Vandevelde-Rougale Agnès, Comité de rédaction, Rougerie Corinne, Papadopoulou Melpomeni
¿ Interrogations ? est une revue à comité de lecture. Tous les articles reçus sont d’abord soumis à une pré-expertise interne au comité de rédaction, qui évalue leur pertinence scientifique, ainsi que leurs qualités rédactionnelles. Ils sont ensuite soumis à une double expertise à l’aveugle, réalisée anonymement par le comité de lecture ou par des chercheurs sollicités à l’extérieur.
La revue est indépendante de toutes institutions (universités, laboratoires, etc.) et de toutes écoles. Elle défend la pluridisciplinarité et le croisement des regards épistémologiques et méthodologiques.
Dans un souci de diffusion de la connaissance, l’ensemble des numéros est en libre accès sur le site internet de la revue, dès leur mise en ligne selon les conditions d’utilisation de la revue.
Numéro de revue coordonnée par Corinne Rougerie, Melpomeni Papadopoulou et Agnès Vandevelde-Rougale
En quelques années, les tiers-lieux se sont imposés dans le débat public et dans les politiques publiques, en étant fréquemment associés à des dynamiques d’innovation, de coopération et d’expérimentation. Les espaces de co-working, les fablabs, les tiers-lieux culturels (Galli et al., 2024), nourriciers, de santé et d’insertion se multiplient grâce au soutien des politiques publiques et des initiatives citoyennes. À titre d’exemple, l’étude de Corinne Martin consacrée à un festival d’arts numériques et à un incubateur culturel met en évidence la diversité des formes organisationnelles et des dynamiques territoriales susceptibles d’être regroupées sous l’appellation de tiers-lieux (Martin, 2021). Cette diffusion rapide contraste cependant avec l’hétérogénéité des réalités qu’ils désignent.
Depuis les discussions initiales de Ray Oldenburg (1999 [1989] : xvii), la notion s’est progressivement éloignée de sa seule association aux « troisièmes lieux » (lieux de rassemblement public informels, se distinguant du « premier lieu » constitué par le foyer et du « deuxième lieu » qui renvoie au lieu de travail) pour recourir à des réalités multiples. Cette polysémie invite notamment à interroger le passage du lieu à l’espace. Bazin (2014, 2018) préfère ainsi parler de « tiers-espace » afin de saisir des processus à la fois physiques et symboliques, intellectuels et stratégiques. Si le lieu peut être localisé, l’espace n’est pas prédéfini par une action ou une fonction : il se construit à travers des pratiques susceptibles de déplacer les usages et les hiérarchies symboliques des lieux. On l’utilise maintenant dans les politiques publiques de développement territorial, les études sur l’innovation sociale, la participation citoyenne et les apprentissages collectifs. Les tiers-lieux peuvent ainsi être appréhendés comme des espaces où se rencontrent institutions, associations, entreprises, chercheurs, habitants et collectifs citoyens, au croisement de logiques hétérogènes, voire contradictoires (L’observatoire, 2018 ; Plaignaud, Emilieu, 2023).
La diffusion et l’institutionnalisation croissantes des tiers-lieux, notamment à travers leur inscription dans les politiques de développement territorial, invitent cependant à interroger les processus de normalisation qui peuvent accompagner leur reconnaissance (Nadou et al., 2023). Les tiers lieux constituent-ils des espaces susceptibles de déplacer les cadres institués, les rapports sociaux et les modes d’organisation, ou participent-ils à la recomposition de nouvelles formes de gouvernance territoriale ? L’enjeu n’est alors pas de postuler leur caractère innovant ou alternatif, mais d’analyser les processus par lesquels les pratiques qui s’y développent transforment, reproduisent ou réaménagent les normes et les rapports sociaux existants. Comment les tiers-lieux articulent-ils autonomie locale et injonctions institutionnelles ? Dans quelle mesure permettent-ils de renouveler les pratiques d’accompagnement, d’éducation, de formation, de recherche et/ou de participation citoyenne ? Quels effets produisent-ils sur les rapports de pouvoir, les légitimités professionnelles, les formes d’engagement ou les modalités de production de savoirs ?
Ces interrogations invitent à dépasser une approche essentiellement descriptive des tiers-lieux pour les considérer comme des analyseurs privilégiés (Coste, Figueira, 2024) des mutations contemporaines. Ils révèlent les tensions qui traversent aujourd’hui les institutions éducatives, sociales, sanitaires, culturelles : entre coopération et mise en concurrence, autonomie et normalisation, innovation et institutionnalisation, expérimentation et évaluation, participation et gouvernance.
Ce numéro s’inscrit dans le prolongement de deux manifestations scientifiques organisées conjointement par le laboratoire Éducation, Éthique, Santé (EES EA7505) de l’université de Tours : une journée d’étude doctorale portée par des doctorants en sciences de l’éducation et de la formation, et un colloque international. Son ambition n’est pas de dresser un état de l’art supplémentaire des tiers-lieux, mais d’interroger ce que ces espaces donnent à voir des mutations contemporaines des pratiques sociales, éducatives, scientifiques et politiques.
Axe 1 – Les tiers-lieux comme espaces d’hybridation
Il s’agira notamment d’examiner les espaces intermédiaires et les « effets de bordures [1] » (Bazin, 2018 : 92) qui se construisent entre les mondes sociaux, professionnels et institutionnels relevant de logiques, de spatialités ou de temporalités différentes. Ces configurations pourront être interrogées à partir des transformations organisationnelles, des modes de gouvernance, des rapports aux normes et des dynamiques institutionnelles qu’elles donnent à voir. Par exemple, les acteurs dans différents milieux socio-professionnels n’obéissent pas nécessairement aux mêmes temporalités et spatialités. Les rencontres « interstices », « favorisant, entre déambulation physique et mentale, les croisements transdisciplinaires et le partage sous différents supports des travaux des participants » (Bazin, 2014 : 17) peuvent alors être appréhendées comme révélatrices d’une cartographie spatiale des espaces.
Axe 2 – Les tiers-lieux comme espaces de transformations sociales et territoriales
Les tiers-lieux sont également fréquemment considérés comme des leviers de développement territorial (Nadou et al., 2023). Mais quelles formes de coopération produisent-ils réellement ? Dans quelles conditions peuvent-ils constituer des espaces d’expérimentations et de production du commun (Martin et Pereira,2021, Nicolas-Le Strat, 2024) ? Quels rapports entretiennent-ils avec les politiques publiques, les collectivités ou les acteurs économiques ? Les contributions pourront interroger des processus dans des contextes différents urbains, ou ruraux et à partir d’enjeux écologiques, culturels, numériques, économiques et sociaux.
Axe 3 – Les tiers-lieux comme espaces relationnels
Les tiers-lieux sont également décrits comme des espaces favorisant les apprentissages, les rencontres et les processus d’émancipation (Pesce et al., 2021). Les contributions pourront notamment interroger les pratiques d’accueil (Rougerie, 2024) et d’hospitalité, les dispositifs d’accompagnement, les apprentissages informels ou encore les dynamiques de faire ensemble. Les humanlabs constituent, par exemple, des espaces où le passage du « faire soi-même » au « faire ensemble » peut soutenir des parcours d’empowerment (Tehel, 2024). Il s’agira d’analyser les expériences vécues par les usagers et les professionnels, mais également les tensions éthiques, relationnelles et professionnelles qui traversent ces pratiques, notamment autour de l’accueil, de l’accompagnement et de l’hospitalité.
Axe 4 – Les tiers-lieux comme espaces de production de savoirs
Les propositions pourront également interroger les tiers-lieux comme espace où s’expérimentent des formes de recherche participative, collaborative, d’intervention ou socio-clinique. Ces démarches questionnent les modalités de production des connaissances et les collaborations entre chercheurs, professionnels, habitants. Bazin (2018) propose à cet égard la notion de « tiers-espace scientifique », espace situé au croisement des savoirs et des pratiques de recherche. Cette perspective peut être mise en dialogue avec le « tiers espace socio-scientifique » (Marcel, 2021) pensé comme un dispositif de médiation entre espaces sociaux hétérogènes. Les contributions pourront ainsi questionner les déplacements épistémologiques produits par ces collaborations, notamment à partir du « regard situant » (Seraphin, 2026), attentif aux effets des positions, des implications et des interactions sur les processus de recherche et sur les connaissances produites.
Axe 5 – Questionner la notion de tiers-lieux : controverses, concepts et déplacements
Enfin, les contributions pourront proposer une réflexion théorique ou critique sur la notion même de tiers-lieu : sa polysémie, ses usages scientifiques et politiques, ses filiations théoriques, ses limites et les controverses qu’elle suscite. Ces conceptualisations invitent à déplacer le regard de la seule matérialité ou fonction du lieu vers les pratiques de la relation, les médiations et les processus qui contribuent à configurer un espace. Ce numéro entend ainsi favoriser un dialogue interdisciplinaire entre divers champs des sciences humaines et sociales, en considérant les tiers-lieux à la fois comme des objets de recherche, des espaces d’expérimentation et des analyseurs des transformations actuelles des systèmes éducatifs, sociaux, de santé, culturels ou écologiques, des territoires et des savoirs.
Les textes proposés pour publication sont attendus le 31 octobre 2026 au plus tard et à envoyer simultanément aux trois coordinatrices du numéro : corinne.rougerie@univ-tours.fr ; melpomeni.papadopoulou@univ-tours.fr ; a-vandevelde@orange.fr
Les articles ne devront pas dépasser 50 000 signes (notes, espaces et bibliographie compris) et devront être accompagnés d’un résumé et de cinq mots-clés en français, d’un résumé (abstract) et de cinq mots-clés (keywords) en anglais.
Les articles répondront impérativement aux normes de rédaction présentées à l’adresse suivante : http://www.revue-interrogations.org/Recommandations-aux-auteurs
Publication prévue du numéro : juin 2027.
Bazin Hugues (2014), Enjeux d’un tiers-espace scientifique. Éléments méthodologiques et épistémologiques en recherche-action [en ligne] https://recherche-action.fr/hugues-bazin/download/methodologie%20recherche-action/2014_Enjeux-dun-Tiers-Espace-scientifique.pdf (consulté le 15 juillet 2026)
Bazin Hugues (2018), « La centralité populaire des tiers espaces », L’Observatoire, n° 52, pp. 91-93.
Coste Rowan, Figueira Clarissa (2024), « Analyseur », dans Lexique de socio-clinique institutionnelle, Claire de Saint Martin (dir.), [en ligne] https://lexiquesci.hypotheses.org/category/a/analyseur (consulté le 13 juillet 2026).
Galli David, Galliano Clara et Lambert Vincent (dir.) (2024), Les tiers lieux culturels. Tome 1. Identités en création, Paris, L’Harmattan.
Marcel Jean-François (2021), « Un dispositif, un tiers espace et des médiations. Le tiers espace socio-scientifique dans la recherche-intervention », Dispositif(s) et médiation(s), n° 107, [en ligne] https://journals.openedition.org/sds/12659 (consulté le 13 juillet 2026).
Martin Corinne (2021), « Diversité culturelle et tiers-lieux : festival d’arts numériques et incubateur culturel en région Grand Est », Les Enjeux de l’information et de la communication, n°22, pp. 107-118.
Martin Corinne et Pereira Camille (2021), « Les tiers-lieux, espaces d’expérimentation du commun ? », dans L’essor des biens communs. Une analyse pluridisciplinaire des communs, Hervé Marchal et Jean-Marc Stébé (dir.), Territoires contemporains - nouvelle série, n° 15, septembre [en ligne] https://tristan.ube.fr/CGC/prodscientifique/TC.html (consulté le 15 juillet 2026)
Nadou Fabien, Baudelle Guy et Demazière Christophe (2023), « Introduction – Les tiers-lieux et le développement territorial », Revue d’Économie Régionale & Urbaine, 5, décembre, pp. 681-691.
Nicolas-Le Strat Pascal (2024), Faire recherche en commun. Chroniques d’une pratique éprouvée, Rennes, Éditions du commun.
Oldenburg Ray (1999 [1989]), The Great Good Place : Cafes, Coffee Shops, Community Centers, Beauty Parlors, General Stores, Bars, Hangouts and How They Get You Through the Day, New York, Marlowe & Company.
Pesce Sébastien, Doublet Marie-Hélène et Guillet Jérôme (2021), « Chapitre 2. Engagement et émancipation », dans Vers une pédagogie de l’engagement ?, Nîmes, Champ social, pp. 32-45.
Plaignaud Anne et Emilieu Paul (2023), Tiers-lieux, la guerre des usages, Paris, Matières premières.
Rougerie Corinne (2024), L’accueil, un analyseur du travail social, Paris, L’Harmattan.
Séraphin Gilles (dir.) (2026), Regards situants, Nanterre, Presses universitaires de Paris Nanterre.
Tehel Amélie (2024), « Du faire soi-même au faire ensemble : parcours d’empowerment en Humanlab », revue ¿Interrogations ?, n° 39. Créer, résister et faire soi-même : le DIY et ses imaginaires, décembre [en ligne] https://revue-interrogations.org/Du-faire-soi-meme-au-faire (consulté le 15 juillet 2026).
La revue accueille également des articles pour ses différentes rubriques, hors appel à contributions thématique :
La rubrique « Des travaux et des jours » est destinée à des articles présentant des recherches en cours dans lesquels l’auteur met l’accent sur la problématique, les hypothèses, le caractère exploratoire de sa démarche, davantage que sur l’expérimentation et les conclusions de son étude. Ces articles ne doivent pas dépasser 30 000 signes (notes, espaces et bibliographie compris) et être adressés à Mireille Dietschy : mireille.diestchy@gmail.com
La rubrique « Fiches pédagogiques » est destinée à des articles abordant des questions d’ordre méthodologique (sur l’entretien, la recherche documentaire, la position du chercheur dans l’enquête, etc.) ou théorique (présentant des concepts, des paradigmes, des écoles de pensée, etc.) dans une visée pédagogique. Ces articles ne doivent pas non plus dépasser 30 000 signes (notes et espaces compris) et être adressés à Agnès Vandevelde-Rougale : a-vandevelde@orange.fr
La rubrique « Varia » accueille, comme son nom l’indique, des articles qui ne répondent pas aux différents appels à contributions ni aux rubriques précédentes. Ils ne doivent pas dépasser 50 000 signes (notes, espaces et bibliographie compris) et être adressés au coordinateur : brice.monier@univ-lorraine.fr
Enfin, la dernière partie de la revue recueille des « Notes de lecture » dans lesquelles un ouvrage peut être présenté de manière synthétique, mais aussi critiqué, la note pouvant ainsi constituer un coup de cœur ou, au contraire, un coup de gueule ! Elle peut aller jusqu’à 12 000 signes (notes et espaces compris) et être adressée à Nicolas Peirot : nicolas.peirot@gmail.com. Par ailleurs, les auteurs peuvent contacter Nicolas Peirot pour nous adresser leur ouvrage, s’ils souhaitent les proposer pour la rédaction d’une note de lecture dans la revue. Cette proposition ne peut être prise comme un engagement contractuel de la part de la revue. Les ouvrages, qu’ils fassent ou non l’objet d’une note de lecture, ne seront pas retournés à leurs auteurs ou éditeurs.
[1] « En écologie l’effet de lisière, appelé également effet de bordure (en anglais edge effect), est un phénomène qui arrive lorsque deux habitats naturels très différents se trouvent côte à côte dans un écosystème. » - Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Effet_de_lisière (consulté le 16 juillet 2026)
Vandevelde-Rougale Agnès, Comité de rédaction, Rougerie Corinne, Papadopoulou Melpomeni, « AAC n°44 - Ce que font les tiers-lieux : espaces, pratiques et transformations », dans revue ¿ Interrogations ?.