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Boquet Caroline

La (re)construction imaginaire de l’identité personnelle et la caractérologie astrologique

 




 Résumé

Le fait de recourir à l’astrologie trahit le désir de s’éprouver comme un être à part entière lorsque la définition de soi est fragilisée par l’instabilité des repères identitaires. Basée sur la théorie des correspondances analogiques, la caractérologie astrologique admet que l’être humain est le reflet des configurations astrales inscrites dans la voûte céleste au moment de sa naissance. À la lumière des étoiles, l’individu en quête d’identité veut donc éclairer les ténèbres mystérieuses de son intériorité pour révéler l’essence originelle de sa personnalité. Mais, alors que le sujet croit se découvrir dans l’image réfléchie par le miroir cosmique, le thème astral sert en réalité de support à la mise en récit de soi. Nous étudierons ainsi le rôle de la représentation symbolique dans la reconstruction imaginaire de l’identité personnelle.

Mots-clés : astrologie caractérologique, définition de soi, imaginaire, représentation symbolique, (re)construction de l’identité

 Summary

The imaginary (re)construction of personal identity and astrological characterology

Having recourse to astrology betrays the desire to feel as a full being when self-definition is weakened by the instability of the identity markers. Based on the theory of analogical correspondence, the astrological study of character types supposes that the human being is the reflection of the astral configuration at the time of his birth. In the light of the stars, the individual in search of identity wants to light the mysterious darkness of his interiority in order to reveal the original essence of his personality. But, while the subject believes it discovers itself in the picture reflected by the cosmic mirror, the birth chart actually serves to support the creation of a narrative self. We shall therefore study the role of symbolic representation in the imaginary reconstruction of personal identity.

Keywords : astrological characterology, self-definition, imaginary, symbolic representation, (re)construction of identity

 Introduction

« Au fond, qui suis-je réellement ? » Voici une question qui semble tarauder bon nombre de nos contemporains. Et ce n’est pas sans raisons que ce type de questionnement identitaire se pose aujourd’hui avec tant d’acuité. En effet, l’affaiblissement des appartenances communautaires, conjugué au triomphe de l’individualisme, est à l’origine du « souci de soi », au sens où l’entend Michel Foucault [1], dans les sociétés modernes. L’aspiration à se connaître dans son authenticité guide une grande variété de pratiques (thérapeutiques, divinatoires ou encore artistiques) visant à lever le voile sur les mystères de l’identité personnelle. Parmi elles, l’astrologie caractérologique, dont le propos est d’établir un répertoire des tempéraments humains basé sur la typologie des douze signes zodiacaux, connaît un franc succès [2] : selon les résultats d’une enquête menée en 2002 par une équipe du CEVIPOF, 26% des personnes interrogées déclarent « croire aux prédictions par les signes astrologiques et les horoscopes » [3]. À cet égard, Edgar Morin remarque que l’astrologie, comme la psychanalyse, « plonge dans les profondeurs de la psyché, y apporte son code symbolique, ses modèles systématiques et structuraux. Plus encore que la psychanalyse, elle offre au sujet pour qu’il se reconnaisse, un discours métaphorique qui parle à la fois le langage d’un savoir et son propre langage subjectif. Elle apporte au sujet une réponse à l’obscurité mystérieuse de sa propre identité. » [4] Tandis que la « science astrale » s’intéressait traditionnellement au destin collectif des peuples, l’astrologie occidentale s’est recomposée autour de la caractérologie à partir des années 1950, manifestant ainsi sa pleine inscription dans la modernité.

L’enjeu de ce travail est d’interroger l’usage de la caractérologie astrologique dans le cadre du processus de (re)construction imaginaire de l’identité. Nous verrons en effet que la quête de l’identité personnelle motive généralement la consultation d’un astrologue. Par exemple, la dissolution des groupes d’appartenance (familiaux, professionnels, amicaux, etc.), le sentiment de morcellement identitaire, ou encore l’assignation de l’acteur à une identité négative sont autant de facteurs susceptibles d’expliquer le recours à l’astrologie. Or, la théorie astrale suppose que la personnalité de chacun est fidèlement représentée par la disposition des astres dans la voûte céleste à l’instant de sa venue au monde. Dans cette optique, l’interprétation personnalisée du thème astrologique, conçu comme le double zodiacal du sujet dont il symbolise l’essence cosmique, est présentée comme un instrument privilégié d’exploration de la psyché humaine censé aider l’individu à se connaître, à se comprendre et à se réaliser comme un être singulier. Nous proposons ainsi d’étudier la fonction de la représentation symbolique dans la définition de soi négociée par l’astrologue et son client au cours de la consultation astrologique. Pour cela, nous nous appuierons sur l’analyse des entretiens et des observations réalisés dans le cadre de notre enquête empirique [5].

 La quête de soi au cœur de l’astrologie caractérologique

Précisons, pour commencer, que la théorie astrologique admet que les êtres humains naissent, vivent et meurent en accord avec les rythmes planétaires qui animent le plan céleste. La divination astrale repose en effet sur une représentation particulière du monde dont le principe réside dans la théorie des correspondances établies entre l’univers cosmique et l’espace terrestre. Dans l’imaginaire astrologique, l’homme n’est pas au centre de l’univers mais il appartient au tout cosmique dont le caractère réside tout entier dans chacune de ses parties. De ce point de vue, les interactions entre les astres du système solaire tissent la trame de la personnalité individuelle, et les dispositions célestes reflètent les différents états de la psyché humaine. L’astrologie suppose ainsi l’existence d’un rapport symbiotique entre la constitution du tempérament et les conditions astrales qui se profilent au moment de la naissance du sujet. Et, dans la mesure où l’être humain est envisagé comme un microcosme relié de manière analogique au macrocosme stellaire, l’enjeu majeur de l’astrologie consiste à dévoiler les relations qui unissent l’individu à l’univers au sein duquel il est intégré, comme le montre le témoignage de cet astrologue :

« L’astrologie signe le rapport de l’homme avec l’univers dans la mesure où, pour comprendre la personnalité, on fait une photographie de l’espace au moment de la naissance qui correspond aux rapports de l’individu avec cet environnement. C’est une espèce de bombardement cosmique, c’est une concomitance entre un état macrocosmique et un état microcosmique. C’est une sorte de reflet, c’est une histoire de corrélation, de concomitance, de correspondance entre l’infiniment petit analogue à l’infiniment grand. » Albert, 65 ans astrologue à Paris

Grâce à l’application des techniques astrologiques, et plus récemment des logiciels informatiques, chaque instant du temps passé, présent ou futur peut être matérialisé par une carte du ciel représentant la disposition des planètes à ce moment précis à l’intérieur du zodiaque divisé en douze signes astrologiques. Pour tout lieu donné, l’astrologie opère également la distribution des planètes au sein du ciel astral local découpé en douze maisons astrologiques qui symbolisent les différents champs d’expérience de l’activité humaine. De sorte que : « Pour tout point de la trame spatio-temporelle (toute combinaison d’un point de l’espace et d’un instant du temps), forcément singulier, une carte astrologique du ciel peut être dressée, où les signes et les maisons sont dans une relation déterminée et où les planètes, du fait de leur cycle respectif, se distribuent en une figure toujours originale.  » [6] Le sens des configurations célestes découle alors du jeu subtil des relations établies entre les planètes, les signes du zodiaque et les maisons astrologiques [7].

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Exemple de thème astrologique
En guise d’illustration, voici le thème astrologique d’une personne née à Paris le 15 juillet 1970 à 20H50. Les signes zodiacaux figurent sur le cercle intérieur du thème, et les douze maisons astrologiques se distribuent sur son pourtour extérieur, autour duquel sont répartis les huit planètes et les deux luminaires (le soleil et la lune). Cette carte a été dessinée à l’aide du logiciel d’astrologie disponible sur le site Internet http://www.astrotheme.fr

L’objectif du travail astrologique est donc d’articuler ces symboles pour interpréter la signification des conjonctures astrales individuelles révélées par le thème natal dressé selon la date, l’heure et le lieu de naissance. Chaque carte du ciel étant unique du fait de la multiplication infinie des combinaisons astrales, l’individu revêt des traits de caractère singuliers selon l’agencement des corps célestes dans le macrocosme à l’instant de sa venue au monde. Par conséquent, si le signe zodiacal sert couramment d’emblème identitaire à ses représentants [8], les adeptes de l’astrologie spécialisée entendent affiner l’individualisation du portrait astrologique à travers le thème natal dont l’examen vise à repérer les données primordiales de la personnalité individuelle :

« L’astrologie comporte une part de calcul qui permet d’établir une carte du ciel pour tout événement, comme le thème natal qui correspond au moment de la naissance d’un enfant. Cependant, elle va bien au-delà de la description physique du ciel car son principe repose sur l’interprétation des configurations célestes en perpétuel mouvement. C’est l’autre dimension de l’astrologie, celle qui s’adresse à la personne. Elle nous parle de nous, de notre personnalité, de notre vie, de nos désirs, de nos insuffisances, sans dogme ni jugement. Elle nous permet de nous approcher au plus près de ce que nous sommes essentiellement.  » Daniel, 52 ans, astrologue à Paris.

L’astrologie offre une représentation essentialiste de l’identité étant donné que l’individu est considéré comme le produit des forces célestes qui le façonnent. Aussi, serait-il possible de déterminer le sens et le rythme de l’évolution du sujet d’après l’examen approfondi du thème natal qui représente le terreau dans lequel s’enracine le cheminement de l’acteur et l’épanouissement de sa personnalité. Il s’agit de reprendre l’espace-temps individuel à son commencement, ou, pour le dire autrement, de revenir à l’événement fondateur qui détermine les tendances originelles imprimées au cœur de l’individu au moment de son premier souffle. De ce point de vue, les configurations planétaires natales ont une portée ontologique : elles modèlent l’être humain, structurent ses comportements et sa façon d’expérimenter le monde. La carte d’identité astrale symbolise, dans cette perspective, l’invariance de l’individu, la permanence de ses caractères fondamentaux en dépit des circonstances existentielles. En théorie, le travail de l’astrologue consiste donc à décoder l’ « A.D.N. astral » [9] de l’individu dans le but de mettre au jour l’essence cosmique de ses caractères hérités.

En revanche, dans la pratique, les astrophiles tendent à s’écarter du déterminisme astral pour reconnaître l’importance du libre arbitre personnel grâce auquel l’acteur est capable de diriger le cours de son destin. Dès lors, si l’étude du thème natal permet de dresser le profil psychologique du sujet sur la base des agencements célestes repérés, la plupart des astrologues dont nous avons recueilli la parole se disent incapables de prédire le déroulement des destinées individuelles [10]. De ce point de vue, Catherine Pellegrini remarque que : « l’astrologie ne possède pas fondamentalement de visée prospective : elle cherche moins à rendre compte de l’à-venir que des modélisations de l’être au sein de l’éternel retour de l’inchoatif. » [11] L’objectif de l’astrologie caractérologique n’est donc pas de prévoir l’avenir mais d’aider l’individu à prendre conscience du potentiel d’action dont il dispose « naturellement ».

Les récits des astrophiles vont même jusqu’à exalter le principe d’autonomie individuelle en ce que la conquête de soi apparaît à leurs yeux comme une condition essentielle à leur épanouissement personnel. Selon eux, chacun est appelé, à travers l’astrologie, à réaliser la pleine mesure de sa singularité, mais aussi à déterminer ses propres orientations en vue de cultiver l’harmonie intérieure qui lui permettra de s’épanouir en accord avec l’essence de son être profond. L’acteur est donc incité à puiser en lui les ressources nécessaires pour se gouverner comme un sujet autoréférentiel, conformément à la représentation moderne de l’individu « souverain, maître et seigneur de lui-même, auto-suffisant et susceptible de se tenir, seul et comme une sorte de monade de l’intérieur de lui-même.  » [12] À partir de là, l’étude du thème natal est vue comme l’occasion d’explorer les profondeurs de son intériorité pour définir une ligne de conduite conforme à ses aspirations :

«  L’astrologie apprend beaucoup de choses sur soi-même, ça c’est le côté le plus passionnant. Et la connaissance de soi est essentielle pour être bien dans sa vie. Moi, je me suis dit ça va vraiment me permettre de savoir qui je suis réellement, et je vais voir ce que ça peut m’apporter. Ça permet de se dire maintenant je choisis, aujourd’hui c’est moi qui vais choisir comment je vais mettre ma vie en place. J’ai le pouvoir sur ma vie, c’est moi qui décide et je suis responsable de ce qui m’arrive. » Patricia, 50 ans, consultante et étudiante en astrologie, Le Havre.

On remarque que le discours de certains consultants formule une conception particulière de l’individu envisagé comme une entité autonome, tenue d’exister par et pour elle-même. De ce point de vue, la quête de soi apparaît comme un acte d’émancipation individuelle dont l’objectif est de découvrir un Moi épuré et dépouillé des attributs identitaires qui assignent à l’acteur une place sociale déterminée. L’imaginaire astrologique contemporain suppose, au contraire, l’existence d’un for intérieur, intime et authentique, où se logerait l’identité véritable. Il s’agit alors de s’extraire du contexte social pour révéler la part de singularité qui permet de distinguer l’individu comme un être d’exception absolument unique. En ce sens, la pratique de l’astrologie vise à s’approcher au plus près du noyau de l’être conçu comme la part de l’identité individuelle irréductible aux déterminants sociaux.

Loin d’être un archaïsme, la recomposition de l’astrologie autour de la caractérologie manifeste sa pleine inscription dans la modernité. Un tel renouveau répond de fait aux injonctions de l’individualisme triomphant qui impose à chacun de se déterminer par rapport à lui-même, au-delà des conditions historiques, sociales et culturelles dans lesquelles il évolue. La thématique sociale très actuelle de la réalisation de soi sous-tend donc l’étude du thème astral censé refléter l’unicité du sujet, et nous allons voir que le flottement généralisé des identités dans notre société guide la majeure partie des pratiques astrologiques contemporaines qui s’intéressent avant tout au caractère intime de l’individu.

 La crise de l’identité personnelle à l’origine du questionnement astrologique

La consultation astrologique intervient généralement en dernier recours, quand le lien social s’est effrité, et que les systèmes de défense habituellement mobilisés n’ont pas suffit à désamorcer la charge anxiogène liée au déclenchement d’une situation problématique. En effet, les consultants que nous avons interviewés ont choisi de s’aventurer sur les sentiers de l’astrologie car ils ne parvenaient pas à surmonter l’angoisse et le désarroi occasionnés par un événement perturbateur venu interrompre le cours de leur existence. Par exemple, un divorce, une perte d’emploi ou le décès d’un proche sont autant de bouleversements existentiels susceptibles de motiver la sollicitation d’un astrologue. Marine évoque ainsi le fait que ses clients font appel à elle dans le but d’apaiser les souffrances personnelles engendrées par des changements soudains qui marquent une véritable rupture biographique :

«  En ce qui concerne les premiers temps de la consultation, les clients viennent me voir quand ils traversent un temps de crise, un temps de questionnement sur soi, ils ont l’impression d’être dans une phase d’échec. Ça peut être une crise professionnelle, une crise de couple, une crise existentielle. Qu’est-ce que je fais de ma vie ? Les enfants sont grands, je suis en retraite, qu’est-ce que je fais ? Qu’est-ce que je deviens ? Il y a tellement de cas. Il peut y avoir un deuil aussi. C’est vrai que, pour la première consultation, j’ai rarement vu quelqu’un qui allait bien.  » Marine, 41 ans, astrologue à Caen.

Malgré l’hétérogénéité des situations vécues par les consultants au moment du premier entretien astrologique, nous pouvons remarquer que l’événement critique ébranle la structure des appartenances sociales qui désignent l’identité individuelle. En effet, la définition de soi dépend, en grande partie, des statuts attribués à l’acteur dans les différentes sphères de sa vie sociale (familiale, professionnelle, amicale, etc.). Aussi la rupture du lien social peut-elle plonger l’individu dans un état de trouble identitaire dès l’instant où l’image de soi n’est plus reconnue ni garantie par le regard d’autrui. Claude Dubard souligne à ce propos que : « Ces crises réactionnelles, consécutives au surgissement d’un « événement imprévu » [… ] tranchent le cours du temps vécu, et engendrent des pertes matérielles, des perturbations relationnelles et un changement de la subjectivité. Elles touchent souvent à ce qu’il y a de plus profond et de plus intime dans son rapport au monde, aux autres mais aussi à soi, qui est aussi le plus obscur. » [13] L’affaiblissement, sinon la perte, des identifications passées précipite ainsi l’effondrement du monde ordonné selon les repères antérieurs, au point de déboucher parfois sur une véritable crise de l’identité personnelle.

L’exploration du thème natal entreprise au cours de la consultation a pour vocation première de redonner du sens l’événement critique. La logique astrologique nie l’irruption de l’aléatoire dans l’ordre du monde et, en chassant le hasard de cette façon, ramène ce qui semble accidentel au cours normal des choses. Selon Catherine Pellegrini : « Le hasard n’a aucune raison d’être, et cela est vrai de tous les systèmes divinatoires, que de suspendre la causalité et l’enchaînement narratif de surface pour donner le moyen de se manifester aux signes qui, en construisant la structure profonde d’une psyché, la soumettent de ce fait à un déterminisme fondateur.  » [14] Si la rupture du temps vécu marque un tournant majeur dans la vie de l’acteur, la lecture symbolique de l’existence compense la dissolution de l’identité personnelle car elle relie les séquences d’identification dans une continuité biographique symbolisée par la carte du ciel. Autrement dit, l’étude du thème astral offre un point de vue privilégié pour appréhender la dialectique du changement et de la permanence, de la rupture et de la continuité dans le parcours personnel de l’individu. Le propos du récit astrologique est donc d’assembler les expériences vécues sous la forme d’une configuration cohérente dont l’unité exprime le maintien de l’identité individuelle malgré les bouleversements auxquels l’acteur peut être confronté en période de crise.

En dehors des questionnements identitaires induits par des changements biographiques déstructurants, le fait d’être assigné à une identité sociale négative peut aussi conduire l’acteur à se tourner vers la caractérologie astrale. Dans un ouvrage récent consacré à la question de l’identité, Vincent de Gaulejac note que : « la réduction de l’identité à telle ou telle appartenance renvoie l’individu à une définition de lui-même tronquée, alors que l’identité de chacun est l’expression de la complexité du monde, de sa diversité.  » [15] La stigmatisation sociale de l’une des appartenances identitaires est donc susceptible d’entamer l’estime de soi puisque l’individu se trouve confronté à une image négative de lui-même renvoyée de l’extérieur, par son environnement social. Aussi l’acteur peut-il être amené à rechercher d’autres supports identitaires pour bricoler une nouvelle définition de soi et se défaire ainsi de ces attributs qui lui semblent contraires à ses aspirations personnelles :

« Les questions que je me posais tournaient principalement autour de mon identité. Précisément, j’ai du mal à accepter qu’on suppose que mon identité puisse se réduire à l’idée grossière d’un arabe qui doit en faire dix fois plus pour s’intégrer à la société. C’est bien ce qui m’a le plus motivé dans mon apprentissage de l’astrologie, le refus de ce type d’assignation à la fois grotesque et pernicieuse. Le fait est que je suis balance ascendant balance et que ma personnalité s’exprime bien plus par ce canal astrologique, marqué notamment par le dilettantisme, que par n’importe quel autre amalgame foireux. » Samir, 31 ans, consultant, Paris.

Ici, il apparaît très clairement que le recours à l’astrologie vise à compenser la souffrance psychique engendrée par la discrimination sociale. À ce titre, le récit de Samir est très révélateur puisque ce dernier affirme que l’astrologie lui a permis de s’affranchir des différents stéréotypes attachés à son origine ethnique. Nous avons vu que l’imaginaire astrologique présente une conception susbtantialiste de l’identité dans la mesure où l’étude du thème astral vise à définir l’essence cosmique du sujet. De cette façon, l’astrologie postule l’existence d’un for intérieur entièrement indépendant du contexte social dans lequel l’individu est tenu de se positionner. Aussi l’astrologie aurait-elle permis à Samir d’explorer le fonds intime de sa personnalité et, par là même, de se détacher des assignations identitaires qui entravaient sa réalisation personnelle. La pratique de l’astrologie peut ainsi avoir pour objectif de négocier une nouvelle identité pleinement choisie et surtout de s’affirmer comme un être singulier quand l’individu se sent enfermé dans une marginalité vécue comme socialement disqualifiante.

Enfin, le recours à l’astrologie peut traduire l’incapacité de l’individu à envisager l’unité de son identité. Il convient ici de rappeler que certaines dynamiques à l’œuvre dans les sociétés contemporaines, en particulier le processus de division du travail défini par Émile Durkheim [16], génèrent l’hyper-différenciation des fonctions sociales et des sphères d’activité. Ces processus sociaux affectent profondément l’existence individuelle étant donné que l’accroissement constant du nombre de statuts, auxquels sont associés autant de rôles à endosser et de normes à respecter, provoque l’éclatement de l’identité personnelle des acteurs [17]. À la suite de Georg Simmel, dont il s’est beaucoup inspiré, Erving Goffman est l’un des premiers sociologues à s’être intéressé au caractère composite de l’identité individuelle. Il souligne en effet que la vie quotidienne moderne peut être définie comme une suite ininterrompue de scènes sociales diversifiées, ce qui engendre le ballotement continu de l’identité entre les différents rôles que l’acteur est amené à jouer au cours d’une même journée [18]. À ce titre, la figure de « l’homme pluriel » [19] convoquée par Bernard Lahire illustre bien les clivages identitaires induits par l’appartenance simultanée à des univers sociaux à la fois multiples, dispersés et hétérogènes.

Or, nous avons vu que l’astrologie offre une conception unitaire et homogène de l’individu compris comme un microcosme indivisible dont les parties sont indissociablement reliées. L’intérêt pour la caractérologie astrale peut alors surgir dès l’instant où l’acteur ne parvient plus à rassembler les fragments épars de son identité. Dans ce cas, il s’agit pour l’astrologue de participer à la réunification de l’être afin d’apaiser les conflits internes suscités par le fractionnement de l’identité personnelle. De ce point de vue, la lecture symbolique du thème astral de naissance permettrait non seulement d’identifier les divers aspects de la personnalité du consultant, mais viserait surtout à les assembler sous la forme d’un puzzle identitaire :

« En réalité, un thème c’est parfaitement cohérent parce que chacune des planètes représente une part de soi. Et le travail astrologique vise justement à relier tous ces éléments entre eux. Le but, c’est de récupérer sa capacité d’agir, sa puissance je dirais même, parce que toutes les parts de soi sont réunies et agissent dans le même sens. Et, pour moi, l’essence de l’astrologie, c’est de réussir à faire la synthèse de la personne. » Violette, 42 ans, astrologue à Caen.

Les témoignages recueillis auprès des astrologues et des consultants confirment cette volonté de reconstituer l’intégrité personnelle, de réconcilier et de réunifier les parties de l’être pour vaincre la confusion liée à la multiplication des identifications sociales. On peut en conclure que l’astrologie a valeur de catharsis en ce qu’elle favorise l’expression libératrice des tensions identitaires par le moyen de la représentation symbolique. L’identification au thème astrologique atténue en effet les contradictions internes du caractère en le faisant correspondre à une essence unitaire figurée par la carte du ciel, de sorte que « l’unité symbolique repérée dans le monde se réverbère dans un moi ressenti comme divers.  » [20] À travers l’astrologie, l’individu clivé veut donc advenir comme un sujet autonome pour réintroduire de la cohérence là où règnent le désordre et la contradiction. Le rôle de l’astrologue consiste alors à canaliser les troubles exprimés par le consultant au cours de l’interaction en vue de restaurer les horizons de l’individu. Pour ce faire, nous allons voir que le conseiller astral invite son client à entamer un véritable travail introspectif basé sur l’interprétation symbolique de son thème astrologique.

 La figure astrologique du double et la reconstruction imaginaire de l’identité

Au début de la consultation, l’astrologue calcule le thème astral de son client, avant d’énoncer point par point les caractéristiques psychologiques théoriquement associées aux planètes selon leur disposition dans la voûte céleste. Comme nous l’avons évoqué, l’astrologue doit, afin de déchiffrer les écritures célestes, adopter une langue singulière composée d’un alphabet de symboles qui s’articulent les uns aux autres selon des combinaisons pouvant s’adapter en toutes circonstances aux expériences particulières de ses clients. Cependant, ce dernier ne se hasarde pas à livrer des analyses trop détaillées à son interlocuteur, mais il se contente de brosser un portrait caractérologique plutôt général auquel chacun peut aisément s’identifier. Et si l’opacité de langue astrale semble a priori mettre un frein à la réception du message astrologique, l’ambiguïté des symboles favorise au contraire l’identification de l’acteur qui est amené à interpréter les figures célestes du point de vue de son vécu personnel. Le consultant s’approprie ainsi les énoncés très généraux de l’astrologue en fonction de ses propres expériences et investit les symboles astrologiques d’un sens très particulier. De son côté, l’astrologue se saisit de ces indices pour colorer les tendances caractérologiques précédemment évoquées d’une teinte plus singulière, produisant ainsi un récit parfaitement adapté à la situation personnelle de son client. Le dialogue établi entre l’astrologue et le consultant au cours de l’interaction conditionne donc l’interprétation du thème astral qui repose entièrement sur ce jeu complexe de projections et d’identifications.

Mais, pour les amateurs d’astrologie, le but de la consultation n’est pas d’orienter l’individu sur le sentier d’une voie tracée par l’astrologue, mais de l’accompagner dans le cadre d’une réflexion introspective dont la visée est de comprendre, de nommer, et surtout d’objectiver les obstacles qui entravent sa réalisation personnelle. Le sujet est conduit à s’aventurer dans les profondeurs de sa subjectivité en vue de surmonter la confusion identitaire et de compenser le sentiment de déstructuration de soi. L’interprétation du thème astral exige de cette façon l’implication personnelle du consultant dans la quête intérieure de son identité. Le croquis astrologique, conçu comme une sorte de double imaginaire, apparaît alors comme le reflet de l’individu dont il symbolise la naissance sur le plan cosmique, et le sujet se réfère à cette carte des étoiles pour cheminer dans les dédales de son intériorité. Dans cette optique, la carte du ciel est associée à une sorte de miroir céleste dans lequel la psyché individuelle est invitée à se mirer :

«  Je pense que l’astrologie peut aider à mieux comprendre son propre mode de fonctionnement. Au moment où on travaille sur son thème, il y a forcément une connaissance de soi qui émerge. On en apprend beaucoup sur soi-même, c’est certain. Alors, ça demande d’aller un peu plus au fond de soi et de faire son autocritique aussi. Ça demande un peu d’honnêteté mais je pense que ça fait du bien, à tous points de vue. C’est comme un voyage que vous faites avec vous-même, vous voyez. C’est un voyage intérieur qui permet de prendre conscience de ce qui nous est donné au départ, de prendre conscience de notre propre configuration.  » Frédéric, 41 ans, consultant et étudiant en astrologie, Le Havre.

Malgré l’importance accordée à l’auto-réflexion du consultant, l’observation des consultations réalisée dans le cadre de notre enquête empirique nous autorise à penser que la parole de l’astrologue joue un rôle déterminant dans la reconstruction imaginaire de l’identité. Car le consultant n’est pas seul à se contempler devant le miroir céleste, il est accompagné par son conseiller astral qui lui présente son double zodiacal. C’est dans le regard de cet autre, autant que dans l’image renvoyée par son reflet cosmique, que l’individu prend conscience de son unité. Mais, à la différence du psychanalyste dont la neutralité bienveillante est l’une des qualités requises jugées essentielles, l’astrologue intervient de manière active dans le processus identitaire. Il puise dans l’imaginaire astrologique l’ensemble des ressources symboliques nécessaires à l’expression du mal-être ressenti par son client, participant ainsi directement à la narration de son récit personnel. Le discours astrologique est donc éminemment signifiant puisqu’il agence des formes symboliques censées ordonner un nouvel ordre de réalité. Par conséquent, l’efficacité thérapeutique de la « cure » astrologique dépend entièrement de l’aptitude du consultant à se projeter dans son portait astral, et donc à prendre appui sur le symbolisme astrologique pour se raconter à l’astrologue.

Pour les consultants, la parole de l’astrologue met également en lumière les qualités innées de l’individu quand ce dernier ne parvient pas à envisager l’étendue de ses capacités personnelles. Par exemple, Judith estime que l’astrologie offre à chacun la possibilité de mieux se connaître et surtout de s’engager dans la voie qui correspond le plus à ses aspirations profondes. Elle considère donc que la pratique de l’astrologie peut permettre à l’individu de s’orienter vers des domaines d’activité (notamment professionnels) censés favoriser l’éclosion de ses dons personnels :

« Avec l’astrologie, les gens découvrent des choses sur eux-mêmes. Certains peuvent découvrir qu’ils sont doués pour la communication, d’autres qu’ils sont artistes, ou qu’ils sont très doués pour l’art graphique. Et ils s’y mettent alors qu’ils n’y avaient jamais pensé. Pour moi, ça a été un déclic, ça m’a permis de me lancer. Je trouve ça vraiment bien quand on peut dévoiler une qualité qu’on ne soupçonnait pas en fait, ou alors il manquait juste qu’on nous le dise pour se lancer .Moi, ce qui m’intéresse le plus dans l’astrologie, c’est de pouvoir découvrir qui sont les personnes, et quelles sont leurs qualités, voilà. » Judith, 48 ans, consultante et étudiante en astrologie, Le Havre.

Dans la mesure où l’astrologie caractérologique est envisagée comme un outil de connaissance de soi visant à dévoiler les ressources intimes du sujet, la tâche de l’astrologue consiste à déceler les aptitudes dont jouit inconsciemment son client. Dès lors, s’il estime que les dispositions planétaires signent des talents cachés, il peut lui suggérer d’entreprendre certaines activités, son rôle étant de redonner confiance au consultant et de l’aider à définir des stratégies d’action susceptibles de contribuer à son épanouissement personnel. C’est pourquoi l’astrologue apparaît comme une sorte miroir censé révéler le potentiel d’action dont dispose l’individu pour intervenir dans la production de sa situation personnelle et bâtir des projets biographiques. Pour les adeptes de la divination astrale, l’exercice astrologique apprend donc à l’individu à s’accommoder des paramètres cosmiques jugés déterminants afin de développer sa capacité à diriger le cours de son destin personnel. Ainsi, la pratique de l’astrologie est-elle supposée participer à l’empowerment de l’individu étant donné que les conseils prodigués par l’astrologue lui offriraient des clés pour s’affirmer et agir plus souverainement dans le monde.

Rappelons, pour finir, que l’exercice astrologique est généralement sous-tendu par la relecture d’expériences douloureuses restées incomprises après avoir induit la crise du sens et la perte des repères identitaires. Dans de telles circonstances, le monde vécu n’est plus donné, ni garanti, ce qui renforce le sentiment de fragilité face à un avenir incertain dont l’individu ne parvient plus à dessiner les contours. Or, le thème de naissance peut être envisagé comme une trame narrative à laquelle le consultant se réfère pour reconstruire la continuité de son cheminement personnel. Il s’agit donc, pour l’astrologue, de déterminer des points d’ancrage biographiques à partir desquels reconstituer la trajectoire individuelle du consultant :

« Je crois que l’astrologie permet aux gens de relier entre eux certains événements de leur vie, c’est rare d’avoir une sorte de continuité. Nous avons la chance de pouvoir démarrer à la naissance et d’aller jusqu’au jour J. Ça ne nous gêne pas de parler de la personne à un an, à cinq ans, à quinze ans ou à vingt ans. Justement, le présent peut parfois s’éclairer par un événement qui a eu lieu à vingt ans. Ça dépend des thèmes, on lance des pistes.  » Yann, 63 ans, astrologue à Paris.

Chaque expérience décrite lors de l’interaction est modelée en fonction des unités de sens convoquées par l’astrologue dont le propos est de formuler une objectivation nouvelle de la situation. Dès lors, l’efficacité de la parole astrologique tient au fait qu’elle permet de replacer les expériences du sujet au sein d’un système cohérent où toutes les séquences de son existence sont agencées selon une ligne de vie directrice. L’astrologie aiderait ainsi l’individu à s’extraire du pur présent pour revisiter son parcours personnel, l’objectif de la consultation étant in fine de renouer le fil narratif du vécu et l’identité. À ce sujet, Anselm Strauss remarque que l’on ne peut « réconcilier les identités passées, leur donner une cohérence vraisemblable en dépit de leur apparente diversité qu’en les regroupant sous une interprétation homogène.  » [21] Or, l’interaction astrologique est aussi centrée sur l’élaboration d’un idéal identitaire qui englobe les diverses facettes de l’acteur de manière stable et structurée. Dans cette perspective, l’identité définie par l’astrologue et son client au cours de la consultation est une forme d’ « identité narrative », la remémoration et la recomposition du passé visant à consolider l’unité du soi par la mise en intrigue des vicissitudes de l’existence individuelle.

Nous empruntons ce concept à Paul Ricœur dont les travaux mettent en avant l’importance du récit de vie dans le processus identitaire. Comme il l’écrit : « La personne, comprise comme personnage de récit, n’est pas une entité distincte de ses expériences. Bien au contraire : elle partage le régime de l’identité dynamique propre à l’histoire racontée. Le récit construit l’identité du personnage, qu’on peut appeler son identité narrative, en construisant celle de l’histoire racontée. C’est l’identité de l’histoire qui fait celle du personnage.  » [22] On peut considérer, de ce point de vue, que l’identité de l’acteur, dont l’histoire est narrée par l’astrologue, repose sur la cohérence de son parcours biographique compris comme une totalité singulière et donc distincte de toutes les autres configurations existentielles. L’interprétation du thème astral, menée conjointement par l’astrologue et son client lors de la séance de consultation, équivaut ainsi à une fictionnalisation de l’existence personnelle participant à la construction d’une identité narrative : la carte du ciel est un support identitaire sur lequel l’acteur prend appui pour bricoler un moi unitaire et négocier les termes de son identité avec son astrologue en vue de reconquérir une certaine capacité d’action sur l’orientation de son destin [23].

 Conclusion

En inscrivant la pratique de l’astrologie dans le cadre du processus de reconstruction identitaire, nous avons pu appréhender la place de l’imaginaire dans la définition de soi. Comme nous l’avons évoqué, la caractérologie est actuellement la spécialité la plus répandue et la plus sollicité de l’astrologie occidentale. Un tel succès peut s’expliquer par le fait que l’astrologie caractérologique propose au sujet de l’aider à définir sa singularité lorsque l’affaiblissement des appartenances sociales fait vaciller l’identité personnelle. Pour les astrophiles, le temps de l’origine, fondé par la venue au monde de l’individu, conditionne la constitution essentielle de sa personnalité. À l’instar de la psychanalyse, l’astrologie se pose en tant que science du sujet étant donné que l’interprétation symbolique de la carte du ciel vise à mettre au jour le caractère intime de chacun et, par là même, à pénétrer au cœur de la psyché individuelle. Autrement dit, le thème natal représente la permanence de l’influx céleste initial censé déterminer l’invariance de l’être en dépit des éventuels changements circonstanciels. Il s’agit donc, à travers l’étude du thème astrologique, de reconstituer l’archétype céleste de l’individu quand l’image de soi est brouillée par le bouleversement des repères identitaires. Mais, tandis qu’il croit se découvrir, l’acteur se réinvente en réalité à travers l’étude personnalisée de son thème astrologique. Le rôle principal de l’astrologue consiste, en effet, à mobiliser les ressources symboliques de l’imaginaire astrologique pour aider son client à s’extraire du marasme identitaire dans lequel il est plongé. L’efficacité de la « cure » astrologique dépend toutefois de la capacité du consultant à s’identifier à son portrait astral, et donc à s’appuyer sur sa propre représentation symbolique pour se mettre en récit. L’image zodiacale, associée au double astrologique de l’individu dont elle symbolise le caractère, sert ainsi de support à la construction d’une identité narrative dont les termes sont négociés avec le conseiller astral au cours de l’interaction astrologique.

Bibliographie

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  • Maître Jacques, « La consommation d’astrologie dans la société moderne », Diogène, n°53, janviers-mars 1966, pp. 92-109
  • Morin Edgar (dir.), « De l’ancienne à la nouvelle Babylone » dans La croyance astrologique moderne. Diagnostic sociologique, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1981, pp. 133-148
  • Pellegrini Catherine, « Le système divinatoire astrologique : la temporalité en question », Actes sémiotiques, n°32, décembre 1984, pp. 28-32
  • Ricœur Paul, Soi-même comme un autre, Paris, Éditions du Seuil, 1990
  • Sellato Bernard, « L’astrologie, une science humaine ? », L’Homme, 31-119, 1991, pp. 113-118
  • Strauss Anselm, Miroirs et masques. Une introduction à l’interactionnisme, Paris, Métailié, 1992

Notes

[1] M. Foucault, Histoire de la sexualité. 3, Le souci de soi, Paris, Gallimard, 1984

[2] À propos de l’engouement populaire pour la caractérologie astrologique, Jacques Maître remarquait déjà en 1966 que : « La psychologie moderne, non seulement avec la psychanalyse, mais aussi avec la caractérologie et les conseils pratiques offre précisément une voie pour répondre à certains besoins subjectifs. Dans la consommation courante d’astrologie, cette sphère réapparaît de façon émiettée, dégradée, introvertie mais plus accessible au public que dans sa forme spécifique.  » J. Maître, « La consommation d’astrologie dans la société moderne », Diogène, n°53, janvier-mars 1966, p. 106

[3] D. Boy, G. Michelat, « Les Français et les parasciences : vingt ans de mesures », Revue française de sociologie, 43-1, 2002, pp. 35-45

[4] E. Morin (dir.), « De l’ancienne à la nouvelle Babylone », dans La croyance astrologique moderne. Diagnostic sociologique, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1981, pp. 142-143

[5] Notre réflexion est étayée par un travail de terrain accompli dans le cadre d’une thèse de doctorat en cours à l’Université de Caen. Pour réaliser cette enquête, nous avons concilié deux techniques d’investigation qualitatives : l’entretien semi-directif mené auprès des astrologues et de leurs clients, et l’observation directe de consultations astrologiques. En vue d’appréhender les conditions de production du discours astrologique, nous avons choisi, un peu à la manière de l’ethnologue, de recourir à des informateurs privilégiés, à savoir des astrologues, auprès desquels nous nous sommes entretenue non seulement pour recueillir les témoignages de professionnels de l’astrologie, mais aussi dans le but d’accéder à la parole des consultants. Parmi les astrologues que nous avons rencontrés, certains ont accepté de nous mettre en contact avec leurs clients, et l’un d’entre eux a également autorisé notre présence à des séances de consultations. Or, l’observation in situ du déroulement de l’interaction astrologique nous a permis de procéder à une investigation détaillée du processus divinatoire envisagé de l’intérieur, palliant, de ce fait, aux inconvénients de l’entretien semi-directif. En effet, nous n’avions alors pas à redouter de recueillir des récits d’acteurs empreints de sélectivité (par exemple, un astrologue peut choisir, au cours d’un entretien, de taire certains éléments, tels que son incapacité à convaincre un consultant du bien-fondé de son diagnostic), ou de reconstruction de la réalité (à l’inverse, l’effet de halo peut amener le consultant à minimiser, voire à oublier, les erreurs d’interprétation de l’astrologue pour ne retenir que les énoncés jugés exacts). Nous avons ainsi pu observer une dizaine de consultations, et nous avons interviewé dix astrologues et quinze consultants (dont cinq étudiants en astrologie). Le recueil de ces données nous a permis de saisir les conditions sociales de production et de réception de la parole astrologique.

[6] B. Sellato « L’astrologie, une science humaine ? », L’Homme, 31-119, 1991, p. 114

[7] La grille de lecture appliquée par l’astrologie distingue donc trois éléments, les planètes, les signes et les maisons, qui coexistent et interagissent dans le cosmos. La planète représente une faculté dont le signe zodiacal permet de déterminer la nature particulière et dont le champ d’application est défini selon la maison dans laquelle elle se positionne au moment de l’horoscope. Par exemple, Mercure (planète de la communication) située dans le signe des Gémeaux (marqué par le goût des échanges) en maison 10 (maison de la carrière) peut signifier que l’individu sera amené à exercer une profession en lien avec l’écriture, le commerce ou encore le journalisme.

[8] Notons que le signe zodiacal, défini selon la position du soleil dans le zodiaque à la naissance, présente une double fonction d’identification collective et individuelle. Il désigne à la fois l’individu dans sa spécificité identitaire (de nombreux amateurs d’astrologie possèdent à ce titre divers objets frappés de leur emblème zodiacal), en même temps qu’il rattache le natif à un ensemble communautaire très vaste dans la mesure où nous sommes des millions à partager le même signe solaire. De ce point de vue, l’astrologie populaire, dont le propos est collectif et impersonnel, s’oppose à l’astrologie spécialisée qui s’adresse directement à la singularité de l’individu. C’est pourquoi la question du traitement médiatique de l’astrologie suscite des réactions très contrastées parmi les astrophiles. Si certains d’entre eux se disent favorables à la vulgarisation astrologique, en tant qu’elle favorise la diffusion de la théorie astrale au-delà des cercles d’initiés, la plupart des astrologues et des consultants que nous avons rencontrés condamnent l’astrologie de masse, et en particulier l’horoscope qui affiche, selon eux, une image pervertie et appauvrie du symbolisme astrologique.

[9] Cette formule est empruntée à Edgar Morin qui précise par ailleurs que l’interprétation du « ciel de naissance donne forme, formule et configuration à ce qui est le plus obscur, le plus mystérieux, le plus nébuleux au Moi : sa subjectivité, sa psyché, l’univers intérieur des pulsions. » Il ajoute que : « Le symbole zodiacal apporte à l’individu non seulement son signe tutélaire mais aussi son signe sémantique, A.D.N. astral porteur de sa singularité, de son programme, de ses possibilités. » E. Morin, op.cit., p. 138.

[10] Une grande partie des consultants que nous avons rencontrés s’inscrivent eux aussi dans la mouvance caractérologique de la pratique astrologique moderne et déclarent s’opposer à l’application prévisionnelle de l’astrologie. Ces derniers estiment que le fait de deviner l’avenir sur la base de l’horoscope peut conduire l’astrologue à orienter leurs décisions dans le sens des prédictions formulées. L’idée que la prévision astrologique puisse s’apparenter à une sorte de prophétie auto-réalisatrice s’avère même insupportable pour certains consultants qui souhaitent préserver leur liberté d’action intacte.

[11] C. Pellegrini, « Le système divinatoire astrologique : la temporalité en question », Actes sémiotiques, n°32, décembre 1984, pp. 31-32

[12] V. Caradec, D. Martuccelli, Matériaux pour une sociologie de l’individu. Perspectives et débats, Presses universitaires du Septentrion, Villeneuve d’Ascq, 2004, p. 22

[13] C. Dubard, La crise des identités. L’interprétation d’une mutation, Paris, Presses universitaires de France, 2000, p. 167

[14] C. Pellegrini, op.cit., p. 31

[15] V. de Gaulejac, Qui est « je » ?, Paris, Éditions du Seuil, 2009, p. 84

[16] E. Durkheim, De la division du travail social, Paris, Presses universitaires de France, 1893

[17] Nous rejoignons ici les analyses de Salvador Juan qui indique que : «  La démultiplication des statuts professionnels, familiaux, résidentiels, de public consommateur de biens ou de services et usager d’équipement, de statuts sociabilitaires, se traduit en morcellement identitaire. » S. Juan, La société inhumaine, Mal-vivre dans le bien-être, Paris, L’Harmattan, 2001, p. 67. De plus, la spécialisation fonctionnelle de l’espace urbain accentue les tensions identitaires engendrées par le processus de différenciation statutaire. Car, à mesure que les usages accomplis et que les statuts endossés dans la vie quotidienne prennent place dans des espaces sociaux séparés, l’acteur éprouve de plus grandes difficultés à rassembler de manière cohérente les diverses facettes identitaires ainsi dissociées. La non-congruence des statuts, envisagée du point de vue de l’expérience individuelle des acteurs, est donc susceptible d’engendrer une crise de l’identité personnelle caractérisée par la perte du sentiment d’unité du soi.

[18] E. Goffman, Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, Paris, Éditions de Minuit, 1975

[19] B. Lahire, L’homme pluriel. Les ressorts de l’action, Paris, Nathan, coll. « Essais et recherches », 1998

[20] G. Durand, Science de l’homme et Tradition. Le nouvel esprit anthropologique, Paris, Éditions Tête de feuille-Sirac, 1975, p. 39

[21] A. Strauss, Miroirs et masques. Une introduction à l’interactionnisme, Paris, Métailié, 1992, p. 154

[22] P. Ricœur, Soi-même comme un autre, Paris, Éditions du Seuil, 1990, p. 175.

[23] Ce point rejoint les analyses de Jean-Claude Kaufmann lorsqu’il affirme que : «  L’identité biographique et narrative consiste, sinon à définir l’unité globale et définitive, du moins à construire des unités partielles et relatives, à renouer sans cesse les fils cassés, à mener la chasse aux dissonances. Travail d’assemblage inlassable, de charpentier des lignes de force de la vie. Travail mené souvent à quelques moments particuliers et privilégiés, un peu en dehors du feu de l’action habituelle, seul, ou avec des complices et confidents occasionnels.  » J.-C. Kaufmann, L’invention de soi. Une théorie de l’identité, Paris, Armand Colin, 2004, p. 171

Pour citer l'article


Boquet Caroline, « La (re)construction imaginaire de l’identité personnelle et la caractérologie astrologique », dans revue ¿ Interrogations ?, N°15. Identité fictive et fictionnalisation de l’identité (I), décembre 2012 [en ligne], http://www.revue-interrogations.org/La-re-construction-imaginaire-de-l (Consulté le 28 septembre 2016).



ISSN électronique : 1778-3747

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