Comité de rédaction, Brice Monier
¿ Interrogations ?est une revue à comité de lecture. Tous les articles reçus sont d’abord soumis à une pré-expertise interne au comité de rédaction, qui évalue leur pertinence scientifique, ainsi que leurs qualités rédactionnelles. Ils sont ensuite soumis à une double expertise à l’aveugle, réalisée anonymement par le comité de lecture ou par des chercheurs sollicités à l’extérieur.
La revue est indépendante de toutes institutions (universités, laboratoires, etc.) et de toutes écoles. Elle défend la pluridisciplinarité et le croisement des regards épistémologiques et méthodologiques.
Dans un souci de diffusion de la connaissance, l’ensemble des numéros est en libre accès sur lesite internetde la revue, dès leur mise en ligne selon lesconditions d’utilisation de la revue.
L’athlète répète son geste jusqu’à ce qu’il devienne une seconde nature. La musicienne reprend inlassablement un passage difficile. Le comédien répète – le mot lui-même le dit – avant de performer. Plus encore, et finalement peut-être contre-intuitivement, la répétition peut être envisagée comme un entraînement qui permet de faire de l’improvisation un principe de jeu« pour affronter le spectacle comme un moment de jeu à créer et non pas à recréer »(Berger, 2021 : §36). Chez l’artisan également, entendu au sens large de Richard Sennett,« l’intuition se travaille »par la pratique routinière –c’est-à-dire répétée – de son activité technique (Sennett, 2010 : 290). Dans un autre domaine encore, l’enfant handicapé bénéficie lui aussi d’un entraînement, par exemple auditif et musical dans le cas de l’enfant sourd, comme l’a montré Françoise Rochette (Rochette, 2012). La prise en charge des addictions peut également se baser en partie sur« l’entraînement aux compétences pour faire face »(Kostogianni, Varescon, 2012 : 173).
Ces différentes personnes sont mues par une logique commune : toutes s’entraînent.
« Mot nomade »dont le sens s’enrichit au gré de ses transferts entre la France et l’Angleterre (Claverie, Loudcher, Vaucelle, 2024 : 19), l’entraînement est aujourd’hui une notion centrale dans de nombreux champs de pratique et de recherche. Peuvent être concernés, sans exhaustivité, le sport et les activités physiques, l’enseignement à l’école – du point de vue tant des élèves que des enseignant.es –, la rééducation, la santé, la recherche, l’art et la musique, le dressage et l’éthologie, ou encore, par extension, l’apprentissage automatique en intelligence artificielle. Cette diffusion lexicale du terme « entraînement » traduit la circulation, souvent métaphorique, d’un même schème : celui d’un processus organisé visant à transformer un état initial constaté en un état final désiré (Roger, 2003), entre des domaines qui n’ont pourtant ni les mêmes objets, ni les mêmes méthodes.
Si l’on admet que l’entraînement peut être une répétition d’actes en vue de performer, entendu ici au sens étymologique deper formare, « donner une forme » – autrement dit lorsque « la bonne forme est enfin atteinte » (Noël, 1991 : 63) –, la diffusion du terme dans des domaines variés semble trouver son origine dans l’Antiquité grecque. Dans son étude de 1960 sur les monuments consacrés à l’éducation en Grèce antique, Jean Delorme montre que le termegymnasionétait utilisé pour évoquer tout à la fois le lieu où le corps de l’athlète était entraîné et celui où l’on s’évertuait à la discussion philosophique (Delorme, 1960) par l’exercice répété (Gourinat, 2022). L’entraînement n’est alors pas circonscrit au seul athlète, mais il concerne aussi l’esthète, qui travaille à se former, à se transformer, à se rendre digne d’une vertu par la répétition.
Cet exposé liminaire invite à ne pas restreindre l’entraînement à la seule préparation du corps sportif, mais à le penser comme une pratique présente dans divers domaines et/ou comme une catégorie transversale : un processus organisé, répété, progressif, susceptible d’être mobilisé par l’athlète, la.le philosophe, la.le musicien.ne, l’artiste, l’élève, la.le comédien.ne, l’artisan.ne, et peut-être même la machine pour passer d’un état initial à un état transformé. C’est la construction des savoirs de l’entraînement qui constitue le cœur de ce nouvel appel à contributions de larevue ¿ Interrogations ?. Les auteurs et autrices sont invités à investir un ou plusieurs des axes présentés ci-dessous, mais également à proposer des approches originales dès lors qu’elles s’inscrivent dans le cadre général de cet appel.
Qui produit le savoir de l’entraînement ? Est-ce le.la chercheur.euse en laboratoire, l’entraîneur.e de terrain, l’enseignant.e, la.le praticien.ne elle.lui-même ? Quelles motivations animent ces différents acteurs et actrices ?
Dans quelles configurations (Elias, 1981) ces savoirs sont-ils produits ? Comment sont-ils validés et selon quels critères de validité sont-ils reconnus ? S’agit-il de leur conformité à une démarche expérimentale, de leur efficacité éprouvée dans la pratique, ou encore de leur transmission par tradition ou par compagnonnage ? Quels rapports les savoirs de l’entraînement entretiennent-ils avec les hiérarchies, implicites ou explicites, entre sachant.es et apprenant.es ?
D’autre part, comment ces savoirs circulent-ils, se traduisent-ils, se transforment-ils ou se perdent-ils, d’une part entre différents champs de pratique ou de recherche et, d’autre part, au sein d’un même champ ?
Sur quels types de savoirs se fonde l’entraînement ? Quelles formes de savoirs (Pesce, 2017) mobilise-t-il et produit-il : savoirs scientifiques, savoirs expérientiels, savoirs tacites ou explicites (Polanyi, 1967), savoir-faire incorporés, connaissances techniques, intuitions, habitudes, savoirs issus de la tradition,mètis(Schwint, 2002) ? Comment ces différentes formes de savoirs s’articulent-elles ? Sont-elles complémentaires, concurrentes ou hiérarchisées ?
Plus encore, dans quelle mesure l’entraînement transforme-t-il ces savoirs ou en fait-il émerger de nouveaux ? L’entraînement produit-il des savoirs spécifiques, irréductibles à des connaissances théoriques ? Comment l’expérience répétée transforme-t-elle le rapport au savoir ? Dit autrement, quels effets épistémiques produit la pratique de l’entraînement elle-même ? En allant plus loin encore, que dit l’entraînement de l’histoire du sujet et de la pratique (artistique, artisanale, sportive, médicale, etc.) ?
Un troisième axe propose d’interroger la catégorie même d’entraînement et les effets de ses différentes conceptualisations sur la production des savoirs. Que produit le fait de qualifier une pratique d’« entraînement » plutôt que d’« éducation », d’« apprentissage », d’« exercice », de « répétition » ou encore de « coaching » ? Quelles continuités et quelles ruptures ces catégories dessinent-elles ? Quels effets ces rapprochements ou, au contraire, ces distinctions produisent-ils ou elles sur les savoirs élaborés ?
Comment comprendre la diffusion récente de la notion de coaching dans des domaines très divers (Loudcher, 2017) ? Cette évolution traduit-elle une redéfinition de l’entraînement ? S’accompagne-t-elle de l’émergence de nouveaux savoirs ou d’une recomposition des modalités de leur légitimation ?
En d’autres termes, comment les mots que nous utilisons (entraînement, répétition, coaching, apprentissage, etc.) configurent-ils ce qu’il est possible de connaître au sujet de l’entraînement ?
Un dernier axe propose d’envisager l’entraînement comme catégorie transversale, c’est-à-dire qui traverse plusieurs domaines de pensée et/ou de pratique. Au-delà de la diversité des activités et des champs concernés (sport, art, artisanat, éducation, rééducation, philosophie, intelligence artificielle, etc.), est-il possible d’identifier des invariants dans les modalités de construction des savoirs de l’entraînement ? Existe-t-il des mécanismes, des formes de transmission, des temporalités ou encore des régimes de preuve communs, ou faut-il au contraire reconnaître l’irréductible singularité de chaque domaine ? Dans quelle mesure les savoirs de l’entraînement peuvent-ils circuler d’un champ à l’autre ?
Que gagne-t-on ou que perd-on à penser l’entraînement comme une catégorie transversale plutôt que comme une notion propre à des pratiques spécifiques ?
Finalement, ce prochain numéro de larevue ¿ Interrogations ?entend déplacer le regard : il ne s’agit pas seulement de définir l’entraînement ou d’inventorier les savoirs qui lui sont associés, mais d’interroger les conditions de production, de circulation et de légitimation de ces savoirs, ainsi que les effets épistémiques des différentes conceptualisations de l’entraînement sur leur élaboration, sur le sujet ou la sujette et sur la pratique (sportive, musicale, théâtrale, rééducative, philosophique, etc.). Comme toujours, l’ensemble des disciplines accueillies par la revue¿ Interrogations ?sont les bienvenues pour penser ce sujet, éminemment pluridisciplinaire.
Les textes proposés pour publication sont attendus le 31 janvier 2027 au plus tard et à envoyer à la coordination du numéro :brice.monier@univ-lorraine.fr.
Les articles ne devront pas dépasser 50 000 signes (notes, espaces et bibliographie compris) et devront être accompagnés d’un résumé et de cinq mots-clés en français, d’un résumé (abstract) et de cinq mots-clés (keywords) en anglais.
Les articles répondront impérativement aux normes de rédaction présentées à l’adresse suivante :http://www.revue-interrogations.org/Recommandations-aux-auteurs
Publication prévue du numéro : décembre 2027.
Berger Laurent (2021), « Répétition vs Entraînement »,L’ethnographie, 5-6, septembre [en ligne]https://revues.mshparisnord.fr/ethn… (consulté le 29 juin 2026).
Claverie Eric, Loudcher Jean-François, Vaucelle Serge (2024),Histoire de l’entraînement sportif. Pratiques et discours techniques en France (XIXe-XXe siècles), Paris,INSEP.
Delorme Jean (1960),Gymnasion. Étude sur les monuments consacrés à l’éducation en Grèce (des origines à l’Empire romain), Athènes, École française d’Athènes.
Elias Norbert (1981),Qu’est-ce que la sociologie ?, Paris, Pocket, [1970].
Gourinat Jean-Baptiste (2022), « Sur la philosophie comme askêsis (Entretiens, III, 2 et 12) : Épictète et la tradition stoïcienne »,Aitia, 12, décembre [en ligne] http://journals.openedition.org/ait… (consulté le 29 juin 2026).
Kostogianni Nikoleta et Varescon Isabelle (2012), « I. Approche motivationnelle et prévention de la rechute en addictologie », dansPsychologie de la santé, Sultan Serge et Varescon Isabelle (dir.), Paris, Presses Universitaires de France, pp. 151-174.
Loudcher Jean-François (2017), « Le coaching sportif, une notion centrale pour les sciences du sport ? Enquête culturelle comparée et différenciée sur son cheminement et son utilisation actuelle et future »,STAPS, vol. 115, n° 1, pp. 7-23.
Noël Émile (1991), « Des limites et du milieu », dans Nancy Midol (dir.),Performance & santé, Nice, A.F.R.A.P.S.
Pesce Sébastien (2019), « Savoirs (formes de) », dans Vandevelde-Rougale Agnès, Fugier Pascal (dir.), avec la collaboration de Vincent de Gaulejac,Dictionnaire de sociologie clinique, Paris, Erès, pp. 570-572.
Polanyi Michael (1967),The Tacit Dimension,Londres, Routledge & Kegan Paul.
Rochette Françoise (2012),Entraînement auditif et musical chez l’enfant sourd profond : effets sur la perception auditive et effets de transferts, Thèse de doctorat en psychologie, Dijon.
Roger Anne (2003),L’entraînementen athlétisme. Une histoire de théoriciens ? (1919-1973), Thèse de doctorat en sciences du sport, Université Lyon 1.
Schwint Didier (2002),Le savoir artisan. L’efficacité de la mètis, Paris, L’Harmattan.
La revue accueille également des articles pour ses différentes rubriques, hors appel à contributions thématique :
La rubrique « Des travaux et des jours »est destinée à des articles présentant des recherches en cours dans lesquels l’auteur met l’accent sur la problématique, les hypothèses, le caractère exploratoire de sa démarche, davantage que sur l’expérimentation et les conclusions de son étude. Ces articles ne doivent pas dépasser 30 000 signes (notes, espaces et bibliographie compris) et être adressés à Mireille Dietschy :mireille.diestchy@gmail.com
La rubrique « Fiches pédagogiques »est destinée à des articles abordant des questions d’ordre méthodologique (sur l’entretien, la recherche documentaire, la position du chercheur dans l’enquête, etc.) ou théorique (présentant des concepts, des paradigmes, des écoles de pensée, etc.) dans une visée pédagogique. Ces articles ne doivent pas non plus dépasser 30 000 signes (notes et espaces compris) et être adressés à Agnès Vandevelde-Rougale :a-vandevelde@orange.fr
La rubrique « Varia »accueille, comme son nom l’indique, des articles qui ne répondent pas aux différents appels à contributions ni aux rubriques précédentes. Ils ne doivent pas dépasser 50 000 signes (notes, espaces et bibliographie compris) et être adressés au coordinateur :brice.monier@univ-lorraine.fr
Enfin, la dernière partie de la revue recueille des« Notes de lecture »dans lesquelles un ouvrage peut être présenté de manière synthétique mais aussi critiqué, la note pouvant ainsi constituer un coup de cœur ou, au contraire, un coup de gueule ! Elle peut aller jusqu’à 12 000 signes (notes et espaces compris) et être adressée à Nicolas Peirot :nicolas.peirot@gmail.com. Par ailleurs, les auteurs peuvent contacter Nicolas Peirot pour nous adresser leur ouvrage, s’ils souhaitent les proposer pour la rédaction d’une note de lecture dans la revue. Cette proposition ne peut être prise comme un engagement contractuel de la part de la revue. Les ouvrages, qu’ils fassent ou non l’objet d’une note de lecture, ne seront pas retournés à leurs auteurs ou éditeurs.
Comité de rédaction, Brice Monier, « AAC 45. L’athlète, l’esthète et les autres : la construction des savoirs de l’entraînement », dans revue ¿ Interrogations ?.