiment de culpabilité, dont l’origine est également inconsciente, n’est pas contesté par le moi ; la différence tient à ce que l’objet sur lequel portaient (ou portent) les sentiments hostiles a été incorporé dans le moi. En d’autres termes, dans la névrose obsessionnelle, il s’agit d’un processus de défense qui a été entraîné par des pensées ou des actes jugés immoraux, alors que dans la mélancolie ces processus se rapportent à un conflit d’ambivalence avec un objet, qui aurait depuis lors été incorporé dans le moi.

Dans ces pathologies, note Freud, le surmoi semble être devenu de façon caractéristique « une sorte de lieu de rassemblement des pulsions de mort » (ibid. : 269) : « la composante destructrice s’est retranchée dans le surmoi et s’est tournée contre le moi » (ibid. : 268). Il règnerait ainsi dans le surmoi « une pure culture de la pulsion de mort  » (ibid.). Pourquoi cette cruauté ? Ce caractère de sévérité est manifestement donné au départ et s’explique, indique Freud, par les circonstances mêmes dans lesquelles s’est formée cette instance Le surmoi a été créé par le moi par le procédé de l’identification, impliquant une désexualisation de la libido. Cette inhibition de la pulsion quant au but, c’est-à-dire sa sublimation, déséquilibre les rapports entre « pulsions de vie » et « pulsions de mort » : la sublimation produit en effet un affaiblissement de l’Eros, qui se traduit par un phénomène de désunion pulsionnelle (état de déséquilibre en lui-même). L’instance du surmoi s’est formée dans cet état de déséquilibre, elle en est le produit. Elle conserve ainsi, d’après l’analyse proposée par Freud, une part de cette pulsion de mort à l’état non lié, libre, qui se traduirait par une tendance à l’agression : « c’est de cette désunion que l’idéal en général tirerait son trait de dureté, celui du devoir impératif. » (ibid. : 270).

 Conclusion

Dans cet essai magistral, Le moi et le ça, Freud prolonge la réflexion qu’il avait engagée quelques années plus tôt, avec la publication de Au-delà du principe de plaisir. La spéculation née de ses observations d’une énigmatique « compulsion de répétition », de tendances psychiques se situant manifestement « au-delà du principe de plaisir » se trouve, au terme de cet essai, solidement ancrée dans la théorie psychanalytique et étayée par des analyses cliniques.

Le Moi et le ça est une œuvre majeure dans la théorie psychanalytique, présentant dans un propos de façon particulièrement condensée les deux renversements fondamentaux qui caractérisent le ’tournant’ freudien des années 1920 : le passage de la « première » à la « seconde topique », et l’introduction du dualisme entre « pulsions de vie  » et « pulsions de mort » au principe de l’économie psychique. L’introduction de la dualité entre « pulsions de vie » et « pulsions de mort » constitue bien un renversement des valeurs sur la conception de l’activité du vivant.

Freud ne se départira jamais de cette hypothèse, dont il continuera d’explorer les implications dans ses écrits ultérieurs : on pensera plus particulièrement aux réflexions pessimistes de l’Avenir d’une illusion (1927), du Malaise dans la Culture (1930), de Pourquoi la Guerre  ? (1933).

La confrontation aux atrocités de la guerre et le spectacle de l’effondrement des institutions culturelles, du déferlement de conduites immorales, l’épreuve répétée des deuils, ont marqué dans la pensée freudienne un point de rupture ; pour ainsi dire une désunion. Puisqu’il faut reconnaitre qu’une part de la pulsion de destruction circule librement en l’homme, et jusqu’au cœur de nos institutions culturelles, la visée de la cure psychanalytique sera donc de soutenir le travail de liaison entre pulsions de vie et pulsions de mort. La thérapie psychanalytique s’applique ainsi à soutenir le moi dans son travail de synthèse, par le rassemblement et la liaison des éléments détachés puis isolés en des points ’aveugles’ (contenus inconscients clivés, séparés du système Préconscient-Conscient par la barrière du refoulement) de la vie de l’âme.

 Bibliographie

Freud Sigmund (1990a), Au-delà du principe de plaisir [1920], dans Essais de Psychanalyse, Saint-Amand, Petite Bibliothèque Payot.

Freud Sigmund (1990b), Le Moi et le ça [1923], dans Essais de Psychanalyse, Saint-Amand, Petite Bibliothèque Payot.

Freud Sigmund (1998), Trois essais sur la théorie de la sexualité [1909], dans Œuvres Complètes Psychanalyse Vol. IX 1908-1909, Paris, Presses universitaires de France.

Freud Sigmund (2011), Deuil et Mélancolie [1917], Paris, Petite bibliothèque Payot.

Laplanche Jean, Pontalis Jean-Baptiste (1990), Vocabulaire de la psychanalyse [1967], Paris, Presses universitaires de France.

Prouvez Valentine (2017), « L’introduction de la seconde topique freudienne, dans Le moi et le ça », revue ¿ Interrogations ?, 25. Retour du religieux ?, [en ligne]. URL : http://www.revue-interrogations.org/L-introduction-de-la-seconde

Notes

[1] On pourra se reporter à (Prouvez, 2017).

[2] La notion de « pulsion partielle » a été introduite par Freud dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité (Freud, 1998 [1909]). Les pulsions proviennent de l’excitation d’un organe (ou d’une partie du corps). Elles exercent sur l’organisme une poussée constante, à la recherche d’une satisfaction conforme à leur but. Au départ, et jusqu’au stade de l’organisation génitale, la sexualité n’a pas d’objet : elle est auto-érotique, et la satisfaction recherchée est relative à un plaisir d’organe localisé et spécifique. Les pulsions fonctionnent ainsi indépendamment. Puis le passage de l’auto-érotisme à la relation d’objet, comme mode privilégié de satisfaction, introduit la liaison et l’organisation des pulsions partielles sous le primat du génital, au service de la reproduction. Sur la synthèse des pulsions partielles, on pourra se reporter à l’article « Stade (ou organisation) génital(e)  » (Laplanche et Pontalis, 1990 [1967] : 453).

Pour citer l'article


Prouvez Valentine, « L’intégration du dualisme entre pulsions de vie et pulsions de mort dans la théorie psychanalytique. Lecture d’un essai magistral, Le moi et le ça », dans revue ¿ Interrogations ?, N° 26. Le médiévalisme. Images et représentations du Moyen Âge [en ligne], http://www.revue-interrogations.org/L-integration-du-dualisme-entre (Consulté le 19 novembre 2018).



ISSN électronique : 1778-3747

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