Accueil du site > Numéros > N°42. 20 ans d’Interrogations > Varias > Repenser la médiation interculturelle en SIC : entre co-construction et (...)


Brassier-Rodrigues Cécilia

Repenser la médiation interculturelle en SIC : entre co-construction et transformation

 




 Résumé

Alors que la médiation interculturelle est souvent réduite à une fonction de résolution des conflits, cet article propose une approche alternative. À partir de deux projets impliquant des réfugiés, il analyse comment des pratiques de médiation fondées sur la création d’objets communicationnels permettent la co-construction d’un sens commun. Inscrite dans une dynamique de transformation, cette médiation s’éloigne d’un usage purement instrumental pour révéler ses dimensions symboliques et théoriques. Ce travail vise ainsi à enrichir les recherches en SIC, encore peu nombreuses sur ce sujet.

Mots-clés : médiation interculturelle, co-construction, transformation

 Abstract

While intercultural mediation is often reduced to a conflict resolution function, this article proposes an alternative approach. Based on two projects involving refugees, it analyses how mediation practices based on the creation of communicational objects enable the co-construction of a common meaning. As part of a dynamic of transformation, this mediation moves away from a purely instrumental use to reveal its symbolic and theoretical dimensions. The aim of this work is to enrich research in information and communication research.

Keywords  : intercultural mediation, co-construction, tranformation

 Introduction

La notion de médiation interculturelle est apparue en France dans les années 1970, à la faveur des vagues d’immigration successives et au début d’une crise économique. Dans ce contexte, des interventions se sont mises en place pour résoudre les conflits nés des difficultés à vivre et à communiquer avec des étrangers, si bien que l’idée de désaccord a été centrale pour définir les mécanismes de la médiation interculturelle dans de nombreux travaux en sciences humaines et sociales. Alors que cette conception s’inscrit dans le premier pôle identifié par Jean Caune (2010) dans sa présentation de la notion, celui du « règlement des conflits selon une voie alternative, par la mise en relation des parties » (3), peu de travaux se sont intéressés à l’autre pôle, présenté par le chercheur comme « le processus qui, dans la profondeur et l’épaisseur du social, favorise l’émancipation de la personne par la prise de parole, l’interlocution » (3). Or, la médiation interculturelle peut également être comprise comme un processus permettant de co-construire du sens commun entre des parties qui ne se comprennent pas et s’inscrire dans une démarche dynamique de transformation des personnes engagées dans ce processus.

S’agissant plus particulièrement des sciences de l’information et de la communication (SIC), les travaux portant sur la médiation interculturelle sont discrets. Au terme de l’analyse d’une quarantaine d’articles de recherche, Elise Vandeninden (2016) a identifié quatre types d’objets d’études sur les conceptions de la médiation en SIC : les objets culturels, les objets médiatiques, les objets techniques, les ’nouveaux métiers’ de la médiation. Les questions liées à la médiation interculturelle sont absentes. Dans cet article, je propose de combler en partie ce vide. Je défendrai l’idée que la médiation interculturelle décrit un « processus dynamique de transformation, s’actualisant au fil des développements technologiques dans des pratiques hybrides, processus de rencontre visant à construire du commun partagé » (Gellereau, 2018 : 69).

Dans ce travail, je montrerai que la notion de médiation interculturelle ne se réduit pas à une dimension instrumentale et qu’elle repose sur des dimensions théoriques, symboliques et normatives. A cette fin, pour analyser les processus de médiation qui se sont mis en place, je prendrai appui sur les résultats de deux projets visant l’intégration des réfugiés et qui ont en commun d’avoir conduit à la production d’objets communicationnels. Dans le premier point, après avoir présenté ces projets, j’examinerai les composantes de la médiation interculturelle qui s’y sont déployées. Dans le deuxième point, je montrerai quels processus de médiation interculturelle favorisant la co-construction se sont mis en place lors de la création des objets communicationnels. Enfin, dans le troisième point, j’analyserai comment ces processus ont contribué à engager une transformation chez les personnes qui les ont vécus.

 Vers une hybridation des composantes de la médiation interculturelle

Avec la définition citée ci-avant, Michèle Gellereau (2018) rappelle que, depuis quelques années, le numérique a transformé la manière de saisir la médiation qui « se concrétise dans un hybride de techniques, d’objets et d’intervention humaine » (Caune, 2010 : 5). Désormais, les pratiques intègrent de plus en plus des objets médiateurs, souvent appelés dispositifs (Agostinelli, 2009). C’est le cas de la médiation culturelle qui s’est renouvelée en introduisant des dispositifs techniques dans les musées, tels que des « cartels explicatifs, audioguides, dispositifs numériques interactifs » (Rouzé, 2010 : 8) ou encore la réalité augmentée ou le mapping (Aquilina et al., 2019). Leur apparition invite à repenser l’articulation avec une intervention humaine (Akrich, 1993). Se pose aussi la question de la présence d’une composante symbolique. Alors que la médiation interculturelle est très souvent associée à la seule composante humaine, je propose ici d’examiner quelles composantes ont été mobilisées dans les projets coLAB et Partage de Cultures.

Les projets coLAB et Partage de Cultures 

Entre 2018 et 2021, les projets coLAB et Partage de Cultures (Encadrés 1 et 2) ont eu pour objectif de favoriser l’intégration des réfugiés dans la société d’accueil.

Le projet coLAB a réuni quatre établissements d’enseignement supérieur européens [1] autour d’un objectif commun : favoriser l’intégration des réfugiés dans la société. Pour y parvenir, des bénéficiaires de la protection internationale ont été invités à assurer des cours pendant une année. Cette initiative, soutenue par le Conseil de l’Europe et l’Union Européenne entre avril 2018 et octobre 2019, a donné lieu à la réalisation d’un film documentaire intitulé En Cours [2], conçu pour conserver la mémoire de cette expérience innovante.

Encadré 1 : Présentation du projet coLAB

Le projet Partage de Cultures a bénéficié du soutien du Contrat Territorial d’Accueil et d’Intégration des Réfugiés de la ville de Clermont-Ferrand. Il visait à favoriser le dialogue interculturel en offrant un espace d’expression à des réfugiés, qui ont pu faire découvrir leur culture d’origine à un public composé notamment de travailleurs sociaux, de bénévoles et de citoyens. Lors de la première édition, de septembre 2020 à mai 2021, dix participants ont partagé des savoirs issus de leur quotidien à travers des témoignages personnels. Sept vidéos ont été réalisées pour chacun d’eux, puis diffusées sur une chaîne dédiée de la plateforme YouTube [3], sur les thèmes : (1) Je m’appelle ; (2) Vivre au quotidien dans ma ville ; (3) Aller à l’école et se former ; (4) Trouver un emploi et travailler ; (5) Vivre en famille ; (6) Sortir avec ses amis, partager un repas ; (7) Culture d’ici, cultures d’ailleurs.

Encadré 2 : Présentation du projet Partage de Cultures

Ces projets ont offert aux participants réfugiés l’opportunité de s’investir dans un processus de création mêlant expression artistique, sensibilité et réflexion critique. À travers une dynamique collective, ils ont élaboré, en collaboration avec les autres acteurs impliqués, un objet communicationnel prenant la forme d’une œuvre, pensée comme un objet porteur de sens.

Il s’agissait d’un film documentaire pour le premier projet, de vidéos thématiques pour le deuxième. Ces objets partagent le fait d’être des œuvres audiovisuelles qui offrent un accès direct au réel (Fink, 2020), tout en permettant une mise en sens et une interprétation de celui-ci. Ils favorisent l’échange et la circulation des savoirs, en donnant la parole à des acteurs souvent peu entendus et en suscitant une réflexion sensible et relationnelle chez les spectateurs (Aubert, 2021 ; Cyrulnik, 2016).

Alors qu’ils ont été menés dans deux contextes différents, ces deux projets ont en commun d’avoir permis aux participants-réfugiés de vivre une expérience esthétique : ceux-ci ont pris part à une démarche à la fois créative et sensible, durant laquelle ils ont conçu un objet de communication envisagé comme une œuvre, alliant dimension esthétique et portée artistique (Brassier-Rodrigues, 2024). L’analyse des données collectées à l’occasion du projet coLAB a permis d’obtenir des résultats quant à l’émergence du processus de médiation qui s’est déroulé avec l’expérience esthétique vécue par les participants-réfugiés. J’ai pu vérifier ces résultats avec le projet Partage de Cultures, dans un contexte spatial, temporel et impliquant des acteurs différents.

Tout au long de ces deux projets, j’ai mené une observation en situation (Martineau, 2005), méthode qui m’a permis de recueillir des données variées, provenant des récits spontanés des participants-réfugiés et du réalisateur. Cette technique, combinée à des entretiens semi-directifs organisés à plusieurs moments clés avec l’ensemble des participants, m’a permis de constituer un corpus riche, composé de transcriptions d’entretiens, de notes d’observation et de mémos de recherche. L’analyse des données a révélé que la création de l’objet communicationnel (le film documentaire et les vidéos thématiques) au sein de chaque projet a rendu possible la mise en place successive de deux processus de médiation. D’abord, la co-construction de cet objet (que j’appellerai également œuvre) a été le catalyseur d’une médiation qui a permis aux réfugiés de libérer leur parole, de produire un contre-récit leur permettant de contribuer à changer leur représentation au sein de la société. Ensuite, cette œuvre peut devenir un objet médiateur avec les membres de la société d’accueil, en leur donnant accès à une image authentique des réfugiés qui peut contribuer à créer plus de proximité et à changer leurs représentations à leur sujet. Ces deux médiations ont le pouvoir de transformer les personnes qui les vivent.

Ce sont ces résultats que je présente dans ce travail, en faisant le lien avec la littérature existante, afin d’examiner quels processus de médiation interculturelle se sont mis en place lors de la création du film documentaire et des vidéos thématiques, et comment cela a contribué à engager une transformation chez les personnes qui les ont vécus. Avant cela, je propose d’analyser les composantes humaines, techniques et symboliques mobilisées dans la médiation interculturelle à l’œuvre dans les deux projets.

La composante humaine de la médiation interculturelle

La médiation interculturelle engage d’abord des personnes qui, au-delà d’un rôle d’intermédiaire linguistique ou culturel, accompagnent l’Autre dans un processus de transformation personnelle et de découverte mutuelle. Toutefois, le médiateur n’est pas un simple transmetteur de messages, il est un passeur entre deux mondes et à ce titre il est un guide engagé dans une dynamique de réflexivité et de reconnaissance réciproque. Sur la base de l’analyse des données collectées dans les projets coLAB et Partage de Cultures et prenant appui sur des travaux antérieurs (Cohen-Emerique, 1997 ; Vatz Laaroussi et Tadlaoui, 2014), j’ai défini cinq types de rôles chez le médiateur interculturel (Brassier-Rodrigues, 2025) : le médiateur-tiers, le médiateur communautaire, le médiateur pair-aidant, le médiateur passeur de mots et de maux et le médiateur réflexif.

Le médiateur-tiers est souvent un travailleur social ou un bénévole. Grâce aux contacts réguliers qu’il entretient avec les réfugiés, il leur permet de se familiariser progressivement avec la culture d’accueil. Son rôle est essentiel pour initier des liens sociaux avec le nouvel environnement. Le médiateur communautaire comprend les codes des deux cultures et peut faciliter la communication interculturelle. Son implication s’inscrit dans une histoire personnelle, souvent issue de l’expérience migratoire. Il apporte essentiellement du soutien, de l’écoute et de la compréhension. Le médiateur pair-aidant met en jeu sa propre histoire d’exil pour accompagner ceux qui viennent de traverser les mêmes épreuves. Il crée un espace de confiance en raison de sa proximité d’expérience. Cette forme de médiation repose sur l’empathie et une solidarité vécue, bien qu’elle nécessite un encadrement pour éviter l’enfermement culturel. Le médiateur professionnel, ou passeur de mots et de maux, agit avec écoute et déploie une sensibilité interculturelle, facilitant autant la compréhension linguistique que la reconnaissance de problématiques culturelles. Enfin, le médiateur réflexif incarne la forme la plus aboutie de l’accompagnement humain. Par sa posture égalitaire, sa capacité à écouter activement, à susciter le questionnement et à accompagner la réflexivité, il favorise une transformation identitaire. Ce médiateur aide la personne réfugiée à dépasser ses repères initiaux pour les reconstruire dans la société d’accueil. Dans les deux projets, c’est la coordinatrice et le réalisateur qui ont assumé ce rôle.

Dans toutes ces formes de médiation, c’est l’humain, dans sa complexité, son écoute, sa bienveillance et son engagement, qui permet aux réfugiés de s’ouvrir à la société d’accueil et de construire de nouveaux repères. La médiation interculturelle devient alors un processus de co-construction entre médiateurs et personnes accompagnées.

La composante technique de la médiation interculturelle

Le film documentaire et les vidéos thématiques réalisés dans les deux projets donnent forme au récit des réfugiés. Ces supports ont la capacité de rendre audible et visible leur réalité aux membres de la société d’accueil, qui peuvent alors s’approprier de nouvelles représentations à leur égard. Ces deux objets peuvent également être considérés comme des dispositifs sociotechniques définis comme des « artefacts communicationnels qui amplifient la communication, organisent l’interaction humaine, modifient les modes de production de gestion et de traitement de l’information » (Agostinelli, 2009). Ils « participent à la construction des connaissances en appréhendant l’organisation des savoirs proposée » (Gardiès et Piot, 2018). Pour parvenir à cette fin, ils répondent à la logique de l’entre-deux entre intérieur et extérieur (Lombardo et Angelini, 2013 ; Peeters et Charlier, 1999). Ils sont ce qui permet le passage vers les membres de la société d’accueil des représentations de la réalité des réfugiés vue par elles.

Ce faisant, ces dispositifs permettent « de créer et d’avoir à notre disposition des espaces de (re)création et d’appropriation de l’expérience » (Klein et Brackelaire, 1999 : 68). Alors que les réfugiés ont vécu une expérience esthétique, ces dispositifs permettraient aux membres de la société d’accueil de vivre à leur tour une telle expérience. Celle-ci est le produit d’une interaction en situation, elle ne se produit pas seulement « avec l’artiste par la médiation de sa production artistique, son œuvre, sorte de face à face », elle se produit « dans un espace/temps avec d’autres individus en présence d’une œuvre, d’autres publics, d’autres parties prenantes, ou cadres de cette interaction, lors d’un concert, d’une exposition, au cinéma, etc. » (Raffin, 2018 : 28). Ainsi, tous les spectateurs, qui se trouvent dans un espace de monstration (physique ou numérique), prennent part non seulement au processus de réception de l’œuvre, mais aussi d’une certaine manière à sa création en raison des retours qu’ils peuvent faire. Ces feedbacks peuvent prendre la forme d’une participation à un débat à la fin d’une projection publique, ou de commentaires laissés en ligne lorsque les supports sont disponibles sur des plateformes numériques. Au final, ces dispositifs sociotechniques « permettent l’échange, agissent et font agir » (Bouillon et Loneux, 2021 : 31). Ils favorisent un engagement dans la co-construction, comme je le montrerai un peu plus loin.

 Vers une médiation symbolique

L’objectif en diffusant des objets communicationnels est de susciter la création d’espaces de discussion et de questionnement au sein de la communauté d’accueil (en présentiel ou à distance), afin non seulement de réduire l’incertitude et le stress provoqués par la rencontre interculturelle (Chen, 2010 ; Neuliep, 2012), mais également afin de créer du lien avec les réfugiés. Or, un élément important de la rencontre interculturelle réside dans la capacité des personnes en présence à dépasser la posture du dominant et du dominé. La mise en ligne de récits de réfugiés sur une plateforme collaborative, qu’ils prennent la forme d’un film documentaire ou de vidéos thématiques, permet de dépasser les clivages traditionnels en instaurant une médiation audiovisuelle et numérique de type pair à pair. En conférant au réfugié le statut de témoin-expert, ce dispositif favorise une mise en relation plus égalitaire avec les membres de la société d’accueil. Il contribue ainsi à atténuer la polarisation entre société dominante et société dominée, telle qu’elle est souvent reproduite dans les modèles classiques d’intégration (Guerraoui, 2009), et remet en question l’asymétrie des échanges qui en découle (Brassier-Rodrigues, 2022).

Dès lors, la représentation que les gens ordinaires ont des réfugiés peut changer, car le dispositif a un impact sur la réalité : « [il] contient toujours un pouvoir symbolique lié à la construction du savoir et l’affirmation de ce qui devrait être considéré comme ’vrai’ » (Thiéblemont-Dollet et Koukoutsaki-Monnier, 2010 : 20). Nadine Fink (2020) a mis en évidence que le recours aux témoignages influe sur la manière dont les élèves construisent leur représentation de l’histoire, en affinant leur regard critique. Transposé aux projets coLAB et Partage de Cultures, ce constat suggère que les témoignages recueillis et mis en forme pourraient également transformer la perception du public vis-à-vis des réfugiés. Les productions issues de ces projets participeraient ainsi à rééquilibrer le paysage médiatique en offrant des contre-récits aux nombreuses vidéos circulant en ligne, souvent porteuses de stéréotypes négatifs (Stockinger, 2017). Pour le moment, nous restons au stade de l’hypothèse sur ce point. Nous avons organisé une dizaine de projections du film En Cours et nous avons systématiquement proposé un échange avec le public à la fin qui a permis de constater une évolution des représentations. Cela n’est toutefois pas suffisant pour que l’on puisse affirmer que la représentation des personnes réfugiées a durablement changé ou que les spectateurs vont souhaiter faire des rencontres interculturelles.

Le film documentaire et les vidéos thématiques réalisés dans le cadre des deux projets sont en conséquence des objets communicationnels investis d’une portée symbolique. Comme nous l’avons vu, en livrant une représentation inédite des réfugiés dans la société, ils permettent d’accéder à la connaissance de l’Autre. Toutefois, ces objets permettent aussi d’accéder aussi « à des représentations de nous-mêmes et du monde » (Tisseron, 1999 : 57). Ce faisant, un processus se met en place qui conduit l’ensemble des acteurs du projet à entreprendre une transformation, rendue possible par la co-construction d’un espace commun.

Pour conclure ce point, il est important de souligner que la démarche méthodologique adoptée dans cette recherche s’inscrit dans une dynamique de co-création participative, dans laquelle l’analyse de la médiation ne concerne pas uniquement le produit final (le film documentaire ou les vidéos thématiques), mais l’ensemble du processus. Celui-ci articule plusieurs phases interdépendantes : la création et la diffusion des objets communicationnels, ainsi que la participation des personnes réfugiées de façon transversale. Chacune de ces étapes repose sur un espace de médiation en soi. La participation des réfugiés à la conception des récits a favorisé l’expression de leurs expériences et l’émergence d’un savoir partagé. La phase de création a mobilisé une médiation coopérative entre la coordinatrice, le réalisateur-producteur et les participants. Enfin, la diffusion publique des productions ouvre une médiation interactive, en sollicitant l’interprétation et le retour des publics. Le processus global peut ainsi être qualifié de création coopérative dans la mesure où il associe les acteurs à toutes les étapes du projet, tout en intégrant des dimensions participatives (implication des sujets dans la production du contenu) et interactives (échanges entre les différents publics lors de la réception). C’est dans cette circulation continue entre production et réception que se construit la médiation : elle agit comme un lien dynamique entre les expériences vécues, les représentations produites et les reconfigurations symboliques qu’elles engendrent.

 La construction d’un espace commun de sens, partagé par tous les acteurs

Dans les projets coLAB et Partage de Cultures, les participants savaient la forme qu’allait prendre la production (un film documentaire et des vidéos thématiques), mais ils n’en connaissaient pas le contenu, ni les étapes qui permettraient de la réaliser. Comme dans tout processus de médiation, le cadre de l’action, puis l’action elle-même ont été construits avec et par les acteurs, pas à leur place. Tous ont participé pleinement à l’ensemble du processus d’élaboration du sens commun (Deliège, 2000). Plusieurs dimensions de la communication ont été mobilisées pour parvenir à un accord, dans la mesure où « agir collectivement implique échange d’informations, coproduction et négociation du sens des situations, argumentation » (Gardère, Bouillon et Loneux, 2019 : 11). J’examinerai ainsi dans ce point comment se sont co-construits les espaces lors des expériences de réalisation du film documentaire et des vidéos thématiques, dans les projets coLAB et Partage de Cultures, à la fois l’espace de production et l’espace de réception. Je montrerai que la médiation est un processus circulaire qui s’appuie sur une relation symétrique entre l’ensemble des participants, afin de conduire à la production d’un espace tiers.

La co-construction d’un espace tiers au moment de la production de l’œuvre

Pour parvenir à produire des récits, une étape importante consiste à mettre en place une compréhension mutuelle, permettant d’établir « une relation privilégiée, une sorte d’harmonie, un socle de projet commun » avec les témoins (Lamboux-Durand, 2016 : 54). L’objectif est de parvenir à une collaboration entre les acteurs, ce qui « implique un engagement mutuel des participants dans un effort coordonné pour résoudre ensemble le problème » (Gardère et Denise, 2019 : 142).

Dans les projets coLAB et Partage de Cultures, une étape préparatoire a constitué un moment clé du dispositif. Cette phase a donné lieu à l’organisation de plusieurs séances de rencontre en amont des tournages, conçues non seulement pour instaurer un climat de confiance réciproque entre les différents acteurs, mais aussi pour accompagner les participants dans l’élaboration progressive de leurs prises de parole. À travers ces échanges, des récits ont émergé, participant à la construction de liens entre les réfugiés, la coordinatrice et le réalisateur. Ce processus, fondé sur l’écoute et la co-construction, a favorisé une forme d’intégration sociale et permis de « de tisser des liens nécessaires au développement d’un sentiment d’appartenance » (Bérubé, 2009 : 181).

Pendant l’ensemble du projet, les participants ont appris à travailler ensemble. Mais si cela peut apparaître comme « un objectif désirable » (Bruillard et Baron, 2009 : 108), le travail collaboratif avec des personnes de cultures différentes peut se révéler parfois compliqué, parce que les membres du groupe ne partagent pas les mêmes codes, les mêmes habitudes. Le contenu des interactions doit alors faire l’objet de nombreux ajustements réciproques, de compromis, car « c’est par l’interaction que se développe l’établissement de liens entre les membres d’une organisation pour former le collectif et développer une appartenance commune » (Bouillon et Loneux, 2021 : 30). Pour favoriser cela, le médiateur, joue le rôle d’un « tiers organisant » (Gardère, Bouillon et Loneux, 2019). Il doit parvenir à garantir un espace de parole, c’est-à-dire « qu’il doit être capable de soutenir une parole, de s’assurer que chacun exprime son point de vue, même dans une situation où une des parties a tendance à monopoliser la parole, et l’autre à s’effacer » (Deliège, 2000 : 95). Les participants, quant à eux, doivent faire preuve d’écoute active, poser des questions, faire des propositions. Tous doivent être acteurs. Ils s’initient ainsi au processus d’apprentissage transformatif proposé par Jack Mezirow dans les années 1970 et que l’on peut définir comme « un processus conscient au cours duquel l’individu modifie ses anciens points de vue, ses valeurs ou ses croyances à la lumière des nouvelles perspectives proposées par l’expérience d’apprentissage » (Duchesne, 2010 : 35). Ce faisant, ils acceptent de faire évoluer leur cadre culturel de référence et ils s’engagent dans un processus qui s’inscrit dans une démarche de décentration et qui correspond à un dépassement de soi (Deliège, 2000).

Finalement, le bon déroulement du projet a reposé sur l’émergence d’une rationalité communicationnelle partagée, fondée sur l’engagement commun des participants à faire aboutir la démarche. Celle-ci s’est construite à travers un accord discursif, même tacite, sur les actions à entreprendre et les critères d’évaluation à adopter (Lévy-Tadjine et Paturel, 2012 : 346). Cette dynamique rejoint la notion d’agir communicationnel développée par Jürgen Habermas (1986), dans laquelle les interactions sont guidées par une motivation réciproque à coopérer. Dans ce cadre, les participants ont pris part à un processus de transaction sociale (Cordelier, 2016), évoluant au sein d’un espace-temps relationnel qui intègre à la fois leur histoire partagée et les contraintes organisationnelles. Des ajustements ont ainsi été négociés entre les réfugiés et les différents acteurs du projet, afin d’établir un mode de collaboration équilibré. Comme le soulignent Christiane Métral et al. (2009), instaurer un espace de communication prolongée est une condition essentielle pour faire naître une connivence durable, permettant à la confiance de s’installer progressivement au sein du collectif.

Il convient également de noter que la présence de la coordinatrice du projet et du réalisateur-producteur a impacté la production des récits et contribué à la création de l’espace tiers dans chacun des projets. Pour faciliter la libre expression des personnes réfugiées, il a fallu dépasser la relation asymétrique induite par une situation classique d’entretien (Goffman, 1974), mais également par le contexte de production d’un film documentaire (Gantier et al., 2023). D’abord, le temps long de réalisation du travail (plusieurs mois) a permis d’organiser de nombreux échanges avant le démarrage des tournages. Ensuite, la posture adoptée par la coordinatrice et le réalisateur-producteur s’inscrivait dans une approche collaborative : ils ont travaillé avec et non pas sur les réfugiés, faisant d’eux des « coconstructeurs » (Desgagné, 1997).

Au final, dans les projets coLAB et Partage de Cultures, les participants ont réussi à créer un espace imaginaire commun. Ils ont construit une sorte de tiers-lieu, qui a permis aux réfugiés de libérer leur parole et de créer les conditions nécessaires à une transformation, dont je parlerai plus tard.

La co-construction d’un espace tiers au moment de la réception de l’œuvre

S’agissant de la réception de l’œuvre, j’ai expliqué précédemment la manière dont elle s’accompagne d’une forme de médiation de pair à pair, introduisant une relation symétrique entre les réfugiés et les personnes qui composent le public, un public qui doit participer à la production de l’œuvre pour que l’expérience esthétique soit complète (Dewey, 2010). Ce sont les formes de cette participation que j’analyse maintenant pour expliquer la manière dont un espace-tiers s’est co-construit avec les spectateurs.

Aujourd’hui, les plateformes collaboratives rendent possible une médiation de pair à pair, s’appuyant sur une confiance horizontale (Severo et Thuillas, 2020). Ces espaces numériques favorisent une forme renouvelée de rencontre interculturelle, ouverte, accessible et interactive. La mise en ligne de films documentaires ou de vidéos thématiques permet ainsi de valoriser et de partager le savoir culturel et l’expérience vécue des réfugiés auprès de publics eux-mêmes composés d’individus ordinaires. En brouillant les frontières entre producteurs et récepteurs de contenu, la plateforme répond à une aspiration contemporaine à plus d’équité dans la circulation des savoirs (Foucart, 2006). Elle permet en effet l’émergence d’une co-construction des récits, rendue possible par les nouvelles pratiques communicationnelles du web telles que la micro-publication et la conversation participative (Gunthert, 2018 : 134).

Ces plateformes se caractérisent par un fort engagement de leurs usagers, qui peut prendre la forme de « publication de messages, commentaires, photos, vidéos, likes, partages, etc. » (Mamavi et Zerbib, 2024 : 58). Lorsqu’ils se saisissent de ces modalités et expriment leur ressenti en laissant un commentaire visible de l’ensemble des acteurs, ils participent à la co-construction de l’œuvre. Le même phénomène peut se produire dans des espaces plus traditionnels de monstration, comme un cinéma pour la projection d’un film documentaire, où les spectateurs ont l’occasion d’échanger à la fin de la séance. Qu’il soit virtuel ou physique, il est important de créer et de rendre accessible un espace de questionnement et de discussion. Ensuite, par un système d’ajustements, de compromis, de conflits, l’ensemble des acteurs peut arriver à « une convergence et accord entre l’expérience esthétique singulière », vécue par les réfugiés, le réalisateur-producteur et le coordinateur du projet qui ont produit l’œuvre, et « une signification partagée par un public dans un monde spécifique » (Caune, 1999). Un espace-tiers est créé dans lequel acteurs et spectateurs partagent leurs émotions.

Ce qu’il ressort de l’analyse de ces deux espaces tiers c’est que la co-construction de l’action nécessite une intercompréhension. Elle est rendue possible par des échanges entre tous les acteurs producteurs et récepteurs, les plongeant dans le même temps dans un apprentissage interculturel. Ils confrontent leurs points de vue à partir de leur propre cadre de référence culturel, qui peut être différent. S’ils souhaitent construire du sens commun, chacun devra accepter de faire évoluer ce cadre jusqu’à en trouver un qui convienne à tous et qu’ils vont créer ensemble. En définitive, le processus autant que le résultat auquel aboutit la médiation ont été co-construits par les acteurs, qui se trouvent eux-aussi transformés à l’issue du processus. C’est cette transformation qui est examinée maintenant. 

 L’existence d’un processus dynamique de transformation

Pour Jean Davallon (2003), « la notion de médiation apparaît chaque fois qu’il y a besoin de décrire une action impliquant une transformation de la situation ou du dispositif communicationnel, et non une simple interaction entre éléments déjà constitués, et encore moins une circulation d’un élément d’un pôle à l’autre » (43). Cette définition met en avant la médiation comme processus complexe et dynamique de partage et de transformation du sens, ce que l’on retrouve avec le processus de production et de réception d’une œuvre. Non seulement parce que l’œuvre se transforme en une trace, qui pourra être conservée et montrée, mais aussi parce que sa réalisation accompagne la transformation identitaire de l’ensemble des personnes qui prennent part au projet, du côté de la production et du côté de la réception. Cela s’explique notamment parce que l’œuvre permet la création d’un espace de médiation entre le monde intérieur des réfugiés et la réalité extérieure perçue par les membres de la société d’accueil, un espace propice aux rencontres interculturelles. Ce faisant, au fur et à mesure de ces rencontres, des transformations s’opèrent, chez les réfugiés participants et les publics. C’est ce qui ressort de l’analyse des données collectées dans les projets coLAB et Partage de Cultures, et que je relate maintenant.

Le processus de transformation des personnes réfugiées

La préparation des témoignages a amené les participants à s’interroger sur leur place dans la société et sur le sens qu’ils donnaient à l’intégration, ainsi qu’à choisir ce qu’ils souhaitaient dévoiler face à la caméra. Ce travail introspectif a favorisé une prise de distance vis-à-vis de leur parcours, les engageant dans une démarche réflexive personnelle (Felder, 2018). Or, cette réflexivité ne va pas de soi : elle exige un recul critique sur ses actions et décisions, aussi bien à l’échelle individuelle que collective (Lafortune, 2011 : 3). Dans les deux projets, ce processus a été structuré par un accompagnement méthodique. Des entretiens semi-directifs en amont et des entretiens d’explicitation en aval (Vidalenc et Malric, 2013) ont jalonné l’évolution des participants tout au long de leur engagement. Ce cadre a permis l’émergence d’un récit subjectif, à la fois personnel et culturel, valorisé par la narration audiovisuelle et nourri par des échanges formels et informels. En participant activement à cette construction narrative, les réfugiés ont pu expérimenter un déplacement de perspective, une « décentration de soi », telle que décrite par Francis Loser (2014 : 130), essentielle dans une dynamique d’intégration.

Les récits des participants ont révélé que le cadre créatif et artistique des projets avait favorisé un engagement plus fort de leur part dans l’action. Ils ont produit des contre-récits qui portent en eux une fonction émancipatrice, qui participe au pouvoir d’agir, l’empowerment, des réfugiés, parce qu’ils racontent « des histoires qui détaillent les expériences et les perspectives des personnes historiquement opprimées, exclues ou réduites au silence » (Bergen et al., 2023 : 414). D’abord, en se racontant elles expliquent les décisions qu’elles ont prises, les stratégies qu’elles ont construites dans leur parcours d’intégration, la capacité de résilience dont elles ont fait preuve (Dioh et al., 2021). Ensuite, par la participation à ce projet et la production d’un contre-récit, elles mettent en exergue un pouvoir d’agir immédiat sur la représentation que la société d’accueil a d’elles.

Finalement, ce que Simon Gadras (2010) disait au sujet de la médiation politique s’applique également à la médiation interculturelle : ce type de médiation « accorde une place essentielle aux acteurs sociaux puisque la médiation participe de leur construction identitaire » (4). S’agissant du public en exil, la médiation prend place au sein de leur processus d’intégration dans la société et les aide à construire leur nouvelle identité culturelle, en leur permettant non seulement de mieux comprendre les codes de la société d’accueil, mais également de faire entendre leur voix (Brassier-Rodrigues, 2019).

Nous venons de voir que le processus de réalisation d’une œuvre, qui matérialise le don de parole, contribue à l’évolution identitaire des réfugiés au sein de la société. Je propose d’examiner maintenant le rôle d’objet médiateur et d’objet communicationnel endossé par l’œuvre auprès des publics qu’elle vise, car si le récit permet à la fois une médiation vers soi, en permettant une meilleure connaissance de qui l’on est, il favorise aussi une médiation vers l’Autre, en créant un espace commun qui lui permet de se transformer à son tour.

Le processus de transformation des publics

La médiation interculturelle peut poursuivre un objectif commun avec la médiation culturelle : réparer une fracture. Mais ici il ne s’agit pas de celle qui existe entre les œuvres et les publics (Caune, 1999), il s’agit de celle qui existe entre les réfugiés et les membres de la société d’accueil. En agissant ainsi, les œuvres produites jouent le rôle d’un objet médiateur, capable de saisir la sensibilité de l’expérience esthétique et de la transmettre, suscitant dès lors la création de liens entre les réfugiés et ses publics, qui vont interpréter le sensible.

En adoptant un tel raisonnement, on fait des œuvres un outil de partage et de transmission qui facilite un processus de transformation qui est double. Il y a d’abord une transformation chez les réfugiés qui ont participé à l’action, comme nous l’avons vu précédemment. Il y aura aussi une transformation chez les membres de la société d’accueil qui vont voir le film ou les vidéos, et qui vont prendre part à leur tour à l’expérience et construire du sens à partir de là, car les spectateurs sont actifs. Ainsi, dans une expérience esthétique, « les réalisations ne doivent pas être envisagées pour leur valeur artistique, mais en tant qu’objets tiers recelant un potentiel de confrontation personnel extrêmement riche » (Loser, 2014 : 131).

Selon John Dewey (2010), c’est par l’expérience artistique que le spectateur devient réceptif à un sujet. L’œuvre, dans ce contexte, n’est pas seulement un objet esthétique : elle devient un véritable objet communicationnel, capable d’éveiller des émotions mais aussi de générer des interactions, des reformulations et des échanges entre tous les acteurs concernés (Cyrulnik, 2015). Elle possède une force propre, qui peut favoriser la coopération, la coordination et le dialogue entre individus ou groupes issus d’univers différents (Proulx, 2009 : 12). Loin de se limiter à un rôle de médiateur passif, l’œuvre établit un pont entre des mondes sociaux éloignés, qui communiquent peu habituellement (Martin, 2015). Cette mise en relation débute souvent par une forme de contrat implicite, comme l’explique Natacha Cyrulnik à propos du film documentaire : ce genre repose sur un accord tacite entre le réalisateur et le spectateur, dans lequel le premier s’engage à livrer un témoignage de réalité, et le second accepte d’entrer dans cette réalité, au moins le temps du visionnage (Cyrulnik, 2018). Une logique similaire s’applique au genre documentaire au sens large, dans la mesure où les formes d’énonciation qu’il mobilise partagent les mêmes fondements (Jost, 1997). Ce lien initial, fondé sur la confiance et la réception d’un récit, peut évoluer pour devenir un véritable espace de dialogue interculturel. Dans cet espace, l’échange ne se contente pas de juxtaposer des points de vue : il ouvre la voie à la co-construction d’idées nouvelles, de savoirs partagés et de regards croisés, comme le suggère Skrefsrud (2017). L’œuvre, en tant que médiateur sensible et symbolique, devient alors un levier de transformation individuelle et collective.

Pour terminer, on fait le constat que dans les deux projets, la transformation observée ne relève pas d’un changement soudain, mais d’un processus progressif d’élaboration de soi et de reconfiguration du rapport à l’Autre. Elle s’inscrit dans la « profondeur et l’épaisseur du social » (Caune, 2010 : 3), au sens où elle émerge des interactions, des négociations symboliques et des apprentissages partagés au sein du collectif. Les représentations en jeu concernent à la fois celles que les réfugiés portent sur eux-mêmes, souvent marquées par la vulnérabilité et le sentiment d’invisibilité, et celles que la société d’accueil projette sur eux et associées à des « images imaginées » (Dervin, 2010). Les projets coLAB et Partage de Cultures permettent de redessiner ces représentations. Par la création de récits personnels et culturels, les réfugiés produisent un contre-récit qui revalorise leur expérience, leur savoir et leur capacité d’agir. Ces récits, nourris de mémoire, de langue et de culture, proposent une lecture personnalisée et authentique du réel, qui déplace la figure du réfugié : ils sortent du statut d’objet pour devenir des sujets agissants et des sujets parlants. La transformation, dès lors, se manifeste par un double mouvement : une émancipation individuelle, liée à la prise de la parole et à la reconnaissance de soi comme porteur de sens ; et une transformation collective, née de l’intercompréhension construite entre les réfugiés, les médiateurs et les publics.

 En conclusion : vers une médiation interculturelle créative

La médiation a pour fonction de relier les individus entre eux et au collectif, de relier l’histoire individuelle et l’histoire collective (Caune, 2017). Dès lors elle assure la cohésion sociale, puisqu’elle est « ce qui relie les hommes entre eux, pour donner du sens à leur existence personnelle, et à l’humanité qu’ils constituent ensemble depuis la nuit des temps » (Rasse, 2000 : 63). Cette définition « utopique et idyllique » se confronte à une définition « orthopédique et efficace » (63) qui se décline alors sous la forme d’interventions de praticiens visant à renouer du lien social là où il fait défaut. Si de nombreux travaux font référence à la manière dont la médiation interculturelle est mobilisée sur le terrain par les travailleurs sociaux, son analyse ne procède pas uniquement de la deuxième définition. C’est ce que j’ai souhaité montrer.

Dans ce travail, j’ai exploré la notion de médiation interculturelle en SIC à la lumière des résultats que j’ai obtenus dans les projets coLAB et Partage de Cultures. Sur la base d’une observation en situation, j’ai fait le constat que la médiation interculturelle ne se résume pas à un espace intermédiaire entre deux mondes qui ne se comprennent pas, elle contribue réellement à une fonction de cohésion sociale entre des individus, donnant du sens aux pratiques mises en place. Elle est médiation créatrice au sens de Jean-François Six (1990).

Au centre de ces pratiques, la créativité et l’art ont été mobilisés comme outils de communication et de médiation. La participation à la réalisation du film documentaire et des vidéos thématiques a favorisé l’émergence d’un cadre propice au dialogue et aux échanges, un cadre où les acteurs se sont sentis libres de s’exprimer dans une relation égalitaire. Un processus de médiation interculturelle, fondé sur la co-construction par l’ensemble des membres ainsi que leur transformation, a pu prendre place ; il a contribué à changer les regards portés sur soi et sur les autres.

Ainsi, si la médiation interculturelle demeure encore peu explorée dans les travaux en SIC, elle s’inscrit néanmoins dans le prolongement des réflexions menées sur la médiation culturelle. Elle partage avec elle le fait de reposer sur la mise en relation et la circulation du sens entre des acteurs, des objets et des contextes. Elle s’en distingue par l’objet qui porte sur la différence culturelle et qui implique des univers symboliques parfois en dissonance. En cela, la médiation interculturelle peut être comprise comme un prolongement critique de la médiation culturelle : elle ne se limite pas à l’accès à l’art ou à la culture, mais engage un travail de traduction et de reconnaissance réciproque qui participe à la construction du lien social dans des sociétés pluriculturelles.

Plus largement, ce travail ouvre la voie à de nouvelles perspectives en SIC, notamment autour des dispositifs médiatiques participatifs et de leur rôle dans les dynamiques de reconnaissance et d’intégration. Il serait ainsi pertinent d’interroger la manière dont les technologies numériques, les plateformes collaboratives ou encore les narrations transmédias participent à ces médiations interculturelles. De même, les recherches futures pourraient porter sur les conditions de circulation et de réception des productions culturelles issues de ces projets, en analysant leurs effets sur les représentations sociales. Cela permettrait d’ouvrir un champ d’investigation plus large, ancré dans les pratiques mais attentif aux enjeux symboliques et politiques.

 Bibliographie

Aubert Aurélie (2021), « Les vidéos d’information diffusées sur les réseaux sociaux numériques : dire la société via les métriques de consultation : Une étude de cas à partir des vidéos du média Brut », Questions de communication, 40, pp. 257-282 [en ligne] https://doi.org/10.4000/questionsdecommunication.27020 (consulté le 6 novembre 2025)

Agostinelli Serge (2009), « Comment penser la médiation inscrite dans les outils et leurs dispositifs : Une approche par le système artefactuel », Distances et savoirs, 7, pp. 355-376.

Akrich Madeleine (1993), « Les formes de la médiation technique », Réseaux. Communication, technologie, société, 60, pp. 87-98.

Aquilina Manuelle, Mahéo Claire, Pasquer-Jeanne Julie (2019), « Le marché des injonctions : les dispositifs dits « innovants » dans les institutions culturelles », Les Enjeux de l’information et de la communication, 19(3), pp. 67-81.

Bergen Jake K., Unger Hantke Sharissa, St. Denis Verna (2023), « Contemporary challenges and approaches in anti-racist teacher education », in International Encyclopedia of Education (Fourth Edition), Robert J Tierney, R.J., Rizvi, F., Ercikan, K., pp. 414-426.

Bérubé Farrah (2009), « Repenser les contributions des médias à l’insertion des immigrants », dans Quelle communication pour quel changement ? Les dessous du changement social révélés, Christian Agbobli, Québec, Presses de l’Université du Québec, pp. 177-191.

Bouillon Jean-Luc, Loneux Catherine (2021), « De la constitution communicationnelle des organisations à l’organisation du social : enjeux et perspectives pour les ACO et la CCO », Communication & Organisation, 59, pp. 27-43.

Brassier-Rodrigues Cécilia (2019), « Le film documentaire : un outil de médiation interculturelle au service de l’intégration des réfugiés », Revue française des sciences de l’information et de la communication, 17 [en ligne] https://journals.openedition.org/rfsic/6361 (consulté le 6 novembre 2025)

Brassier-Rodrigues Cécilia (2022), « Equipes virtuelles internationales et injonction à l’interaction. Le rôle du numérique éducatif dans le développement interculturel des étudiants », Interfaces Numériques, 11, 3 [en ligne], https://doi.org/10.25965/interfaces-numeriques.4911 (consulté le 6 novembre 2025)

Brassier-Rodrigues Cécilia (2024), La rencontre dans la communication interculturelle, Habilitation à Diriger des Recherches en Sciences de l’Information et de la Communication, Université de Strasbourg.

Brassier-Rodrigues Cécilia (2025) (à paraître), « Le médiateur, acteur invisible de la participation des personnes réfugiés », Revue française des sciences de l’information et de la communication.

Bruillard Éric, Baron Georges-Louis (2009), « Travail et apprentissage collaboratifs dans l’enseignement supérieur : opinions, réalités et perspectives », Quaderni, 69, pp. 105-113.

Caune Jean (1999), « La médiation culturelle : une construction du lien social », Les enjeux de l’information et de la communication, 1(1).

Caune Jean (2010), « Les territoires et les cartes de la médiation ou la médiation mise à nu par ses commentateurs », Les Enjeux de l’information et de la communication, pp. 1-11.

Caune Jean (2017), La médiation culturelle : expérience esthétique et construction du Vivre-ensemble, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble.

Chen Guo-Ming (2010), « The impact of intercultural sensitivity on ethnocentrism and intercultural communication apprehension », Intercultural Communication Studies, 19, pp. 1-9.

Cohen-Emerique Margalit (1997), « La négociation interculturelle, phase essentielle de l’intégration des migrants », Hommes et Migrations, 1208, 9-23.

Cordelier Benoît (2016), « Retour sur le concept de transaction. De la sociologie à la communisation des organisations en France », Revue Française des Sciences de l’information et de la communication, 9.

Cyrulnik Natacha (2015), « Le documentaire, un espace de liberté pour une nouvelle communauté », Revue française des sciences de l’information et de la communication, 7.

Cyrulnik Natacha (2016), « Rénovations urbaines mises en récit pour de nouvelles représentations des cités », Communication et organisation, 50 (en ligne) https://doi.org/10.4000/communicationorganisation.5382 (consulté le 6 novembre 2025)

Cyrulnik Natacha (2018), « Interactions entre les différents protagonistes d’un documentaire et affirmations d’identités territoriales », Cinema & Território, 3, 201, pp. 1-13.

Davallon Jean (2003), « La médiation : la communication en procès ? », Médiation et Information, 19, pp. 37-59.

Deliège Isabelle (2000), « Les conceptions de la communication dans la médiation comme mode de traitement des conflits », Recherches en Communication, 13, pp. 77-100.

Dervin Fred (2010), « Pistes pour renouveler l’interculturel en éducation », Recherches en éducation, 9 [en ligne] https://doi.org/10.4000/ree.4599(consulté le 06 novembre 2025)

Desgagné Serge (1997), « Le concept de recherche collaborative : l’idée d’un rapprochement entre chercheurs universitaires et praticiens enseignants », Revue des sciences de l’éducation, 23, 2, pp. 371-393.

Dewey John (2010), L’art comme expérience, Paris, Gallimard.

Dioh Marie-Laure, Gagnon Raymonde, Racine Michel (2021), « Le récit de vie comme voie d’accès à l’expérience vécue par des personnes immigrantes en processus d’intégration dans la région des Laurentides », Recherches qualitatives, 40 (2), pp. 81–100.

Duchesne Claire (2010), « L’apprentissage par transformation en contexte de formation professionnelle », Education et Francophonie, 38(1), pp. 35-50.

Felder Alexandra (2018), « Voix d’exils. Réplique à l’épreuve d’invisibilité », Nouvelle revue de psychosociologie, 25, pp. 73-84.

Fink Nathalie (2020), « La connaissance et la transmission de l’histoire au prisme du témoignage oral », A contrario, 30, pp. 15-34.

Foucart Jean (2001), « Interculturel et (re)construction transactionnelle », Pensée plurielle, 3, pp. 65-72.

Gadras Simon (2010), « La médiation politique comme cadre d’analyse de l’évolution des pratiques de communication au sein de l’espace public local », Les Enjeux de l’information et de la communication, pp. 12-25.

Gantier Samule, Givois Eve, Jacquemin Bernard (2023), « Cartographier les dispositifs de réalisation des films documentaires », Mise au point, 17.

Gardère Elizabeth, Denise Florian (2019), « De l’organisation aux interactions humaines et numériques dans le travail collaboratif », Communication & Organisation, 55, pp. 141-152.

Gardère Elizabeth, Bouillon Jean-Luc, Loneux Catherine (2019), « Le « collaboratif » dans les organisations : une question de communication », Communication & Organisation, 55, pp. 9-22.

Gardiès Cécile, Piot Thierry (2018), « Dispositif et médiation : objet scientifique ou démarche de recherche ? », Les dossiers des sciences de l’éducation, 40.

Gellereau Michèle (2018), « Processus dynamique, pratiques hybrides et engagement de la recherche : les médiations culturelles en débat », Études de communication, 50, pp. 57-74. ‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬

Goffman Erving (1974), Les rites d’interactions, Paris, Édition de Minuit.

Guerraoui Zohra (2009), « De l’acculturation à l’interculturation : réflexions épistémologiques », L’Autre, 10(2), pp. 195-200.

Gunthert André (2018), « La visibilité des anonymes : Les images conversationnelles colonisent l’espace public », Questions de communication, 34, pp. 133-154‬‬.‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬

Jost François (1997), « La promesse des genres », Réseaux, 81, pp. 11-31.

Klein Annabelle, Brackelaire Jean-Luc (1999), « Le dispositif : une aide aux identités en crise », Hermès, La Revue, 25, pp. 67-81.

Lafortune Louise (2011), « Pratique réflexive et dimension affective : réflexion et analyse de ses pratiques comportant une mise à distance critique associée à la compréhension des réactions affectives », Sciences Croisées, 7-8, pp. 1-15

Lamboux-Durand Alain (2016), « Enregistrement et diffusion numérique de témoignages : Approche historiographique et exemple en contexte muséal », Les Cahiers du numérique, 12, pp. 51-74.

Lévy-Tadjine Thierry, Paturel Robert (2012), « Représentations et questions de méthodes dans une perspective intersubjective : L’exemple de l’Entrepreneuriat et du Management », Revue internationale de psychosociologie, XVIII, pp. 343-366.

Lombardo Evlyne, Angelini Christine (2013), « Médiations mémorielles : le dispositif en tant que médiateur », Communication et organisation, 43.

Loser Francis (2014), « Esthétique et médiation créative : enjeux et pistes d’action pour interroger les préjugés et soutenir une communication interculturelle », dans La médiation interculturelle, Pia Stalder et Annick Tonti, Paris, Editions des Archives contemporaines, pp. 129-151.

Mamavi Olivier, Zerbib Romain (2024), « La compétition entre pairs sur les plateformes collaboratives : un levier d’acquisition du statut d’expert », Innovations, 73, pp. 57-81.

Martin Thérèse (2015), « Enjeux de la médiation comme révélateur de l’interprétation des enfants en contexte muséologique », Communication et organisation, 48.

Martineau Stéphane (2005), « L’observation en situation : enjeux, possibilités et limites », Recherches qualitatives, 2, pp. 5-17.

Métral Christiane, Benenson James, Skorupa Candace (2009), « Échanges synchrones transatlantiques. Le projet ’Cross-Cultural Connections’ », Distances et savoirs, 7(2), pp. 253-272.

Neuliep James W. (2012), « The relationship among intercultural communication apprehension, ethnocentrism, uncertainty reduction, and communication satisfaction during initial intercultural interaction : An extension of anxiety and uncertainty management (AUM) theory », Journal of Intercultural Communication Research, 41, pp. 1-16.

Peeters Hughes, Charlier Philippe (1999), « Contributions à une théorie du dispositif », Hermès, La Revue, 25, pp. 15-23.

Proulx Serge (2009). « L’usage des objets communicationnels : l’inscription dans le tissu social », dans L’évolution des cultures numériques, de la mutation du lien social à l’organisation du travail, Christian Licoppe, Strasbourg, FYP, pp. 12-20.

Raffin Fabrice (2018). « Figures de l’artiste et reconnaissance de l’expérience esthétique selon les milieux sociaux – Pour un nouveau paradigme de la culture et de l’art », Revue Proteus, 14, pp. 24-31.

Rasse Paul (2000), « La Médiation, entre idéal théorique et application pratique », Recherche en communication, 13, pp. 38-61.

Rouzé Vincent (2010), « Médiation/s : un avatar du régime de la communication ? », Les Enjeux de l’information et de la communication, pp. 71-87.

Severo Marta, Thuillas Olivier (2020), « Plates-formes collaboratives : la nouvelle ère de la participation culturelle ? », NECTART, 11, pp. 120-131.

Six Jean-François (1990). Le Temps des médiateurs. Paris : Le Seuil.

Skrefsrud Thor-André (2017), « Les difficultés du dialogue interculturel », Revue Lumen Vitae, LXXII, pp. 309-324.

Stockinger Peter (2017), « Multiple Video Staging of the Figure of Migrant on the You Tube Platform », [en ligne] https://hal.archives-ouvertes.fr/cel-01616908 (consulté le 06 novembre 2025)

Thiéblemont-Dollet Sylvie, Koukoutsaki-Monnier Angeliki (dir.) (2010), Médias, dispositifs, médiations, Nancy, Presses Universitaires de Nancy.

Tisseron Serge (1999), « Nos objets quotidiens », Hermès, La Revue, 25, pp. 57-66.

Vandeninden Élise (2016), « De la médiation au médiateur : entre concept en SIC et sens commun », dans La médiation : Théorie et terrains, Christine Servais, Paris : De Boeck Supérieur, pp. 19-36.

Vatz Laaroussi Michèle, Tadlaoui J. E. (2014), « Les médiations interculturelles dans la société pluraliste du Québec : espaces de tensions, espaces de créativité ! », dans La médiation interculturelle. Représentations, mises en œuvre et développement des compétences, Pia Stalder & Annick Tonti, Paris : Editions des Archives Contemporaines, pp. 29-58.

Vidalenc Isabelle, Malric Monique (2013), « Quels outils pour une démarche réflexive dans l’activité de recherche ? »,¿ Interrogations ?, 16 [en ligne] https://www.revue-interrogations.org/Quels-outils-pour-une-demarche,305 (consulté le 06 novembre 2025)

Notes

[1] Les partenaires européens du projet coLAB sont l’Institut des Hautes Etudes des Communications Sociales, IHECS (Bruxelles, Belgique) ; London College of Communication, LCC (Londres, Royaume-Uni) ; Libera Università Maria Ss. Assunta, LUMSA (Rome, Italie) ; Université Clermont Auvergne - UCA (Clermont-Ferrand, France).

[2] Le film documentaire est disponible en suivant ce lien : https://www.youtube.com/watch?v=Wjm… (Consulé le 24 octobre 2025).

[3] Les vidéos sont disponibles en suivant ce lien : https://www.youtube.com/channel/UC7… (Consulté le 24 octobre 2025).

Articles connexes :



-Du sensible au politique : la réciprocité entre approches biographique et documentaire pour saisir le non-dicible dans un film ethnographique, par Cuzol Valérie, Lecloux Frédéric

Pour citer l'article


Brassier-Rodrigues Cécilia, « Repenser la médiation interculturelle en SIC : entre co-construction et transformation », dans revue ¿ Interrogations ?, N°42. 20 ans d’Interrogations , juin 2026 [en ligne], http://www.revue-interrogations.org/Repenser-la-mediation (Consulté le 20 juin 2026).



ISSN électronique : 1778-3747

| Se connecter | Plan du site | Suivre la vie du site |

Articles au hasard

Dernières brèves



Designed by Unisite-Creation